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Groupe d'Action pour la Recomposition de l'Autonomie Prolétarienne

La révolte du poisson (Partie 2)

Communiqué 13 - Mai 2013
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Récit d’un ex agent territorial licencié par une municipalité de gauche (Front de gauche-Parti socialiste-Europe Ecologie Les Verts)

Dans le bocal le rêve et la lutte sont possibles !

1

     Comment concilier le rêve et la lutte ?
     Celui-ci serait l’immobilité et celle-là le mouvement. Toutefois bouger dans l’immobilité est possible. Et vice-versa. Rester immobile devant un flic vous ordonnant de circuler affirme un mouvement de contestation. Être délégué syndical en acceptant des licenciements organisés par le patronat est un signe d’immobilisme singulier.
     Le rêve et la lutte se rejoignent si tant est leur volonté de transformer la réalité. Il est émouvant de voir une femme ou un homme imaginer. L’homme et la femme du matin, surtout. Une moue, un rictus, une expression signifiant leur absence à ce qui les entoure.  Il ou Elle voit ce que nous ne voyons pas, touchés sont-ils par une voyance subite. Vous vous taisez, quelque chose d’important se passe. La transcendance d’un individu se glisse sous votre paupière. Il est votre référent en la matière du rêve avant que vous le soyez pour d’autres, un jour.
     Nous sommes tous atteints de rêve. Savoir l’exprimer est essentiel. A ceux dont l’accès à la culture a été refusé, acquérir cette dernière relève d’une absolue nécessité. Un hold-up à commettre absolument. Ils ont raison ! Sortir de soi-même et prendre là où il y a quelque chose à prendre. De force s’il le faut ! La misère ? Idem ! Saisir l’argent des riches lorsqu’on meurt de faim, le seul moyen de vivre à la hauteur de ce que la vie est censée apporter : la conscience de réaliser nos rêves et non de subir des cauchemars.
     S’opposer, dire non, dénoncer l’abus d’un pouvoir quelconque sont des actes qui figurent une fragilité à défendre, une position contre l’arbitraire. Sans l’assurance du gain évidemment. L’éventuelle défaite est crânement ignorée. Seul compte son cri, affirmant un Non ! je ne suis pas d’accord ! Le refus à ce qui paraît injuste est le moteur de toute civilisation car il engage une affirmation solidaire à l’humanité entière, à sa vulnérabilité et aussi, à sa beauté.
     J’imagine des formes de poésies, le soir, lorsque tout s’alenti. Où têtus les oiseaux de nuits se manifestent par leurs chants où s’amalgament désespoir et croyance. Où des sursauts déchirent le drap obscur d’une soi-disant accalmie nocturne. J’écris sous une pluie de points scintillants et dans mes veines bat le rythme effréné de ma pensée du monde. Elle peut se nommer aussi tamis, filtre, autre chose. Elle retient de l’existence son importance, la porte aux lèvres de mon cœur sous le nez des étoiles.
     Pour ma part, la fuite est étrangère à mon acte d’écrire. Au contraire, la démarche qu’entreprend mon esprit sur la page blanche est une confrontation avec la réalité. Une histoire conjuguée au passé et au présent. Je la convoque nommément à un rendez-vous afin d’éclaircir certains de ses points troubles sur lesquels, il me semble, elle a éludé toute explication.
     J’écris mes émotions à chacune des interpellations de Madame la Réalité. Avec mon encre et mon sang, je fouille la terre de mes sœurs et frères humains afin de comprendre, eux, moi, le tout dans lequel nous nous débattons, avec amour, avec violence, cherchant dans le ciel l’espace où l’être psalmodie son intensité à vivre ; la croyance en soi et ces autres, si proches, si lointains. Je parle simplement l’indissociable émotivité nous liant à tout ce qui est vivant sur la planète. J’écris pour éviter la banalité de ma vie et parler des choses dérangeantes en cultivant une mémoire faite de poésie, d’espoir et de révolte. Du fumier naît la fleur odorante.       
     Une atrocité banalisée est plus terrifiante que celle commise sous le coup d’une pulsion. Elle remet en cause la race humaine entière et démet sa présence rationnelle parmi l’univers. Banaliser la bestialité condamne irrémédiablement l’humain à sa disparition. Avant d’être anéanti par leurs geôliers, au petit matin, des prisonniers juifs dansaient avec leurs bourreaux dans un bal organisé par eux-mêmes. Les valeurs étaient respectées. Ces juifs étaient des sous-hommes et certains de ces derniers en étaient persuadés. Rien de plus normal que danser avec Ton assassin puisque Ton engeance mérite l’anéantissement.
     Sous l’ère de la banalisation, tout se tait et la pire des folies se passe. Personne ne prête attention au déroulement de la chose. Tout est normal. Il y a une relation perverse entre le meurtre et le silence. L’un ne va pas sans l’autre. L’un est complice de l’autre. Le silence abject qui laisse faire.
     Ecrire les saloperies du monde relève d’un engagement incontournable. L’écrivain et ses mains, sa décision de les plonger dans la merde sociétale avec pour pari de les ressortir intactes. L’enjeu est difficile à tenir. Pour cela, il faut ces petites traces de phosphorescence sur le bout des doigts ; tâches poétiques sans lesquelles plus rien ne serait imaginable et appréhendable. Ce phosphore est le soupçon de grâce nécessaire à l’investigateur pour revenir au ciel bleu et confirmer au lecteur, comprenez-moi-bien, mes doigts ont parcourus des chemins si difficiles, si inconcevables, qu’ils ne pensaient pas vous rejoindre ; la réalité qu’ils relatent par leurs mots était vraiment à dégueuler. De ces traces agencées les unes aux autres, entrelacées avec amour et passion, par ce désir de transmettre l’incommunicable, une rencontre est possible.
     Je suis au creux de mon fauteuil de bureau, au chaud. La chaleur est aléatoire. Demain, je travaillerai peut-être dehors. Sur des chantiers de bâtiments à construire. Immeubles cossus pour riches, ou sans qualité pour pauvres ou bien encore, ces buildings destinés aux grandes entreprises. Ces fameuses dont les bénéfices exorbitants certifient des meurtres masqués dans l’ombre ordonnée d’une pseudo-démocratie, que nous habitons avec le sourire du prisonnier juif dansant avec son assassin, puisque nous, gens du peuple, sommes ces insuffisances rémanentes ralentissant le progrès, puisque nous, petites gens devons disparaître en masse afin d’alléger la terre de notre poids inutile. La chaleur est aléatoire, un passage transitoire avant le plongeon. Si ce n’est demain, le jour viendra. Un saut ultime vers le bas de l’échelle sociale. La difficulté en cette histoire de déchéance est de savoir quand se déroulera l’évènement.
     Arrête ! Tu vas devenir dingue avec tes idées! Arrête avec ces ordures de nazis ! La saloperie qui te colle aux doigts, dans laquelle tu t’empêtres les pieds, cette saloperie, ben elle peut être détruite ! Tu peux t’en défaire ! Rien n’est irrémédiable !
     La voix est volontaire. Elle me bouscule. Je reprends ma conscience là où je l’ai lâchée. Devant ce mec, responsable de service auquel je réclame mon droit à rester dans le sien pour travailler. Xavier dont la famille est composée de deux enfants ayant les mêmes âges que les miens. Xavier, papa attaché aux élus et moi papa aussi mais appartenant à la caste secondaire. Expliquer cela à mes filles relèverait d’un suicide affectif. Ma mine s’assombrit, mes poings se serrent, je suis un boxeur dans les cordes. En tête, me sortir de l’impasse où les coups pleuvent. Une charge, l’héroïque, l’ultime, à coup de pieds, à coup de coudes, sans règles pugilistiques. Oui ! la révolte en écume au coin des lèvres et qui vivra verra mes amis ! Demain je serais peut-être roi ou déchu.

     Le train me ramène vers mon Au-delà des banlieues. Cet Au-delà, je l’ai construit avec la force du rêve. Une étendue disposée à oublier le quotidien et l’aliénation du travail.
     Les lumières de la ville défilent. Nous voyons des intérieurs éclairés d’appartements et je joue aux devinettes. Quel est cet homme vu brièvement au milieu d’une salle à manger, debout, immobile, semblant attendre quelque chose ? Quelle était sa pensée en l’instant ? Gaie, triste, grise ? Quels sont ses goûts ? Quels seraient mes points communs avec lui ? Pourrions-nous engager une conversation ? Une exorcisée de banalité, une avec nos doigts touchant les points essentiels de l’existence ; que faisons-nous ensemble, vers quoi allons-nous, sommes-nous capables de nous diriger vers la crête de cette montagne, nous poser sur sa ligne aigue puis regarder, observer les paysages mirifiques de la terre, cette planète unique, si belle à son levé et à son coucher, ses magnifiques allées du jour où nous marchons.
     L’accélération du train réduit nos incursions en ces appartements successifs de banlieue. Maintenant des traits de lumières nous barrent leurs accès privé et à défaut, nous immergeons progressivement chez nous. Logements, maisons à crédits, nos voitures sommeillant dans la nuit du parking de la gare, sur la noirceur d’un goudron solidifié à l’instar de laves volcaniques. Dessous la terre se meurt. Nous l’entendons, enfin la supposons ainsi. Une intuition car nous même, cela ne va pas trop fort, ces derniers temps ; j’ai changé de chef, depuis le déménagement de ma société je ne vois plus mes enfants, ils dorment lorsque j’arrive, le transport en commun me vole ma vie. Ces mots se pensent à l’intérieur de ces voyageurs incarcérés, ces hommes et femmes du soir avec lesquels je forme un Nous.
L’Au-delà des banlieues est possible. Il est vital. Pour ne pas mourir. Pourtant, nous supposons juste. La terre se meurt. Elle ne nous porte plus où très difficilement. Nos jambes s’y enfoncent lourdement, pèsent des tonnes, n’ont jamais ainsi pesé. Elle meurt la terre. Chaque matin. Un peu plus. En différents endroits de la ville et des banlieues. Par ces camions, ces voitures d’où s’échappent des fumerolles nauséabondes, cette coulée noire dégueulant un linceul définitif sur sa belle peau brune. Oui ! Il faut se le répéter, L’Au-delà des banlieues est possible. Il faut le penser très fort. Pour dépasser le constat d’un assassinat quotidien.
     Dans le wagon, le réflexe est communicatif. Les uns après les autres, nous baissons les paupières. Ils permettent un repli de quelques minutes. Les miennes se rouvrent presque aussitôt. Ma cinquantaine m’a giflé ! Dis tu n’as pas honte de t’absenter comme ça ! me réprimande-t-elle. Partir lâchement, accepter la fatigue en cet enfer. Lève-toi et marche ! Va jusqu’au bout du wagon, de ce train, de cette ligne de chemin de fer, de tes idées. Ta brillance — car tu en as une — doit t’éclairer ! Va, lève-toi !
     Les portes s’ouvrent. Je descends et si les ordres sont faits pour être refusés, je m’extirpe en catimini de la gare du matin devenue celle d’un soir huileux. Glissant mon ombre sur les murs des maisons dont les jardins abritent des squelettes, une certaine hauteur d’esprit semble me manquer.

