À propos du Collectif des usagers de la SNCF pour la grève générale illimitée - GARAP

Groupe d'Action pour la Recomposition de l'Autonomie Prolétarienne

À propos du Collectif des usagers de la SNCF pour la grève générale illimitée

Communiqué n°70 - Octobre 2018
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L’histoire se répète, parait-il, deux fois, la première fois comme fête et la seconde fois comme pantalonnade. Mai 2018 laissera sans doute moins de traces que Mai 68. On préférerait l’oublier, l’enterrer et passer à la prochaine farce, à la nouvelle journée d’action, la nouvelle mobilisation, la nouvelle défaite en rase campagne. La faute à pas de chance, à la désinformation médiatique, au méchant Macron, aux manœuvres de division gauchistes, à la passivité des masses...
Tout cela est bel et bon, mais la vérité est qu’il n’y pas eu de défaite. Pour la simple raison, tout d’abord, que pour qu’il y ait défaite, il faut déjà qu’il y ait combat. Or, en adoptant la fameuse stratégie « innovante » de grève dite « perlée », les états-majors des bureaucraties syndicales ont signé l’acte de capitulation avant même que le combat ne soit engagé et ont condamné le « mouvement » à ne plus être qu’un enjeu symbolique, une longue comédie, un jeu de dupes, absolument impuissant à infléchir en quoi que ce soit les décisions gouvernementales : il s’agissait juste de faire semblant, de « marquer le coup », d’occuper le terrain. Et accessoirement, de préparer les élections professionnelles de l’automne. Le « mouvement » n’avait nullement pour but d’empêcher la « réforme », mais d’amuser la galerie tout en évitant par tous les moyens que les travailleurs ne prennent eux-mêmes en main la lutte, au moyen d’assemblées générales autonomes. De ce point de vue on peut dire que ce fut une superbe réussite.

La défaite était certaine, prévisible, annoncée. Le récent exemple du mouvement contre la « loi travaille ! » et du calendrier d’action démobilisateur imposé par les syndicats était encore dans toutes les têtes. Adopter l’agenda et la forme d’action « proposée » par l’intersyndicale c’était se condamner à l’impuissance et à l’isolement : les appels pathétiques à une « convergence des luttes » spectaculairement affichée ne pouvant masquer le caractère étroitement corporatiste du mouvement.