2

     Voiture. Retour. Maison.
La lumière extérieure tremble parmi le noir de la nuit tombée. La portière de la voiture claque sous l’impulsion d’un geste dont le dépit en serait l’auteur. Son mat et main levée vers la poignée de la porte qui s’ouvre aussitôt.
     Un petit boulet âgé de cinq ans me percute le ventre, deux petites mains nerveuses enserrant mes jambes et ne me lâchant plus, dès fois que le papa aurait l’idée saugrenue de repartir. La plus grande arrive et se serre contre moi. Mes deux filles, et ma femme apparaissant dans l’entrée. Elle me demande si ma journée fut bonne. Ma cadette ne me laisse pas formuler ma réponse. Elle jubile, saute et cri à en perdre haleine, le papa est là ! Je souris et brièvement me rappelle d’accueils analogues lorsque mon père revenait de son travail, de ma tête contre son ventre à Lui, ma joie aussi sauvage que la sienne, aujourd’hui. Mes bras soulèvent le petit corps électrique et le monte vers les altitudes de l’amour, des rires éclatants ponctués par des baisers répétés puis mes caresses plus délicates, sur la joue de ma grande de neuf ans. Alors, ta journée d’école s’est bien déroulée, je lui demande. Elle me répond par l’affirmative, réponse similaire à ma question invariable de chaque soir. D’ailleurs pourquoi en aurait-il été autrement ? Les souvenirs difficiles de ma scolarité, surement. Ils pèsent encore sur mes épaules. Un mal et une peur me paralysant à l’époque, encombrant aujourd’hui. Je refuse de voir mes filles vivre le même cauchemar. Alors, instinctivement, la question tombe, cela s’est bien passé aujourd’hui à l’école, oui très bien, nous avons fait du français, j’ai choisi un poème je dois l’apprendre pour la fin de la semaine, tu m’aideras ? Cette fois c’est à moi de répondre, un acquiescement total car elle le sait, ma grande, la poésie est ma croyance au monde.
     La petite court dans la maison entière, inlassable, ma femme s’approche et puisque la minute est encore celle des interrogations, elle réitère la sienne, ta journée fut bonne ? Les plis de ma bouche pourraient s’affaisser brusquement, comme la nuit tombée il y a peu, aussi précipitamment que la porte de la maison fut ouverte, il y a une minute, mais je contiens leur effondrement. Ma cadette me percute à nouveau, elle doit sentir une réponse difficile, pas bonne à entendre, elle tire et me dit, on va faire la bagarre ! viens papa ! dans la chambre ! la bagarre ! Je la laisse m’entraîner loin de mon explication, un peu lâche, cependant heureux de rompre avec mon incarcération mentale.
     Cela se passe là-haut, au premier, dans la chambre des parents sur un vieux lit familial appartenant à ma femme. D’après elle, ce dernier reposa certainement le corps de madame la comtesse de Ségur, cette dernière l’ayant légué à un de ses petits-enfants dont les pérégrinations européennes en cette première moitié du vingtième siècle aboutirent au village d’enfance de ma compagne. Il y vécu jusqu’à sa mort et le céda à son tour à une jeune fille dont il appréciait la gentillesse ; tranche de vie, pas si simple. Il avait une sœur handicapée, les nazis l’internèrent en camp de concentration et elle y mourut ; tranche de vie, pas si simple. Cet homme était allemand et fuit le troisième Reich ; tranche de vie, pas si simple. Cet homme photographiait régulièrement les fleurs de chaque printemps me raconta ma femme.
     Offrons-lui donc le plus beau des combats, d’accord bout-de-chou ? Elle est prête et se jette sur moi ignorant le souvenir de l’homme. Une furie ! Une héroïne des plus sombres histoires de sorcières ayant pu être produites. Je me défends. Deux âges s’affrontent sans rémission. La deuxième arrive bientôt. Tous les coups sont permis sauf ceux de la méchanceté. La petite est la plus virulente, se jette contre moi, rugbywomen téméraire, inconnue la peur ! Elle brave mes prises de judo, les trépignements de sa sœur sous les effets de mes chatouilles. Elle est la petite la plus grande de la maison. Mes vêtements chiffonnés évoquent difficilement l’uniforme du travail. Ils ont repris les allures de la vie, ses aléas, l’urgence de l’amusement et de la franche rigolade portée par le lit de la comtesse de Ségur et ses couinements de joie croirait-on. Les petits-enfants de cette dernière ont dû jouer dessus, enfin je l’imagine naïvement, avec leurs habits de petits nobles, d’héritiers, avec leur esprit gentiment supérieur ou tout simplement crâneur, loin, très loin de la misère toute proche, de ces enfants mourant de maladie dans les taudis des classes sociales populaires. La bagarre voulue par la toute petite peut s’inspirer de cette fracture, de cette opposition insoutenable entre sérénité et tourment, entre le plus faible et le plus fort, entre le papa détenant le savoir, le pouvoir et elle, la petite, affirmant son vouloir être, son autonomie. Mais derrière telle ou telle volonté, il y a le rire, le sien, le mien, celui de sa sœur, rires irréfragables nous plaçant au-dessus de tout conflit.
     Je redescends du ciel où s’est déroulé le combat des dieux et me voilà devant ma femme, sur un nuage odorant de petites pommes de terre grillées à la poêle, obligé de répondre à sa question déjà ancienne et dont la force des enfants ont empêché l’énonciation. Je m’apprête à la prononcer cette réponse, en l’absence d’aucune obligation, plutôt un soulagement. Parler de cette agression vécue sur mon lieu de travail, mon droit au travail supprimé, brutalement, car je n’ai pas eu la note adéquate, pas le niveau professionnel escompté. Non, ma journée a été mauvaise ! On m’a signifié le non renouvèlement de mon contrat. Je ne travaille pas assez bien ! Je ne vais pas me laissez-faire ! Nous verrons bien. Ce sont des salauds ! Des salauds ! Ce mec est un salaud ! Un collaborateur appliquant les directives libérales du management. La rentabilité avant toute chose. Et le salarié ? Sa condition familiale, on s’en fout !
Les mots sortent tout à trac de ma bouche haineuse, se répandent entre les molécules aromatiques de petites patates grillées dont il faudrait arrêter la cuisson. Ma femme réfléchit puis dit, venez, on mange !
     On mange donc. Notre petite cuisine regroupe tout ce petit monde. La grande raconte sa journée, déclare qu’elle est amoureuse de Louis. Trois ans plus tôt en première année d’école primaire, elle avait posé sa tête sur son épaule. Ils avaient six ans. Ça laisse des traces ! Il fait du rugby, aussi. Parfois, va à la chasse avec son père. Nous nous regardons ma femme et moi évaluant le conflit culturel entre nous et la belle-famille puis repiquons très vite notre nez parmi les petites pommes de terre croustillantes, notre amusement rentré bien vite en nos poitrines ; les premiers émois sentimentaux d’un être humain sont à préserver absolument. Notre rictus un peu niais disparu on se chuchote à soi-même tout aussi niaisement : qu’elle est belle notre fille !
     La toute petite est dans une autre disposition d’esprit. Elle affirme qu’elle partira avec sa copine, bientôt. Elles vont couper le grillage de l’école avec des ciseaux et rejoindront les champs, les animaux, faire la fête avec eux, car à l’école, on ne s’amuse pas, on gronde, le maître n’est pas gentil. Nous sommes en présence d’une récalcitrante, « défiant l’autorité de l’adulte » avait dit sa maitresse de l’année dernière, disposée qu’elle fut à la dénoncer aux services du président de la république désireux en ce temps de repérer avait-il dit, dès l’école maternelle, les esprits forts, asociaux et turbulents. Depuis, j’observe ma grande petite comme une résistante dont la liberté est minutée, m’attendant chaque jour à un imminent appel téléphonique de la police m’enjoignant à venir la chercher au commissariat suite à une opposition trop crûe envers l’autorité scolaire.
     Ma petite fille vivrait-elle au sein de son école la délation identique à celle dont je suis témoin à mon travail ? La réponse se noie dans le yaourt aux myrtilles que j’avale en pensant au printemps. Merde ! Oui ! Le printemps, une saison qui a de la gueule !
     La petite regarde sa maman de longues secondes et parle soudainement d’une chose semblant l’avoir surpris récemment : maman tu sais, mes fesses respirent. Les yeux de sa sœur se plissent, je continue à piquer les petites patates carrées d’une fourchette nonchalante. J’en loupe une qui saute dans l’assiette de la dite sœur dont les prunelles se fendent encore plus. La maman regarde sans mot, sa mâchoire continuant à mastiquer tandis que son imagerie cérébrale essaye de mettre au point une représentation la plus conforme à l’affirmation soumise par notre cadette. Oui ! Oui ! Maman ! Mes fesses respirent et les fesses de tout le monde aussi ! Tu sais, notre trou continue-t-elle en le rendant physiquement présent avec ses petits doigts précis, il s’ouvre et se ferme. Et tu sais maman, lorsqu’il s’ouvre, il respire et c’est comme ça que le caca sort de notre corps. L’aînée pouffe. La nonchalance de ma fourchette est toujours certaine et l’approximation inhérente de mes gestes la pousse brusquement à une maladresse en faisant sauter une deuxième pomme de terre dans l’assiette de la grande. De son index et son pouce la benjamine forme le trou se dilatant et se contractant et la grande sœur éclate de rire. Des fissures commencent à lézarder ma carapace de père-sérieux. Pourquoi donc aborde-t-elle le thème du trou-du-cul en plein repas m’interroge-je. Je subodore en elle un sens inné de la provocation. Ma femme repose ses couverts, les épaules agitées par de frénétiques secousses. Je souris et les yeux de l’anatomiste pétillent avant qu’elle ne s’esclaffe elle aussi, cette fois.
     Voilà ce qui se passe dans la cuisine d’une maison en un point de la planète, un soir d’Automne et après la planification d’une mise au chômage du père de famille vivant ici, en ce lieu et dont la spontanéité d’une de ses enfants le pousse vers un grand éclat de rire.
     Rions donc au sujet de cette affaire de trou-de-cul respirant. Des parents capables de cela sont irrémédiablement inadaptés à toutes normes qu’elles soient politiques ou économiques. Notre petite révèle notre rébellion à tout ça. Demain, je demanderai à Xavier si ses fesses respirent plus librement depuis qu’il m’a signifié mon congé.

3

     La pièce est grande, le plafond haut, premier étage d’un vieux bâtiment où sur la porte d’entrée le badge d’un syndicat de travailleurs représente l’allégorie de la révolte des humbles et des exploités : un poing rageur.
     J’ai cogné sur le poing en question et la porte s’est ouverte toute seule. Devant moi, un escalier montait, je l’ai suivi ; deux dizaines de marches, les dernières amorçant un virage à gauche et puis le pallier et une autre porte avec le même poing vengeur sur lequel j’ai cogné à nouveau. Entrez ! Je suis entré, avancé, serré les mains. Celles de délégués syndicaux dont la présence chaque jeudi matin, en ces vieux locaux, permettent l’épanchement des salariés en difficulté. Des écouteurs légitimés par le système. Allez lance-toi. Dis les choses ! Aie confiance !
     Un grand, la peau blanche et huileuse, un homme à la peau noire, originaire d’Afrique et moi type dont la coloration du visage oscille entre blanc et rouge depuis quelques semaines, selon les fluctuations d’un système nerveux instable. Je leur explique ma situation. La promesse de me titulariser à mon poste, le travail demandé en décalage avec mon expérience professionnelle, mon effort à y répondre le mieux possible, l’appréciation positive à mon endroit de mon responsable puis sa décision subite de rompre mon contrat sans vouloir discuter. Les gars écoutent, raclent leur fond de gorge. Enfin le grand se lance : nous comprenons bien ton problème, tu n’es pas le seul à le vivre, cependant, ton contrat, il est à durée dÉterminÉe pas indÉterminÉe. Les dernières syllabes mettent un certain temps pour mourir dans le silence. On se regarde tous les trois en chat de faïence, lui, moi, l’autre, lui encore. Cela n’arrête pas ! Avant que le silence ne pèse le poids d’une enclume, il continue le raisonnement. Tu le savais lors de ton embauche, ne sois donc pas surpris de ta mésaventure. On n’y peut pas grand-chose. Il faut être réaliste. On ne peut aller contre la loi. Celle-ci autorise le non-renouvèlement de ton contrat de travail sans explication, c’est tout !
La pédagogie du gars est soutenue par son voisin acquiesçant à chaque syllabe l’évidence implacable. Ma teinte prend forme ou plutôt ma forme prend une drôle de couleur, je ne sais plus au juste. Sous mon os frontal, des lettres s’agglutinent les unes aux autres, s’agglomèrent en paroles qui gonflent. Des mots dilatables à l’extrême remplissant subitement mon espace intérieur, une oppression à expulser très rapidement afin d’éviter l’apoplexie. Je m’accoude sur la table. Elle couine sous l’oscillation nerveuse de mon buste. Vous êtes de quel côté je balance d’une voix blanche, de celui des gens travaillant et voulant travailler ou bien des chefs dont la tâche est de sélectionner ceux aptes ou inaptes à de pseudos règles de rentabilité ?
     J’ai en face de moi deux syndicalistes « maison » entérinant les décisions autoritaires de la Direction à laquelle ils sont inféodés. Ils sont là pour gérer les tensions, saupoudrer les plaies et blessures afin d’atténuer les conflits. Deux petites lopes avec des airs de Saints expliquant les priorités de la lutte, les acceptations temporaires de l’injustice telle une stratégie globale de combat.
     Je commence à gueuler. Vraiment ! Parce que cela soulage. Je gueule : allez-vous m’aider à retrouver une place ? Non ! Vous en foutez et contre-foutez car vous êtes achetés par un système dont la vocation est de réprimer les gens socialement. Je gueule : vous vous faites passer pour ce que vous n’êtes pas ! Des gens solidaires à celles ou ceux subissant l’injustice. C’est votre fond-de-commerce. Tant qu’il y aura de la misère vous vivrez bien. Lorsqu’elle aura disparu vous n’aurez qu’une idée ; la faire réapparaître afin de vous faire à nouveau exister. Je gueule : je ne crois pas en vos paroles, elles puent ! Je vous préfère les bourgeois défendant leurs intérêts de bourgeois. Je gueule encore : vous vous présentez du côté du peuple mais vous êtes ses commissaires, des flics du subversif pire que ceux de l’ordre. Je me lève et gueule : je chie sur vos mots de résignation, la dignité humaine, je ne la place pas exactement au même endroit que vous la balancez. Je veux travailler et vous me répondez : va te faire foutre ! Tout ce que je peux vous promettre, c’est la publicité que je vais vous faire, à vous et à la municipalité qui vous emploie.
     Attends un peu ! interpelle le second d’une voix fêlée. On peut voir ton chef et lui parler. Je me retourne, lui ris au nez. Allez-y ! Vous me ferez un compte-rendu. Résistance ! tu comprends ce mot connard ?! Je continue : nos aînés nous ont montré l’exemple en combattant le fascisme. L’intolérable est revenu. On supprime le droit au travail aux gens, partout, même dans les municipalités prônant un discours social. Je continue : et vous les syndicalistes, vous me dites, on n’y peut rien ! C’est inscrit dans les lois ! Vous êtes des républicains, ceux de la république bourgeoise ! Je continue : allez-y militant de pacotille ! Demandez des justifications à mon chef, il aura le loisir de vous expliquer les bonnes raisons de son choix à me limoger ! Je continue : vos paroles, je n’en veux pas, j’ai des enfants, un foyer à faire vivre.
Je tourne les talons et claque la porte.
     Je suis dans la rue, désemparé, désorienté, la haine me vrillant les tripes. Ces deux gars personnifient la lâcheté, un engagement de circonstance, une déloyauté envers le fragile. Ils incarnent aussi et surtout, un mensonge intellectuel. Ce sont des escrocs ! Des escrocs ! je répète. Des patrons dans la peau de gardes rouges. Ils aident leurs amis ou ceux pouvant les aider politiquement. C’est tout !
     Une pluie fine tombe sur la ville. La même qu’hier. Depuis quelques jours, le soleil se cache, il nous abandonne, en a marre de nos têtes et des traîtrises qu’elles abritent. Pour ça, la forfaiture a de beaux jours devant elle ! Je pense presque à haute voix pénétrant un jardin public. De quel droit refuser d’aider quelqu’un dont on supprime ses moyens de subsistances pour incompétences non vérifiées, je rabâche. La haine palpite, l’évènement capable de l’endiguer introuvable. Elle a la vitesse du sang. Elle monte du ventre à la gorge, d’un trait, se déverse dans la bouche avec son goût âcre, un appel au meurtre, ses yeux brûlés parmi un air vrombissant. Tout ce qui est beau est soustrait du monde. Les oiseaux sont des comploteurs. On les souhaite prisonniers d’une toile d’araignée gigantesque prête à les dévorer ; afin qu’ils regrettent la douceur de leurs plumes, la couleur de leurs chants. J’ai envie de revenir sur mes pas et de cogner ces deux types. Ne sommes-nous pas en guerre ?
     Dans les pays riches, on évince du travail une fraction de plus en plus importante de la population et dans les états du quart monde on oblige les enfants à travailler. L’astuce des dirigeants de cette planète est de nier cette guerre de classe sociale en évoquant une société enfin libérée des contraintes naturelles grâce à ses progrès technologiques fantastiques. Foutaises. D’avancée, il y a oui ! Mais vers la barbarie et la déshumanisation de l’être humain. La solidarité bat de l’aile. Elle est une colombe qui claudique au sol.
     Le parc où je suis me sert de refuge. Je sors de celui-ci, mon aliénation revient inévitablement. Je reste en ses limites, mon isolement devient rédhibitoire. Parmi ce dilemme, mes chaussures écrasent les petits cailloux blancs de la promenade. Devant moi, la vue de la mégapole. Un enchevêtrement de fer, de verre et de béton dont la dimension gigantesque suggère un sens caché. D’ici, son explication m’échappe. Il doit bien y en avoir une mais elle se dissimule si bien que mes pupilles restent ballantes et empruntées par tout cet agglomérat de matière grossièrement exposé. Oui ! Je suis dans la grossièreté. La nécessité de m’en sortir a la taille d’un point de lumière. Son discernement est difficile, mes paupières fixes. Pourtant ça redémarre, pianissimo, une chose entendue, il y a très longtemps, entre les étages d’une prime jeunesse et une autre un peu moins neuve, une chose qui se retourne en moi ; une musique d’un autre allant, une aide, l’air sacré de mes vingt ans revenu : l’allégro con brio de la symphonie numéro trois de Beethoven. Ludwig que viens-tu faire ici ? Ne viens pas ! N’approche pas ce bocal si improbable à l’aune de ta pureté et de ta force. Abattre ce mur de douleur, répond Ludwig, rendre à la lumière ses champs, ses chemins nobles et altiers, ses avenues claires et prompte à la joie ; les rendez-vous du sensible se révèleront, à nouveau, redessineront la beauté aux carrefours de la connaissance de l’autre que sont nos visages. Ludwig incorrigible ! Ludwig croyant en l’Homme au-delà de sa mort. Je t’aime.
    
     J’appartiens à cette génération issue des portes ouvertes sur l’abîme insondable. Les camps de la mort qui furent et sont encore. En moi, leurs portes battent et rebattent. Pas une seule journée sans voir leurs corps et entendre leurs gémissements muets. Leurs spectres habitent mon esprit. Obsessionnellement.
Pense à quelque chose de beau !  D’intensément admirable. Echappe-toi du feu ! Une voix me tend la main, me caresse le front. Ma haine se rétracte, une boule au creux du ventre puis le vide ; une faim ressentie certifie ma survivance. Mes pas se ralentissent, ma respiration reprend un rythme régulier, mes mains retrouvant le chemin des poches du pantalon. Une image admirable ? Le vieil homme et les fleurs du printemps, ça te va ?! Allemand était-il. Ne voulait pas revenir en son pays ! Les nazis l’avaient trop dénaturé, déchiré, écartelé. Parler germain était faire injure à l’humanité. Il y avait eu tellement d’aboiements assassins prononcé en cette langue. Sa sœur handicapée y avait-été assassinée par eux pour la raison de son infirmité mentale.
     L’admirable est enchaînée à l’horreur. J’oscille. Cherche, creuse, tu trouveras peut-être ce quelque chose de beau, m’encourage-t-elle. J’essaye. Ce vieil homme dont la famille disparut en cette guerre de l’horreur est seul parmi les champs de colza, de blé et d’avoine. Au loin, une petite église et lui sur un chemin avoisinant, un appareil photographique dans la main, une obstination à immortaliser l’efflorescence de la saison. La proximité de cet homme me penche sur ce banc où je me suis assis. Je me concentre sur chacun de ses pas, me place derrière lui, le plus discrètement possible en opinant du chef afin de rassurer la voix amie, néanmoins mon index sur les lèvres. Surtout ne pas le déranger, le laisser aller, il a tellement droit à la lenteur, il a tellement souffert. Être derrière lui au cas où il tomberait, lui porter secours ou lui indiquer cette fleur, là, à côté de votre pied droit, la voyez-vous, oui monsieur, n’est-elle pas belle, ravissante, je souris, le reflexe prévu se vérifiant, genou à terre tel un chevalier d’époque ancienne, malgré la raideur de l’âge, penché est-il sur la demoiselle, une belle petite aux pétales violets, fragiles comme les ailes du papillon sous l’effet de ce vent, rappelant la fraîcheur dérivée des grands froids de l’hiver.
Je pose mes pas dans les siens, à cet homme natif d’Allemagne en quête de beauté en corolles, courant après ces dépositaires de la lumière crue, attachantes par leurs soudaines couleurs. Qu’il est bon de marcher sous la main solaire du ciel infini. S’arrêter comme bon vous semble et prendre son inspiration en accrochant les odeurs d’une renaissance déjà fomenteuse de mille petites racines disposées à porter la vie aux lèvres de l’univers. Je suis derrière lui.
Pense à quelque chose d’admirable… les mots de la voix amie se prolongent. Il se retourne, le vieil homme, cherche mon visage invisible. Les ans sont impuissants à matérialiser entre les hommes d’intervalles différents, un quelconque lien de chair et de sang. Je reste un peu bête au travers ce vent printanier, pénétré suis-je par son regard dont l’expression m’est dérobée. Seule, sa description reste. Celle efforcée de ma femme à la définir un jour. A la vue de ses fleurs argentiques, belles immortelles dont la représentation persévérante m’avait marqué. Depuis, elles sont au sein de ma boite aux sentiments. Le vieux monsieur disparu revit sous mes cils traqueurs d’émotions. Debout la mort ! Troque ton costume noir et parcoure les premières chaleurs de l’année. L’homme cherche. Il compose un bouquet de couleur pour sa sœur handicapée, morte d’avoir été coupable d’être handicapée, devant la face hideuse et boursoufflée de l’Allemagne populiste et nazie, la grosse salope, l’ordure que l’on voudrait battue et rebattue afin qu’elle cesse de nous hanter les soirs de mauvais vent. Devant cette figure abominable, il lui offrirait à sa sœur les couleurs insatiables de la lumière dont je partage les émois avec lui, homme de l’au-delà.
     Nous continuons tous deux, sur un chemin dénué de temps. Nos chausses d’arpenteurs soulèvent une poussière. Elle nous enveloppe de son tissu fin et doré dans lequel se niche le chant d’un renouveau ; fleur de pissenlit élevée à la noblesse du soleil. Sur les bordures, elles sont dizaines. Tel un chevalier servant leur beauté simple et sauvage, il s’agenouille, au cœur de leur jaune intense. Il en a l’habitude, catholique pratiquant, moi pas, vomisseur de toutes religions, mais lui, non ! Un homme, pas un de ceux des bénitiers, un de l’astre débordant sur notre lande et ma confiance en lui me veut confraternel, me frotte au blé, à l’avoine oscillante sous la brise d’un bientôt été.
     Une image admirable ? Assurément. Un homme inconnu, son visage aussi invisible que le mien. Ma femme l’a évoquée dis-je et cela me suffit. En ces minutes, au centre de ce parc public je rends à son existence ma pensée. Elle est son immortalité. Durant les jours suivants et les années futures, je le parlerai, lui et ses fleurs cueillies par son obturateur têtu. Sa sœur aussi et son assassinat dans lequel je tombe hébété. Comment peut-on tuer un être ? Comment le critère du handicap mental d’un individu prédestine quelqu’un à son meurtre si tant soit peu un être humain est prédestiné à tuer ?
Quelque chose cloche peut-être en moi ; des obsessions y règnent. Bien que sa posture et son visage m’échappent, cet homme me parle et je le parle. Des décennies peuvent nous séparer, une époque, une condition sociale, une conception de la vie éventuellement. Toutefois, je rentre en lui. Je l’incarne car je le comprends. Par sa sœur assassinée, par ses fleurs dont il recouvre ses yeux afin d’oublier. A en juger par le nombre des photos héritées de lui, ces ornements de la nature printanière étaient son insistance en la vie, son souci d’humanité à transmettre absolument. Elles fuient la lourdeur d’une peine d’appartenir à cette race germaine initiatrice de l’industrialisation de la mort.
     Pense à une image admirable ! m’a soufflé la voix. Il est apparu dans son costume noir et ses chaussures cirées, improbable sur un chemin de campagne, au point de rencontre de mon licenciement maquillé et éprouvé en ce parc public. Il est le révélateur de ma compassion fraternelle à la douleur et aussi de mon espoir en un printemps immuable. Je quitte le banc, les petits cailloux de l’allée gémissent sous mes chaussures. J’arrive à la porte du bocal. L’heure de manger va bientôt sonner. Le temps du lycée surgit, la sonnerie battant le rappel pour la cantine. Cette fois, je n’irai pas ! Un acte de résistance, désespéré mais certain. Je ne mangerai pas avec eux ! J’ai apporté mes affaires de sport et ce midi, au lieu d’aller déjeuner, je vais courir. Me ressentir dans l’espace ; sentiment de liberté dont tout être humain a le droit de vivre.