Plutôt que d’attendre patiemment le déroulement de ce scénario connu à l’avance, et de regarder passer les trains en espérant qu’ils déraillent, nous avons décidé de glisser notre petit grain de sable dans cette mécanique bien huilée. Ce grain de sable, nous le nommâmes « Collectif des usagers de la SNCF pour la grève générale illimitée », rapprochant ainsi des catégories le plus souvent radicalement opposées, le terme « usager » étant le plus souvent utilisé par l’ennemi de classe pour l’opposer au travailleur. L’usager est ordinairement présenté comme un être mesquin, réactionnaire, égoïste, répétant à longueur de temps son impatience d’être « pris en otage » par ces « salauds de grévistes ». Chez nous, il devint au contraire partisan de la grève la plus générale et la plus complète ! Ce rapprochement inattendu devait valoir à notre collectif encore virtuel un petit succès.... essentiellement virtuel lui aussi.
Notre page Facebook recueillit moult « likes » et nous fîmes le « buzz » chez les gauchos. Nous eûmes droit aux faveurs de Paris-Luttes, à des interviews. Notre initiative fut relayée. Il faut dire que nous avons su rester « gentils » et qu’on pouvait nous prendre (et qu’on nous prit effectivement souvent) au premier abord pour de gentils militants « citoyens », cherchant juste à soutenir les syndicats ou à les « infléchir » vers davantage de radicalité, tactique adoptée depuis des décennies par les trotskistes... avec le succès que l’on sait. Notre premier communiqué publié sur Facebook se gardait bien ainsi d’attaquer les syndicats en tant que tels : nous nous contentions de la posture du « redresseur », celui qui demande des comptes à ses camarades afin de les pousser à aller dans la bonne direction. Le principe de l’accaparement des luttes par des appareils bureaucratiques n’était ainsi pas contesté mais seulement son orientation « réformiste ».
Ayant ainsi réussi à capter l’attention, nous fîmes entrer le collectif dans la réalité (tractage, affichage...) avec notamment, sur Paris, l'aide de militants de Matière et Révolution. Pendant ce temps nous continuâmes à alimenter le compte Facebook de textes détaillant les conséquences désastreuses de la réforme, et prenant essentiellement pour cibles nos ennemis « évidents » : la bourgeoisie, son personnel politique et ses chiens de garde médiatiques. L’effet de surprise passé, notre compte continua sur sa lancée, récoltant essentiellement des réactions de deux types, celui de l’usager-client-patron grincheux, furieux de ce que des travailleurs puissent encore faire grève et se dérober ainsi à son service, et de l’autre les réactions de soutien, sympathiques certes mais ne franchissant à peu près jamais le mur du virtuel et ne débouchant quasiment pas sur des rencontres dans la « vraie vie ». Pour beaucoup le « like » est ainsi la forme la plus haute de la guerre sociale.
Bientôt, cependant, nous ne nous contentâmes plus des habituels épouvantails de la gauche et attaquâmes tous azimuts les syndicats, les faux amis, les récupérateurs et les fossoyeurs de la lutte des classes. Les « gauchistes » apprécièrent moyennement et nous taxèrent d’antisyndicalisme primaire, de diviseurs, d’alliés objectifs de la droite, de Macron et des patrons (si la « réforme » est finalement passée, c’est donc de notre faute...). Passant outre leurs criailleries, nous mîmes en valeur les manœuvres de sabotage des AG, les causes générales (syndicat = ministère informel de la force de travail) et particulières (trafics au sein des comités d’entreprise, les emplois permanents à temps plein dans les nouvelles instances paritaires...) de la capitulation syndicale. Nous leur opposâmes les pratiques de luttes d’action directe et les comités de lutte tels qu’ils ont existé, par exemple, lors des mouvements de cheminots de 1986 et 1995. Nous mîmes enfin en place, parmi les premiers, une caisse de grève qui fut un beau succès.
Notre action rencontra cependant assez vite ses limites. Au fur et à mesure que le mouvement se délitait et confirmait toutes nos prévisions, que notre discours gagnait en précision et en netteté, ne se contentant plus de cibles partielles mais renvoyant tous nos ennemis à leur néant commun, nous étions de moins en moins entendus. Comme si la volonté d’espérer et le refus de changer quoi que ce soit, malgré le poids toujours croissant des défaites qui s’amoncellent sur nous depuis plus de vingt ans, restaient encore et toujours les plus forts. Si les récriminations contre les appareils syndicaux ne manquaient pas et se faisaient souvent entendre, on refusait le plus souvent d’en tirer les conséquences. On se cantonnait à des questions de personnes et d’organisation, mais on ne mettait pas en cause le principe même de la délégation bureaucratique des luttes. Comme s’il fallait absolument un « père » et que les gens craignaient d’agir par eux-mêmes. C’est ainsi, par exemple, que, même en ce qui concernait la caisse de grève, les travailleurs rechignaient à s’emparer de l’argent qui leur était proposé et attendaient les consignes du syndicat ! De fait, dans ce mouvement, la caisse de grève, outil traditionnel de la classe ouvrière, a surtout servi à renforcer la position de monopole des syndicats.
Un autre fétiche fut ce sacro-saint service public, dont la « défense », et donc la défense de l’État, resta l’alpha et l’oméga du mouvement. Comme si nous étions restés bloqués en 1995 et qu’une action de classe unitaire prolétarienne était encore impossible !

De ce triste mouvement nous restent cependant quelques rencontres, la satisfaction d’avoir pu tout de même faire passer quelques éléments de notre message dans des sphères plus étendues au-delà des bornes habituelles et une caisse de grève qui n’avait rien de virtuel et qui a servi à aider des grévistes en difficulté. Le plaisir aussi d’avoir fait tomber quelques masques et d’avoir ôté toute crédibilité au discours gauchiste sur un syndicalisme de classe imaginaire. Il ne dépendait pas de nous que l’unité de classe devienne une réalité. Au moins avons-nous montré que celle-ci ne se confondait nullement avec l’unité en carton-pâte des appareils syndicaux et la convergence des bureaucrates dont le seul objectif est l’enterrement de l’autonomie de classe et de la lutte pour une société sans capital, sans salaire, sans « service public », sans classes et donc... sans bureaucrates.

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