Quelqu’un cours avec moi ? Personne ne relève la tête. Ils sont tous à leur programme de la journée : être un membre du corps social sans démission possible à celui-ci. Je prends mon sac à dos et sous la couche culotte du ciel prête à percer, je sors le poing tendu dans l’air que le regard sournois de mes collègues interroge derrière le verre épais du bocal.

3

     Courir. Courir sous les seuils du ciel.
     Un stade polyvalent où football et Rugby y côtoient les épreuves d’athlétisme. L’anneau est en bitume noir. Du bocal, cinq minutes me sont nécessaires pour l’atteindre, cependant des milliers de kilomètres me séparent de lui. Mon esprit l’annule. Il y a cet anneau tournant autour d’un terrain ou des jeunes s’entraînent ; passe et frappe, cadrage et débordement, plaquage puis harangue de l’entraîneur. Je change de tenue, enfile mon short et mon maillot, glisse mes pieds dans mes chaussures de course. Je suis ce coureur à pied dont les pieds frappent le sol comme des mains sur la peau du tambour.
     Enfant, je restais dans ma chambre égrenant les secondes sur la trotteuse de ma montre, écoutant la voix oppressante de ma mère, tu as vu l’heure, vas-y tu vas être en retard, en l’attente du signal suprême, la porte de ma chambre brutalement ouverte et le visage de la colère m’intimant l’ordre d’y aller cette fois. Je saisissais mon cartable et m’enfuyais dans l’escalier de l’immeuble HLM où nous vivions, dévalais les trois étages à la vitesse de marches sautées quatre à quatre. Mon corps résonnait, ma peau s’hérissait et mes yeux, au sortir du hall, se plissaient sous la lumière du jour. Devant moi, une allée droite de goudron noir pointait vers un parking immense, une mer dangereuse à traverser très vite. Je savais ma mère derrière ses volets m’observer et je fonçais alors, sauvagement. Lui montrer ma force ! Ma célérité téméraire puissante comme la foudre. Ma gorge me brûlait, mes poumons bientôt. Ne pas céder à la souffrance ! Ma mère est toujours derrière sa fenêtre et je m’évertue à tenir le rythme du coureur infatigable. Après, hors de sa vue, je ralentissais reprenant mon souffle puis tarabusté par la malignité de l’œil maternel, je repartais, sprinter fou, traversant les rues fier d’une course qu’il jugeait suprême.
Toutefois, une lame traîtresse subsistait, prête à me pénétrer les flancs : le point de côté. Sa douleur m’interdisant d’aller plus loin et une amertume soudaine remplissait ma bouche de petit bonhomme, des sentiments d’adultes déjà conçus. Je vivais un de ces cauchemars dans lesquels toute avancée est infaisable malgré le danger. Plié en deux, boxeur touché au foie, je constatais mes pieds impuissants, plantés là, sur le trottoir. Le temps filait entre mes lèvres, l’impression d’une liberté vérifiée il y a quelques secondes.
Je reprenais mon chemin en marchant et voyais l’école s’avancer vers moi. Une sensation pénible. L’envie de revenir chez moi me titillait mais l’intransigeance naturelle de ma mère m’ôtait toute velléité en ce sens. L’école s’avançait et plus l’envergure de mes pas se réduisait plus le phénomène s’accentuait.
Toutefois, si par bonheur ce point de côté assassin disparaissait, un rire formidable s’inscrivait dans mes yeux et je reprenais illico ma course, mes jambes me désignant à nouveau l’être le plus rapide, les bancs de ma classe à nouveau envisageables, une liesse m’attachant déjà à eux, à mes camarades, à l’histoire de ce point de côté vaincu que je leur raconterai, à la récréation, juré, craché, ma joie sera ainsi déclarée.
     Des années plus tard, la course à pied représente pour moi, l’exercice de ma volonté à rencontrer le monde. Une excitation d’origine sociale dont mes muscles sont les traducteurs. L’exaltation de mon esprit provenue d’un sol heurté à chacune de mes foulées cherchant la vague d’endomorphine la plus salutaire qui soit.
     Nous devrions apprendre notre corps très tôt. Dès l’enfance. Par lui, nous affirmons nos limites et nos désirs à le dépasser. Par lui, nous apprenons les méthodes quant à concrétiser nos dépassements et ces idées nôtres, que l’on veut transmises aux autres. Il est notre vecteur par lequel nous arrivons au monde. Le connaître est fondamental car il nous permet. Rien n’est irrémédiable nous assure-t-il, tout est franchissable. A l’école de l’engagement, il serait remarquable de l’apprendre, ce corps ; ses détails, sa forme des moments, son agencement à notre esprit impliqué en ce macrocosme universel. L’enjeu serait de trouver la meilleure façon d’exister avec lui et avec soi, donc avec les autres.
     Je cours sous les seuils du ciel. Le rêve me prend au bout de quelques foulées. Je suis en Afrique, dans la savane, concourant pieds nus avec des guerriers Massaï. Ô nobles du désert, vos traces je les suis sur le sable du soleil, parmi les remous de mon âme trouvant la vue, à votre force de décision, à vos intentions de traversées en terres arides, à votre désir d’enrichir les oreilles de votre engeance par les prouesses de vos merveilleux corps.
Je cours aussi pour me coltiner au mieux avec la réalité pourrie de nos boulots nous suçant la moelle de nos rêves. Une réponse ma course. Plutôt une révolte dont l’exorcisme est indispensable. Mon souffle en cadence me place sous l’univers et le regard des étoiles invisibles du jour gris observent ma silhouette, sur une piste de hasard, cet entour de stade où la jeunesse oublie, elle aussi, la violence sociale.
     Je mentirais en affirmant la problématique du bocal effacée durant mon effort physique. Toutefois, mes jambes posent une distance dure entre elle et moi et souffle après souffle, l’emprisonnement se dilue. Je suis maçon travaillant à l’envers. Brique après brique, je défais un mur derrière lequel le bocal est à l’abri, innommable, abject par sa fonction à noyer la liberté. Mes mains défont le mur au rythme de mes foulées obstinées. Ma course sert à ça ! A défaire les cloisons et rendre le verre du bocal à une fragilité afin qu’il se brise.  
     Les autres sont jaloux. Lorsque je me rends à ce stade, ils s’agitent, plaisantent, touchent du bout du doigt leur lâcheté à refuser l’échappée. Pourtant se faire la belle, grimper sur le mur et voir la délivrance se répandre sous vos yeux est un rendez-vous important avec la vie. Seulement voilà ! Sus à celui qui oserait le revendiquer !
     Qu’il vente pleuve ou brûle, je m’élance et cours au rythme imprégné de liberté, cours le long d’une jeunesse éprouvant ses muscles et prouvant qu’elle est force et non poids, agilité et non inconscience. Je les regarde ces jeunes. Moi aussi je le fus, le suis encore, un peu moins mais quand même. Mon corps et mon être rebondissent sur l’anneau déroulant ses quatre cent mètres. L’existence est étrange. Le jour de demain se lèvera peut-être sans ma conscience. D’ici une cinquantaine d’années le néant m’aura avalé, moi, ma femme. Nos petites seront vraisemblablement grands-mères et disparaîtront à leur tour. Aussi, je cours après l’oubli, un peu, beaucoup. Vivre l’instant en prétendant effacer la mortalité.
     Le stade de mes efforts se situe sur un plateau dominant la mégapole. Au premier plan, les toits de la ville, au second un bois, à sa lisière extrême un rocher artificiel montant très haut vers le ciel, le touchant tel un pilier. A chaque tour de piste, mon regard balaie la jonction supposée. Je pense ce rocher comme une colonne du ciel, laquelle nous permettrait de partir là-haut, au-dessus des nuages entre l’espace et notre bonne vieille terre où la fleur et la merde se coudoient.
     Je cavale. Tu fais quoi ce midi ? Je cavale. Ma réponse fréquente. Dans le manuel du résistant à l’aliénation au travail, il devrait figurer la méthode contestatrice et constructive du comment-aborder-le-temps-de-la-pose-du-midi. Souci d’inaliénabilité. Comment fais-tu pour résister ? Je cavale.
     Mes chaussures m’emportent loin très loin. Mon cerveau est une nef sur laquelle je vais parmi des contrées inimaginables et je cavale, un peu plus vite, pour peu qu’un regard de la jeunesse s’appuie sur ma foulée. Je désire le transfigurer ce regard. Vers l’assurance du Soi. Démontrer qu’à n’importe quel âge l’envie de bouger, de faire, de réaliser, est plausible. Je veux élever le mouvement à la beauté du corps, le désigner comme La base de toute pensée émancipatrice, l’effort physique une démarche révolutionnaire. Une de celles dont on revient avec des sourires de souvenance intense et des envies festives d’y retourner. Cette union avec la terre opposante et complice à notre avancée. Avec elle, notre force se mue en un pinceau de peintre ressentant le paysage selon l’inspiration du jour. Elle dépeint la difficulté et la fascination. C’est la vie battante ! Revendiquer ses poumons par l’effort c’est se placer à la hauteur de ces trois-mâts d’antan. Il contient la profondeur de l’au-delà des mers, des monts et des campagnes ; femme et homme de pieds nus, revendicateurs de l’aventure humaine en un désir d’embrasement.
     Les jeunes apprennent à frapper la balle, à se la passer durant leur course. Accélération brutale, souffle court, retour au calme, relâchement musculaire puis à nouveau la vitesse, la crispation liée à la montée de l’acide lactique tétanisant les muscles. Sur mon anneau, je vais moins vite que cette jeunesse de la banlieue. Aux premiers de mes tours, elle m’ignore, tape, court tel le léopard des savanes. Toutefois, lorsque le nombre des tours devient intelligible à sa préhension de l’effort, elle jette un œil, la jeunesse, intriguée est-elle par ce type, coureur martelant obstinément le sol de la piste. Au nombre grandissant sans le présage d’une fin, plusieurs têtes se tournent furtivement en ma direction. Mes foulées sont faites d’engagement et leur arrêt n’est nullement programmé. Entre le commencement et la fin de la distance, le temps est suspendu, les mètres inexistants. Ils sont remplacés par la sensation, l’intuition de toucher l’immortalité de l’instant, la communion avec la mère nature, l’ivresse de cette filiation redécouverte, l’incrustation désiré en son giron et de continuer donc à parcourir la platitude d’un terrain dont la configuration accidentée se niche uniquement au creux du cerveau. Un anneau mais une perspective où s’inscrit la terre entière. Où s’inscrivent les montagnes aux neiges fondues dont le sol affermi de l’été autorise la montée vers le haut, la vision prochaine, évaluatrice de la beauté panoramique qu’offre un sommet, vers ce plongeon cérébral au retour pas si facile. D’ailleurs, le retour peut s’oublier et cette raison incite à accrocher mon sillage, ma foulée pénétrée d’absolu. Je veux mon corps s’enlacer parmi la transparence de l’air, mon esprit s’unir à la peau de tous les pays du monde. Je veux apprendre à désapprendre mes liens avec cet ici-bas. Je veux aller au plus loin du loin, voir ce qui s’y cache, voir les choses de manière autrement que des choses. La jeunesse cogne la balle, esquive, s’arrête, reprend le jeu, inlassable. Je me vois en elle. Elle est chevillée en moi.
     Pendant la course, je parle des histoires me consacrant homme libre. J’exulte des rages imprégnée d’une révolte sanguinaire. A ces deux escrocs, ces deux syndicalistes-maison je leur balance mes glaviots en pleine face, tour après tour. Ils disparaissent car ma femme apparaît, notre rencontre au bout de mes chaussures, presque inimaginable. Nous nous sommes télescopés. Une fusion. Les draps des hôtels de nos passages s’en souviennent et si je les élève maintenant au rang de la conscience la plus aigüe, ma course en est un peu responsable. Avec elle tout est possible. Les portes s’ouvrent et je pénètre des pièces où s’y cultive l’invraisemblable. Une vie parallèle à celle menée dans ce bocal. Une vie mienne gonflant mes poumons d’un air impérissable jusqu’à l’élasticité la plus extrême de ma poitrine.
     Tout cela, les jeunes du terrain de football l’ignorent. Pourtant, ils sentiraient une chose importante se dérouler près d’eux ; ce mouvement, sa destination d’aller de l’avant malgré son retour au point de départ de chaque fin de tour. Ils constateraient un engagement têtu, une récurrence évoquant la tentative d’arriver à un point idéal et la répétition des passages du coureur relevant de la beauté la plus intègre.
     Avant d’entamer nos entraînements respectifs, nous nous saluons. Toujours. Une reconnaissance faite de pudeur apprécié par chacun. Cela me rassure. Ma solitude de coureur de fond n’est pas si seule. Des gens par-dessus les cultures, les langues et l’âge la distinguent. Alors, je continue ma chevauchée, barbare élégant sur le bitume d’une piste noire, ajoutant à chacune de son insistance quatre cent mètres de plus au compteur de sa connaissance. Bientôt dix kilomètres, bientôt quinze, presque dix-sept…
     L’horloge du stade indique l’heure proche de la reprise du travail. Les jeunes désertent le gazon synthétique comme les mouettes le font brusquement sur la grève. Coup de vent, mystère animal et nous voyons s’élever dans les airs la témérité effrontée d’oiseaux sans attache. Je les vois telle une liberté indomptable même si je sais leurs difficultés. Chômage durable, boulots éreintant ou imbécile. Subir le chef et ses sarcasmes, se faire réprimer par les flics, avoir l’impression d’être tatoué à jamais, d’être coupable d’appartenance à une classe sociale, une communauté. Je sais toute cette boue dans laquelle ils sont depuis tout petits. Je viens de celle-ci et sous mes ongles il me reste encore les traces de cette matière fécale produite par la société du fric et ses amoncellements d’espoirs asphyxiés.
     La prochaine fois, je leur dirais ; la contrainte est à contourner et retourner contre ceux qui l’ont engendré. Seul le rêve est la voix unique pour se révolter. Dire non ! Cela suffit ! Je ne veux plus me soumettre à vos pantomimes, réfute toute origine sociale. Je suis autodidacte apprenant la vie pas après pas, foulées après foulées. Une vie ne me suffirait pour apprendre la somme de l’histoire humaine mais ne vous en faites, je viendrai vous emmerder après ma mort détenteurs du pouvoir multiforme, par le legs de ma révolte transmis à mes enfants, à mes amis survivants. Voilà ce qu’on pourrait leur dire, tous ensemble, à ces messieurs-dames de la pensée unique.
     Je me rhabille. Le vent balaie de ses vastes mains invisibles le terrain de sport déserté. Ils sont partis. Je vais partir. Le lieu où se parle le corps est vide. Ce dernier a regagné les endroits confinés où s’exerce désormais le contrôle de son esprit.

     Je vais manger dans un restaurant asiatique tout proche. Un petit bonhomme de trois ans s’y amuse, parfois. Sa mère et sa tante le couvre des yeux et lui parle dans leur langue d’origine, le vietnamien. Il les observe selon son désir ou continue ses investigations auprès des clients mâchant allègrement la nourriture de la maison. Les propriétaires de ce restaurant parlent très peu le français. Seuls deux jeunes enfants entre huit et dix ans d’âge s’expriment parfaitement en langue française. Ils s’interpellent brièvement, des réactions suscitées par les jeux vidéo qu’ils manipulent respectivement sur leurs ordinateurs miniatures.
     Les aliments nagent parmi une sauce grasse. Je les ingère avec une faim de loup et vois ce petit bonhomme de trois ans, frère ou neveu des plus grands, m’inspectant de ses petits yeux dans lesquels j’essaye de lire une expression. Il est grave, immobile et tendu. Quel est donc cet homme avalant la nourriture à une vitesse si rapide ? Pense-t-il au loup ? De cette faim d’hiver dont le tourment jette l’animal en meute sur le voyageur solitaire.
     J’arrête ma mastication et souris. J’espère le moment d’après magique. Dans n’importe quel pays, avec n’importe quel enfant, la réaction est souvent la même. Il sourira. Quand le sourire survient, la surprise est intacte depuis que l’Homme est Homme. Le brouillard dont celui-ci s’entoure se déchire, et de cette déchirure, un soleil surgit, illuminant les êtres, les paysages, le ciel absolu ; une lumière inondant l’âme humaine. Pourtant, le rendez-vous peut être manqué. Rarement mais cela arrive. Cette éventualité est la cause de la petite tension juste après l’invite. Rien n’est acquis. Dans le quart de seconde suivant nous sommes fixés. Resplendissement de l’interpellé confirmant l’humanité bien ancrée en chacun de nous, la raison enivrante de croire à son futur ou bien, visage en forme de mur crénelé et notre envie de passer au large. L’idée facile du temps qui manque pour comprendre l’absence de réaction peut être invoquée. Nous remplaçons le verbe vouloir par un je n’ai pas pu… je n’ai pas su… je n’ai pas voulu. Vouloir dessiner sur un visage un sourire demande patience et abnégation. Rester aux abords de cette volonté prépare des visages fermés et un sentiment d’échec. Aujourd’hui, la chance a souri. Elle a la figure d’un petit bonhomme de trois ans dont le sourire m’a ravi. Il retrouve les plus grands et saisit leurs jeux vidéo de ses petites mains inquisitrices, disposées à aller un peu plus loin, se frapper entre elles, très fort afin de dire à tous les mangeurs du lieu, oh j’existe ici, regardez-moi bien, ne suis-je pas la vérité, l’Unique preuve que l’Homme existe. Sans mot nous le regardons tous, du rire plein les yeux, langage universel subitement parlé par tous tandis que les grands le prennent sur leurs genoux et que le jeu vidéo est devenu un prétexte à l’amour. C’est aussi cela que je vois après avoir couru sous les seuils du ciel.

4

          Etienne m’appelle. Salut, Philippe a quelque chose à te proposer. Appelle-le.
     L’autre jour, lorsqu’Etienne m’a téléphoné chez moi, au retour de mon travail, il m’a délivré d’un désespoir sans fond. Le monde a resplendit et l’oscillomètre de mes sentiments passa du Moins du moins au Plus le plus beau. Sa solidarité témoignée est une preuve d’humanisme que je sais précieuse.
     Se sentir seul devant une violence dont on est la cible est aussi dur que le noir. En premier lieu, on se sent Sali et démuni. Ensuite, on éprouve la pénible sensation d’être Le responsable de cette violence subie. On fait des allers et retours entre les deux perceptions, des changements d’humeur nous laissant exsangue de stabilité et d’espoir. Les poings se serrent, les dents grincent le jour, la nuit sous les draps, inconsciemment. Le matin, la mâchoire est raide et l’affabilité difficile à commettre. D’aucuns remarquent qu’on est sur les nerfs et en effet nous y sommes sur les nerfs, prêts à déraper, à s’immoler en pleurs, se déliter ou se brûler de violence.
Certains animaux pris au piège rongent leur patte afin de se libérer. Ils préfèrent le handicap physique que la perte de la vie. Ceci se comprend par cet instinct de survie imprimé en chaque être vivant. Mais si l’Homme est un animal, il est néanmoins un homme avec une pensée et son doute inhérent. Peut-on apprécier de vivre dans le plus sordide cachot ? Je préfère mourir pour la liberté que vivre sans elle ! Réponse difficile. Même avec l’image de vos enfants jouant à la bagarre avec vous, le rire et la douce folie vous unissant magnifiquement ; votre femme aimante malgré le problème ramené à la maison, ce chômage programmé dont vous êtes le point central puisque c’est de vous qu’il s’agit et pas du voisin, le numéro du pas de chance ; même si votre femme est objective et appréhende à juste titre la société ou elle se débat avec vous-même, ce type venant de perdre une partie de la subsistance économique de la famille que vous avez fondée ; même si elle vous dit, je t’aime, nous sommes deux, n’aie pas peur.                         
     L’appel téléphonique que je viens de recevoir dans mon bocal résulte d’une noblesse de l’âme, une abnégation de soi pour le bien de l’autre. Etienne, pourrait se moquer de mon éviction ou plus lâchement la méconnaître. Ah bon ! Il n’est pas reconduit dans ses fonctions dirait-il surjouant l’étonnement avant de tourner les talons et d’aller là-bas, sur sa chaise de bureau, la mine butée, le verbe mutique, reprenant son travail en état d’amnésie avancée. Non. Depuis l’annonce de mon problème, il bouge, grimace Etienne. La colère roule dans ses yeux malgré sa voix tranquille.
     Quelque chose cloche en ce pays de la démocratie, en ces pays de la liberté évoquée si promptement et démontrée si amplement par leurs journalistes. Ces territoires politiques où interdire l’accès au travail est pratique courante et concerne un nombre grandissant de personne. La décision d’une société de supprimer le salaire à quelqu’un, quelqu’une, aurait-elle une vocation humaniste dissimulée ? Sert-elle un enjeu démocratique sous-jacent ?
Ils ont mis au point une société d’exclusion sur laquelle prospèrent leurs bénéfices, murmure Etienne : le marché de l’argent. C’est l’argent qui produit l’argent et plus l’humain. Moins ils ont à payer de salaires, plus leurs profits financiers sont grands. Nous sommes en guerre et personne ne le sait ou si peu. Je suis en accord avec Etienne. Nous sommes en état de guerre ! Ils veulent notre mort, celles de nos enfants. D’après eux, nous sommes trop nombreux pour partager le bien-être. Bientôt le discours de la race élue redeviendra celle de la majorité silencieuse. D’ailleurs, nous n’en sommes plus à des chuchotements mais déjà à des éclats de voix de la part de ce bon peuple cherchant le responsable à sa misère. Cet autre à la mauvaise odeur, à la couleur de peau sombre portant atteinte à la lumière et à la beauté. Celui-ci aux règles de vie dissolues, permissives. Celui-ci ou celle-là étant une honte pour tous ceux voulant vivre décemment et ne pouvant le faire à cause de Lui ou d’Elle.
Nous devons nous battre avec les moyens du bord, être là sur le pont, résister aux dénonciations et nous organiser dans l’ombre. Au bout de ce fil téléphonique, la voix tranquille d’Etienne me rappelle les heures de la résistance au nazisme. En est-on vraiment là ? Appelle-le me répète-t-il. J’appelle. Faut organiser une pétition me dit Philippe, la faire signer par les personnes satisfaites de ton travail. Rédige un bref préambule, tu nous le proposes, on en parle et on t’aide pour récolter les signatures. Bonne idée, je lui réponds, j’ai envoyé une lettre au maire pour l’interpeller sur l’exclusion sociale que je vais subir. Le social, ça le connait ! Non ? Lui, le défenseur des droits sociaux des plus démunis. Qu’il mette en application ses idées et m’impose dans mon service comme un travailleur aspirant à l’équilibre et à la gratitude.
     La nuit dernière, le sommeil m’avait déserté. J’étais seul. Ma femme dormait ainsi que les petites. La nuit débutait, les aiguilles de l’horloge du salon l’annonçaient d’une lente assurance et mes yeux brûlaient, secs sous des paupières battantes et douloureuses. Elles refusaient de se fermer. Je me levai.
     Certaines nuits, je les passe à contempler la vie sous l’angle de la poésie. Je rêve à des formes poétiques que ma sensibilité libère sur le papier virtuel de mon écran informatique. Une thérapie. C’est ainsi que je m’en sors, que je m’endors. Une magie dans laquelle je baigne, des perles scintillantes, un refuge en plein dans la tourmente du jour salarié ; nuit dont les lumières me laissent le répit de souffler, de reprendre mes esprits, de me réapproprier le temps après lequel je courre la journée durant. J’empiète souvent sur les heures de mon sommeil afin d’échapper à l’enchaînement du jour. Parfois, j’ai l’intuition d’une terre d’excellence reflétant une poésie sauvage et douce à la fois. Mes doigts sont alors des colporteurs de mots où mon essentiel se niche, se parle. Il se répand sur la feuille tremblante qu’agite la fraicheur et le pas tout-à-fait-silence de la nuit, jusqu’à sa minute bleue où je nais, par l’espoir muet de croire que tout à l’heure, dans une autre minute, à sa seconde précise, tout sera différent, tout s’élèvera et restera en suspens, sans cassure, sans écorchure. Une suspension dans laquelle la femme du labeur gardera toutes ses dents et sa fraîcheur d’enfant, l’homme, ses yeux fureteurs d’invisibilités prêtes à transmettre leur sens aux yeux de tous.
     Mais le rêve était difficile et je n’ai rien écrit de tout cela.
La ligne du chômage s’approche aussi vite que les mètres secondes de la marée montante. Il faut écrire à cet élu, cet intouchable, ce type dont je me méfie d’autant plus qu’il se déclare défendeur du peuple. Ce mec est un Politique, le social un tremplin pour lui. La rhétorique, ses alliances de clan, le discours, le paternalisme et les luttes intestines appartiennent à son ordinaire et ce dernier est tellement éloigné du mien que miracle adviendra s’il se sent touché par mon interpellation.
C’est à quoi je pensais, la nuit dernière. Il faut que je lui écrive. Ecrire au maire. Il le faut. On te vire ! tu n’as rien à perdre. Ecris au maire ! Je le répétais, obstinément.
          Monsieur le maire puis la première rature, je laisse monsieur, uniquement, par souci d’égalité, de marquer un lien de même niveau, une horizontale permettant de nous comprendre l’un et l’autre, une proximité interpellant le sentiment de fraternité si souvent déclaré par l’homme politique.
     La nuit dernière, j’écrivis donc cette lettre. Méchant étais-je au début de sa rédaction puis résolu ensuite, mes mots penseurs sous les crépitements de mes doigts dont le clavier communiquait l’intensité à l’écran. Ce que je demande monsieur, est un droit à garder mon travail parlait-elle. Prendre les gens pour des mouchoirs de poche que l’on jette sur la voie publique n’est pas métaphore mais réalité. Par la force du droit jointe à celle de la force publique, on exclut les gens en dehors de leurs lieux du travail après avoir profité de leur vitalité. Nous sommes des millions à vivre cette situation. Puisque vous le savez et le dénoncez par le verbe, mettez en parenthèse vos discours au bénéfice d’une action s’opposant à mon exclusion professionnelle sur des critères de rentabilité non atteinte. Confirmer mon vouloir à travailler et infirmer la rentabilité oppresseur imposée aux salariés.  Ce travail j’en ai besoin non seulement pour vivre mais aussi pour exister. J’espère votre compréhension. Cette demande je la formule sans genoux à terre. Le ciel et son apparence est différent selon la situation que nous occupons. Son bleu, peut être une mer de rêve ou un enfer brûlant. Aujourd’hui, il fut absent pour moi. Il m’a mouillé. J’ai marché sous la pluie, peu importait. Mes idées étaient ailleurs, du côté d’un avenir social embrumé, le mien, celui de ma famille, du problème d’argent que mon chômage va provoquer. Vous détenez un pouvoir politique, usez le pour défendre la justice sociale.

     Le combiné téléphonique raccroché, je pianote un concerto pour main morte puis arrête. Les mots de ma lettre d’hier soir résonne en moi, actualisés sont-ils par la proposition de Philippe.
     Mon frère et mes sœurs ennemis composent leurs morceaux personnels sans aucun entrelacement harmonique. Leurs touchers sont secs, vont droit au but tandis que leurs rétines brillantes comme celles du chat éclairent leurs figures d’idées obscures. Je demande à rester en ce lieu du travail mais aurais-je le courage de le faire si toutefois on me le permet ? Aurais-je la force d’endurer encore les comportements amphibiens de notre bocal ?
Le bruit que font leurs mains sur leurs pupitres ressemble à des salves d’armes automatiques. Je laisse durer ma suspension. Mes mains sont incapables de trouver la note juste. Je suis tenté de les plaquer contre mes oreilles afin de ne plus entendre la violence. Hélène se lève et nage vers la sortie ; il est l’heure de la cigarette, une trêve importante. Je fume aussi, un peu ; pour fuir la dureté minérale du travail. Hélène doit ressentir la même chose. Elle ne me le dira pas car elle appartient à l’autre clan et moi, suis l’électron libre, le poisson dont il faut se méfier car il peut trahir, parler des problèmes de chacun, dénoncer, enfin, potentiellement est capable de le faire. Entre nous rien ne sera dit.
     La tristesse ternie mes écailles. Mes branchies s’ouvrent, se ferment, mes lèvres cérébrales exprimant le constat de mon échec de n’avoir pas su construire un lien avec eux, mes collègues, mon frère et mes sœurs, si près mais tellement intouchables. Je n’ai pas su articule-t-elles mes lèvres, pas cru en eux, laissé aller les choses, ne fut jamais proche de leurs états, pas assez prêt, bien trop loin, injoignable. Il est vrai que mon effort à les joindre fut de qualité médiocre. Je sais aussi que cette médiocrité est un fruit, un refus de la norme, de se plier aux règles, de reconnaître une quelconque authenticité au chef me donnant ordre. Eux, appliquent le dispositif de la soumission, jouent la comédie de l’implication professionnelle sous la forme d’une démonstration d’être à la hauteur, d’être celle ou celui par qui la lumière arrive. Un orgueil campé sur ses deux pieds dont la tête est la planète autour de laquelle l’univers entier tourne. A mes premiers reniflements, je l’ai compris et pris distance à ces chienneries. L’impartialité dont je me vêtis fut d’autant plus confirmée que la jeunesse de ces collègues chassait toute circonstance atténuante à leur égard. Rapidement, je fus sans concessions et le fossé se creusa.
     Cependant, lorsque j’arrivai dans leur service, ils me laissèrent. Nulles questions pour savoir qui étais-je, nul effort pour m’intégrer. Ils me laissèrent. Une quarantaine. Plus tard, je savais qu’ils voulaient me mener vers la sortie parce que ma considération du travail était différente de la leur. Un danger pour eux. Parce que la valeur absolue que je lui attribue et que je leur montrais implicitement est bien moins grande que celle de ma course à pied me faisant rêver, de ma famille avec laquelle je traverse l’existence en la construisant. Pour eux, le travail est une révélation de leurs vies. Ils partent en vacances ensemble, sortent le week-end ensemble, mangent ensemble le midi, toujours, sont en symbiose constante car ce travail, ils le revendiquent haut et fort, il fut si difficile à conquérir, ils eurent tellement peur de crever dans la solitude durant la quête de celui-ci.
     Je sais leurs angoisses. Je sais aussi qu’affirmer une indépendance d’esprit est la condition nécessaire afin de ne pas vieillir, de préserver sa liberté et comprendre celle des autres. Eux, ils sentent déjà le vieux. De leurs trentaines, ils pissent dans leurs pantalons sans en avoir clairement conscience. Incontinents, ils ont accepté la loi du plus fort, déclinent toute critique envers le pouvoir. Pour cette raison je leur en veux. Les horreurs de l’histoire furent réalisables par la complicité coupable d’une majorité silencieuse d’hommes et de femmes. Camps de la mort, extermination des familles juives, torture des résistants, les nazis n’auraient jamais pu faire le centième de leurs saloperies si la majorité des citoyens de leurs pays avaient dit non ! Le mutisme chez les gens est une porte ouverte au totalitarisme et à la folie. Je me méfie des taiseux lorsqu’une situation d’injustice se manifeste. Montrer le poing. Se solidariser à celle ou celui marginalisé, mis à l’index, dénoncé par un quelconque pouvoir. Devoir ! Humanisme à gueuler renvoyant n’importe quel chantre du civisme benêt chez-lui.
     Si je compare le bureau où je passe ma journée de travailleur à un bocal, le mutisme du poisson en est l’auteur. Par leur statisme, mes collègues l’évoquent. Je peux crever, ils bougeront difficilement. De longs palabres intérieurs seront utiles pour le passage à l’acte. Le seuil du signal à l’action est loin de leur épiderme, de leur instinct, du cœur, plus proche d’une prise en considération de la situation où leur rôle les servirait ou desservirait (tu exagères me dirait la petite voix amie).
Afin d’éviter un mimétisme se produire, je cultive un comportement d’opposition. Arriver en retard, courir, parler de culture, film, livre, peinture, même si les réponses ne sortent pas des bouches, je dis aux poissons que le cœur palpite malgré tout, malgré le silence, que le cœur est tout, le cerveau anesthésié par l’ordinateur, une déchéance intellectuelle de laquelle on se relève difficilement, si cela se répète, durant ses journées, les nôtres, où les paroles sont méthodiquement pesées, refoulées, où la méfiance triomphe sur l’empathie.
     Mon concerto pour main morte est arrêté. Hélène, Nathalie et Georges sont dans leurs creusets respectifs. Famille, amis, idées, ennui, souffrance, questions, mal être. Leurs peaux sont de tungstène. Imparables. L’effraction chez eux est impraticable. L’émotion conçue telle une tare, ils se cachent derrière leurs tâches à accomplir.
     Avant, j’allais dans les galeries marchandes me racontait Nathalie, achetais pour ne plus penser. De l’impulsif quoi ! Aujourd’hui, c’est terminé, j’ai mûri. Ce que je veux dire, continuait-elle, c’est que l’on grandit seul, sans assistance et c’est bien comme ça ! Trop d’assistance infantilise. Les gens, on ne doit pas les assister. Il faut s’en méfier, être distant, ne pas faire dans le social. Ça ne les aide pas ! Nathalie m’a parlé, un jour, je l’avais écoutée esquissant quelques propos contradictoires à sa thèse de l’émancipation par soi-même. Bien vite, elle se tut, ses idées en boule, hérissées par mes tentatives à les moucher. Ce fut un de ces moments où les vérités sur la vie furent dites, que le mur entre moi et l’équipe s’érigea.
     Puis, il y a eu l’épisode du restaurant pakistanais. L’équipe s’y rendit, célébrant la fin d’un projet. En milieu de repas je m’aventurai sur le terrain de la formation scolaire et universitaire dénonçant l’intrusion des entreprises dans la scolarité et le cycle universitaire, les étudiants obligés à suivre des stages en leur sein. La connaissance doit être transmise par le pédagogue expliquais-je, il est celui qui suspend le temps afin de mieux parler du monde des idées, cultiver l’intelligence, la perception du beau, évoquer aussi le vulgaire. Le temps de l’entreprise est celui de l’argent pas celui de l’apprentissage. On doit y être rentable et l’alternative n’y a pas de place. Vous savez les formations en alternance, c’est de la foutaise en termes de formation ! Affirmai-je doctement. L’entreprise apprend à la jeunesse à se taire, à travailler dans des conditions souvent précaires, à se « débrouiller » au détriment des collègues, valorise l’individualisation alors que la solidarité devrait y être prônée.
     Elles me regardaient les deux filles du bocal, œil rapace, bouche close, mâchant leurs plats tandis que je continuais, inconscient ou trop lucide (puéril noterait une amie acerbe), ma nourriture délaissée au centre d’une assiette dont les bords était vierges de toute trace mais que l’énergie de mes convictions allait sans aucun doute colorer, bientôt, certifiant un appétit féroce pas encore clairement évalué en cet instant du repas. A mon insu, j’avais signé mon arrêt de mort social.
Habité par mes propos, j’y allais, encore et encore. Des idées bien nettes, ne souffrant aucune ambiguïté quant à leur accointance idéologique. Je leur servais du rouge bien rouge aux filles. Dans une entreprise, un jeune apprend l’adaptation au milieu hostile enfonçais-je, des trucs et des machins professionnels auxquels il va s’attacher les ans passant afin de revendiquer un savoir-faire qui, dans les faits, sera…comment dire… oui, je dirais relatif. Moins on connaît une chose précisément, moins de force on détient au sein de la boîte pour laquelle on travaille et moins ses prétentions salariales sont justifiées.
     Je pensai entretenir une discussion, que le silence insistant de mes auditrices était fait d’assentiment. Seulement voilà ! Mon assiette allait incessamment devenir un refuge difficile. Les couleurs des piments allaient la barbouiller nerveusement et la teinte de mon visage suivrait celle du carnage.
     Tu dis n’importe quoi ! lâcha Hélène. Mon explication se figea, mes paroles perdant instantanément de leur chaleur, leurs ailes ployant dangereusement sous des turbulences atmosphériques imprévues, les dirigeants droits vers le bout de mon nez piquant instinctivement dans mon assiette. Je mangeai enfin mais à quel prix. Les filles avaient achevé leurs plats de résistance et passaient au dessert d’avant le dessert, en l’occurrence mon exécution.
     Tu dis vraiment n’importe quoi ! Les joues d’Hélène étaient roses, ses lèvres charnues, au coin d’un de ses yeux, tenait encore une humeur de la dernière nuit. J’ai eu mon Brevet de Technicien Supérieur en Alternance m’informe-telle. Théorie à la fac et pratique dans l’entreprise. Cela m’a réussi. Si je suis devant toi aujourd’hui c’est grâce à cette méthode d’apprentissage ! Alors arrête de raconter n’importe quoi !
     Quel con ! Quel con suis-je à sauter dans le vide sans filet. Quel manque de tact aussi ! Je bredouille que je comprends, suis content de sa réussite, vraiment, mais pour ne pas passer pour un couard, donner le change est impératif. A mon avis, dissocier le temps de l’apprentissage avec celui travail est… Mais Arrête donc ! me répond-elle sans me laisser poursuivre. Tu as des jeunes dont la scolarité les emmerdent profondément et trouvent leur équilibre grâce à cette formule d’enseignement.
     Alors là, oui ! Je suis vraiment un con à persister et signer. Me voilà en lice avec une convaincue et surtout une petite orgueilleuse se raccrochant à son diplôme comme à une relique grâce à laquelle elle a vu le jour. Avant aveugle et aujourd’hui voyante. Le combat est entamé. Les autres convives comptent les points et mon désir est de clore ce repas en évitant de gerber. Nathalie colle son épaule à celle d’Hélène. Devant moi, deux frangines à la vie à la mort, se donnant pour cible le détracteur de la formation en alternance. Et dans toute sa bêtise. J’ai appris beaucoup sur le terrain ! Renchérit-elle. Ce que je suis professionnellement, je le dois à la pratique. Rien ne remplace la pratique, répète-t-elle. La démerde ! Les tout-jeunes doivent être briefés sinon ils sont mous, pas au fait des choses. Tu peux le comprendre ? M’interpelle Nat la copine.
     Après un vague « je ne le pense pas », j’enfile deux morceaux de poulet dont la déglutition s’arrête au milieu de l’œsophage, me donnant sur-le-champ l’aspect d’un type venant de boire deux litres de vin rouge. La congestion puis l’eau me sauve d’une hospitalisation en urgence. Ma respiration reprend son temps à respirer.
     Elles s’animent. Elles voient ma surprise que j’essaye d’avaler en mâchant des bouts de poulets dont je ne vois justement pas le bout. C’est vrai ! Elles m’ont mouché les garces ! Je ne pensai pas qu’elles fussent défenseuses du droit d’ingérence de l’entreprise au sein de l’enseignement. Les gens du pouvoir économique veulent régner. Donc assujettir. Cette volonté farouche s’incarne par la décision de polluer la connaissance objective destinée aux jeunes gens puis de la tarir ensuite. En faire des automates, réduire leur champs d’investigation mentale dès le début de leur ascension intellectuelle et les façonner en être modelable. Plus de curiosité. De la porosité aux informations stéréotypées, de l’étanchéité à l’imagination, à la conception d’autres chemins dissemblables de ceux empruntés chaque jour. On leur a farci la tête d’idées de rentabilité et de mérite. Ils vivent sur le territoire virtuel de la méritocratie. Tu dois gagner ta place sinon crève pauvre mec ! Le système a tué chez eux l’éventualité de l’empathie. Les gens du pouvoir ont gagné et en l’instant, ils me le font sentir. Une victoire sur ma petite gueule de contestataire.  
     Leurs bouches sont luisantes d’une graisse animale et leurs incisives coulent vers moi des mouvements dangereux dont j’ai du mal à me prévenir. Elles se plantent au cœur de ma chair, ne me lâchent plus. Comment m’en défaire ? Leur balancer mes mots mains-dans-la-gueule ? Pauvre idiotes ! j’ai envie de leur dire. Ne comprenez-vous pas l’injustice de désigner un tel ou une telle comme une nature rétive à toute forme de scolarité alors que le résultat du rejet d’un tel ou une telle à l’enseignement provient de ce rendez-vous manqué avec la vie. A quoi bon apprendre à parler, discuter, à connaître puisque je suis seul et serais toujours seul, que la vie est une guerre, qu’il faut compter uniquement sur soi car les autres, tous les autres sont des ennemis. Dans ces conditions comment croire aux études. Je me fais l’apôtre de celui ou celle que l’on étiquette si facilement comme non-scolaire.
     Il y a eu donc l’épisode du restaurant pakistanais et après, mon agonie au sein du service, mes désormais silences et leurs petits bruits produits parfois à la surface de l’eau disant l’importance de l’air, des poumons et des yeux.

Ceux qui vous répondent à vos envies de vivre avec un regard mort sont des assassins.

5

     Dans le bureau d’Etienne et Roberto, ça bosse dur. Ils lisent ma lettre envoyée au maire et l’introduction de la pétition que je m’apprête à faire circuler. Silence studieux.
     Du haut du perchoir où se trouve le bureau des copains, je regarde les quartiers de la ville s’étendre autour de nous. En face, une barre d’HLM s’impose. Par les jours brumeux, les derniers étages sont invisibles. Tous les matins, je passe à ses pieds, arrive derrière où se trouve le parking et ses déchets balancés des fenêtres s’y disputant la place du plus dégueulasse.
     La barre posée là, devant moi, est une allégorie de mon futur social. Un gros animal bien trop lourd pour se mouvoir, enlisé sur le haut d’une colline et impuissant à éviter les gifles successives de la pluie que lui administrent régulièrement les nuages gris.
     Toutefois, lorsque le brouillard tient le jour dans sa ouate, lorsque je passe au pied de cette masse de béton fantomatique, ma pensée va incontinent aux locataires des derniers étages, leur impossibilité à voir le ciel et la terre. Oublieraient-ils en cet instant leurs problèmes ? Eprouveraient-ils une sensation d’apesanteur salutaire ? La surprise d’une société injuste enfin disparue ? L’assurance de sa renaissance découvrant sous peu une ville lisse, sans odeur de pneu brûlés, de violence, de flic-à-emmerder-le-peuple et de dettes d’argent ? Quand l’état de brume est ainsi dense, le matin, sur le chemin me menant au boulot, je me surprends à envier les locataires du haut par ce manteau hydrophile les enveloppant. Je m’y vois, avec eux parmi un temps muté en éternité.
     Tout ça est furtif. Une idée, banale, sur le chemin du boulot. Mais elle a son importance cette idée, en ce moment où la barre d’HLM m’apparaît, écrasée à terre. Le Fortin se nomme-t-elle, construite sur l’emplacement d’une ancienne fortification. Que ce lieu soit un jour à la hauteur de son histoire ! Qu’il prenne position contre les escouades des nantis, crache sa révolte sur le pognon et la richesse insane pourrissant nos vies. Celles de nos enfants dans leurs cours de récréation mal entretenues, leurs classes surchargées, avec leurs jeunes professeurs mal formés et déprimés, parmi la brutalité du présent et le futur incertain. Celles de ces personnes âgées entreposées en des mouroirs, dont la société du fric espère une rapide disparition afin de supprimer leur charge financière ; ces vieilles personnes dont on bafoue la dignité en accélérant leur fin d’existence.
     Dans le bureau, les yeux grincent des dents. La rébellion n’est pas ostentatoire. Sobre, les deux mains supportant sa tête, Roberto parcoure ma lettre avec concentration. Etienne a terminé et lâche, Putain, tu lui as envoyé une bombe au maire, avec ce que tu lui as écrit, il ne peut que bouger sinon…sinon… Ses yeux se perdent quelque part, derrière la vitre. Je ne réponds rien, jette un coup d’œil à l’Immeuble « dinosaure ». Il faudra bien qu’un jour il bouge l’animal. Avaler des mensonges à longueur d’élections, se trouver encore plus démuni qu’avant, la carapace lézardée, tout cela prouve bel et bien son anéantissement programmé. Il faut le lui dire à l’animal. Il doit bouger sinon…sinon… Mon regard agrippe celui d’Etienne. Roberto lève la tête et déclare, Bien ! Associer ton cas personnel à la défense du service public est judicieux, nous sommes derrière toi, tu auras besoin d’une base de repli, notre bureau est fait pour ça. Etienne opine, moi aussi.
     Roberto est le sociologue de l’équipe. Tu es tombé au milieu du grand théâtre de la pensée dite de défense des intérêts du peuple continue-t-il. Le maire a une relation trouble avec le monde de l’argent. Sa ville se situe géographiquement à l’opposé du centre d’affaires de la mégapole et de ses loyers exorbitants. Sur la même ligne de transport, il invite les grosses compagnies bancaires et d’Assurance à venir sur son terrain en pratiquant des prix de locations de bureaux attractifs. Dans les faits, il encourage la délocalisation de milliers de personnes dont il est censé défendre les intérêts sociaux et leur stabilité. Dans les faits, il est complice des restructurations que les entreprises appliquent lors de ses déménagements de locaux ; départs contraints, compressions de personnels, temps de transports en commun insoutenable pour un bon nombre d’entre eux. Développer sa ville et son aura politique est sa priorité. Le représentant du peuple et de sa douleur pactise avec le monde du fric. Il est son entremetteur.
     Il s’agite Roberto, se lève et continue avec une moue amère. Tu es dans le grand théâtre de la pensée progressiste qui autorise la traite du salariat avec sa gestion libérale fondée sur la rentabilité et la notation de ses propres employés. Ton éviction est un licenciement maquillé. Tu ne corresponds pas au profil du travailleur corvéable à merci. On te traite comme de l’excrément. Tu as raison. Bats-toi ! Nous sommes avec toi !
     Roberto est un écorché vif, tout comme Etienne, tout comme Philippe, tout comme moi. Nous appartenons au même tourment, au même désir de dire non à l’injustice mais aussi à la comédie politicienne menée depuis des lustres par des partis se réclamant du peuple en choisissant une collaboration de classe. D’une voix basse, Roberto ajoute, nous sommes en résistance… de basse intensité mais en résistance, tout de même.
Philippe arrive. A son tour, il lit la lettre et l’intro de la pétition. Je suis toujours devant ce mur de verre me séparant du vent et de la ville, du dinosaure citadin et de cet horizon chargé de ciment et de bitume où les racines de l’Homme sont ensevelies. L’envie de partir me prend. Dévaler les escaliers, sortir de ce piège de verre. Courir. Courir à perdre haleine, pour toujours, mon cœur, mon être voués à la course ultime, rejoindre la mer, ses vagues inlassables, imbattables, fortes de colères et de beauté imprononçables, m’incarner en elles pour recouvrir toute la pourriture du monde. Je me retourne. Philippe a terminé sa lecture. Tout est en ordre. Il va prendre la pétition et commencer la course à la signature au sein de son service. Après, je prendrai le relais. D’abord dans le mien puis, les autres. Ces gens avec lesquels j’ai travaillé et dont bientôt, si je perds le combat, leur présence me sera ôtée.
     C’est vrai, j’ai beau m’identifier à un gitan ou un juif, prôner une culture de l’errance, je me sens triste à quitter ces personnes. Un sourire, un intérêt partagé, mon attention pour leur travail, leur état d’âme, une empathie, enfin ce Tout et d’autres choses encore m’attachent à eux. Dans quelques semaines je ne les verrai plus. C’est un peu bête. A force de voir les gens trop rapidement on devient des consommateurs de regards, de facies. On frappe à leur porte et lorsqu’ils ouvrent, on s’en va comme le vent. A force d’aller ainsi, la transparence nous remplit peu à peu puis le monde nous ne voit plus. Enterrer dans l’invisibilité, nous sommes des âmes errantes. Sur les trottoirs des rues, parmi les grandes villes, le nombre de ces âmes augmentent chaque jour, à chacune de ces heures passantes, ces minutes trop courtes ou si longues.
     Il y a l’errance voulue, celle consentie et l’autre, subie. Je classe la mienne dans la deuxième catégorie. Fidèle à mes amis, ma famille, je consens régulièrement au départ. Aucune entreprise sociale ou économique ne m’a lié à elle. L’étouffement me saisit ; je pars donc. Souvent des malaises vagaux. Des évanouissements le long de comptoirs de bar. Ces absences m’enjoignent à me défaire de mon vêtement de travail subitement trop étroit. Je valide alors un abandon de poste. Ma vie en pointillé.
     Je suis errant sans l’être vraiment. A moitié juif et gitan. Parfois, je traîne ma carcasse du côté d’heures bizarres, sur des quais où s’écoule le fleuve charroyeur d’eau sombre et trouble ; brusquement il flamboie et ses paillettes se reflètent dans mes prunelles d’enfant.
     Je renais souvent après ces heures perfides m’ayant chuchoté ce à quoi bon mon petit gars, fous-toi à l’eau, si elle est froide tu flotteras juste le temps de voir ce chemin de traverse entre la vie et cette mort dite putain. Tu le verras le chemin, sous la ligne de flottaison. Il y aura ta panique et plus rien. Ce rien absolu chez lequel ton nom, prénom seront inutiles. Tes sourires et tes grimaces aussi. Plus d’estampille personnelle. Du rien partout aussi indéfiniment que le concept de l’infini le permettait lorsque tu vivais. Parfois, je reviens vraiment de la mort !     
     A mon retour, mon cœur bat la chamade du flamenco et les toiles de Chagall sont mes voyages. Ces personnages en apesanteur, au-dessus de la ville, des villages et des campagnes, tout ce possible humain sous la naïveté du regard de celle-là ou celui-ci. Voix éraillées provenant de la terre chaude et farouche, grottes-refuges de falaises dominantes ; la ville en bas est si petite et si mesquine qu’il faut venir ici pour écouter la voix du premier homme, les talons de la première femme, ces deux-là battre une terre de brûlure jusqu’à la fraîcheur.
     Je vais quitter le bureau. Il est exigu. Le dinosaure est à sa place et la mienne me blesse. L’envie d’entendre le cri de la gorge et des tripes m’agrippe ; voir les couleurs de l’urgence et de l’amour. Je regarde la porte. Derrière moi, la lumière décline. Bientôt toute la merde sociale sera dissimulée par le noir de la nuit et je m’en vais la rejoindre, la nuit, afin d’oublier le piège à rat qui me fait souffrir tant et tant.
     Durant le temps nocturne tout est possible. On change de registre, une magie se révèle et nous révèle, nous les rêveurs solitaires. Contrées étrangement étrangères, un goût nouveau sur le bout de la langue et nos mots différents, leurs accents transportant tout ce qu’ils touchent vers la certitude d’un autre monde.
     Aujourd’hui, je m’aperçois que mon errance est passée de la deuxième à la troisième catégorie : celle subie. Et cela m’arrive là, tout à trac ! Ce renvoi de mon travail. Cet empêchement de continuer ma relation avec ces gens devenus importants avec lesquels ma sensibilité s’éveille. L’éveil est important. Il maintient une vitalité. Il entretient une jeunesse de l’âme dont le sourire et le rire sont les meilleurs alliés. Dis Roberto, crois-tu qu’on la verra cette société de l’égalité, cette compagnie fraternelle ? Ne jamais désespérer ! Répond son regard. Il ajoute, mon grand-père était un chasseur de nazi, il est mon exemple, comme lui je chasse l’horreur et l’injustice, son combat est le mien.
     Les secondes s’épanchent sur la moquette, elles se transforment en éternité, rejoignent le grand-père évoqué qui survient là, entre moi et le dinosaure, ses traits moins souriants que ceux du vieil homme à l’appareil photographique. La souffrance se manifeste différemment selon les individus. Certains l’évacuent d’un sourire et d’autres par le mouvement. Chacun a sa façon d’exorciser le mal qu’il supporte. A côté du grand père, mon oncle résistant et déporté se pose en contrejour. Lui aussi appartient à la confrérie des révoltés et persécutés.
     Que faisons-nous de nos vies ? Ce que nos pensées jugent important de faire. Pour ma part et celle de Roberto et celle de son grand-père, celle d’Etienne et Philippe, une empathie pour l’homme ou la femme aux prises avec la difficulté sociale, existentielle. Une solidarité à défendre parce que c’est aussi se protéger soi-même, ses enfants, placer la race humaine sur le chemin de l’équilibre et de la relation au bonheur  à laquelle chacun de nous a droit.
     Le bonheur viendra un jour sur cette planète. Et nous serons morts ! Les générations d’alors évalueront la lumière les séparant d’eux et de nous. Il est sûr qu’en cet instant, dans ce bureau d’un dernier étage de mairie faussement progressiste, nous sommes au début du balbutiement de l’intelligence humaine. Sans cesse, le cerveau reptilien est sollicité. Diminuer son territoire est un combat constant. Notre lutte. Sur la brèche continuellement ! En nous et chez les autres. Sortir de nous-mêmes et de l’animalité que nous comportons. Voilà l’enjeu premier de la race humaine.
     L’autre jour, inopinément je suis arrivé sur le seuil du bocal et entendis un échange à mon sujet entre Hélène et Georges. Bientôt le chômage pour lui ! disait ce dernier avec ironie, il doit se chercher du travail maintenant. C’est comme ça ! répliqua sèchement Hélène. Il le mérite ! Je pourfendis l’eau pollué du lieu. Ils reprirent leurs allures hiératiques. Des travailleurs d’un autre monde, celui que je déteste, celui de la désunion entre gens du même bord, de l’indifférence et de l’animalité. Récemment, j’avais approché Georges en l’interpellant sur mon congédiement et lui de me répondre, la mine fermée, je ne veux pas m’occuper de cette histoire, cela ne me concerne pas !
     Je serais tenté de dire quels salauds ! Quelle bande d’ordures ! Cependant, je rejoindrais leurs propos primaires et afficherais cette animalité prête à appliquer la loi du talion, la férocité aveugle, la terreur horrible des déclassés, des déçus et des bafoués ; les fondateurs de l’ère hitlérienne et de la mort.
     Une chance infime, me susurre la petite voix. Je ne sais plus si elle est amie ou indifférente. Une formule se répète, il faut, il faut que je me batte ! Qu’elle creuse son sillon cette phrase, duquel la graine de la rébellion produira la plante, une vie salariée éloignée de la misère. Il faut se battre. Oui ! Je me bats avec la chance infime de me voir confirmer à mon poste de travail, de garder ce boulot amphibien dans lequel l’étouffement me saisit et dont l’acceptation relève d’un instinct de survie sociale, d’une nécessité à vivre décemment avec ma petite famille.
     Un grand nombre d’heures travaillées me sont ennuyeuses. Mes idées y prennent la teinte de la mort, parfois, un recroquevillement mental érigeant des murs pour éviter que mon désarroi se voit. Constat terrible déclare laconiquement, l’autre, la voix. Ben oui ! Ma vieille. Entre travailleurs, les rixes sont courantes. Nous ne sommes plus au temps de la concorde prolétarienne hissant l’humanisme en oriflammes revendicatives, au-dessus de millions de têtes dont les poitrines réclamaient d’un même souffle le droit à vivre dignement. Nous sommes suspendus entre ciel et terre. Dans l’air individualiste. Oiseaux se volant des pans entiers d’atmosphère avant de terminer leur course dans une eau presque définitive, où les mots sont des bulles désespérées d’oxygène sans la saveur de l’amour.
     Putain de merde ! C’est pas vrai !
     Parfois, écorcher la syntaxe me soulage. Utiliser des mots grossiers exorcise en moi le désespoir. Hors de ma bouche, ils préparent des rires à venir. Ils sont aussi des gouttes de sang, témoins de l’ébullition sanguine que mes artères contraignent difficilement. Eclaboussures du plongeon ultime de ces apogées promis que nous n’avons pas su entretenir l’humanité, que nous avons précipité vers les abysses du mutisme et de la guerre.    
     Je vais partir. Sortir du bureau ami et me couler vers une eau désaffectée. Le masque sur mon visage sera l’écran de mon ordinateur par lequel le ventre mort du monde se montrera. Une codification où l’ingénuité de l’enfance est impensable.
     Seul à l’intérieur de l’ascenseur, une glace renvoie mon visage. Une cinquantaine d’années d’existence le visage. Que la durée est brève. La fatigue s’abstient de tout apaisement. Les traits tirés descendent avec moi. Longue, la descente. Je lui tourne le dos, au miroir. Et les portes s’effacent. Des gens rentrent, mon corps change de position et ma tête réapparaît dans la glace, accompagnée d’autres pas plus fraîches, sauf une, bien mise, un port altier dont la jeunesse a le secret. Le temps me pose décidément un problème. Comment finirai-je ma vie ? A l’hospice, chez les vieux décrépit, le cerveau liquéfié, maltraité par des infirmiers peu scrupuleux de l’âge. Plutôt crever maintenant que de vivre cette fin sordide.
     La vie est faite d’interrogations dont les réponses tergiversent à nous rendre plus sûr. Nous allons depuis tout petit, constatant l’information volatile. Un jour oui, un autre non. Des situations changeantes et nos veines tenues à tenir le coup, le cœur encaissant des palpitations sauvages et des malaises difficiles parmi le plus grand des silences. L’ascenseur est arrivé à destination et je m’extirpe, le miroir planté dans le dos, un poignard trifouillant ma chair me laissant au prise du doute. Mains dans les poches, je replonge.
     Le bocal est immuable. Georges très loin des filles de la comptabilité le vénérant tel le suprême informaticien sauveur de leurs incertitudes logicielles, Hélène accrochée à son aphasie pareille à une bouée de sauvetage l’entraînant malgré tout vers des fonds de plomb et Nathalie, la belle Nathalie, sur le qui-vive, disposée à mordre plus vite que la murène. Au rendez-vous sont-ils ! Ce sont mes cousins et cousines. Du même corps sommes-nous. La complicité en moins. Si nous avons une commune expérience du labeur, une divergence quant à sa préhension nous caractérise chacun. Nos mains diffèrent par leurs mouvements respectifs. Ceux de Georges sont faits de prudence. Des pattes de chat. Leurs doigts enfoncent les touches du clavier impassiblement mais avec célérité. Ceux d’Hélène ont le chut identique. Cependant ils se frayent plus lentement un chemin parmi la compréhension des choses. A contrario, Nathalie les anime à un rythme continuellement saccadé. Un arrêt et on repart, vite, très vite ! Boucler le travail dans les plus brefs délais sous l’œil brillant d’une fièvre dont on ne peut deviner la raison. Les doigts courent, courent, le regard fixé obsessionnellement sur l’écran de l’ordinateur. Je voudrais qu’elle m’aimât cette Nathalie. Une seconde me suffirait. Que ces doigts soient des subalternes à l’inertie et son cœur rayonnant alors vers moi, preuve d’un printemps enfin vainqueur de tant de froideur et de gelure. Ceux d’Hélène prendraient éventuellement des couleurs, une accélération incarnate, un crépitement comparable à une montée de sève soudaine. Retour à la vie déniant à la peur le pouvoir d’une régence. La spontanéité gagnant sur une bouche transformée en sourire que j’embrasserai. Et les pattes de chat de Monsieur Georges seraient des sabots légers de cheval furtif, galopant le long de la grève, accompagnant une goélette apporteuse de rêve et de vie sans dissimulation.
     Mes inspirations peuvent être lumineuses. Leurs espoirs insensés m’entraînent en des configurations intellectuelles élevées d’où, je dois l’avouer, leur mélange avec la réalité se concrétise de façon douloureuse. Là-haut, sur mon mât de cocagne, un tangage, un enivrement dont mon penchant au romantisme m’inciterait aussi à vomir.
     Je suis rempli d’idéal. Marcher avec mes compagnons, contre le vent puissant, bataillant pour avancer, certains tenant chapeau sur leurs têtes tel un pari audacieux, les autres cheveux rageurs du qu’importe. Ils sont tous soudés vers l’idée de la démocratie véritable. Cette image, je me la représente souvent du haut de ce mât de cocagne. Un jour, oui mes amis, un jour sera la somme des précédents et il y adviendra la ferveur de reconstruire par nous tous, la société des Femmes et des Hommes. Lorsque le peuple s’élira, le roulement démocratique s’entendra jusqu’aux campagnes les plus reculées. Nous aurons la soif d’inventer chaque jour de nouveaux liens entre les personnes. Des pensées nouvelles afin d’asseoir l’égalité avec les différences de tous. L’arc-en-ciel sera le pont où nous causerons fraternellement de l’orage et du calme.
     Sous le prisme d’un rapport humain normal, j’appréhende mes collègues, parle, blague avec eux. De bocal, il n’y en a pas. Il n’y en a jamais eu. Nous sommes tout simplement des femmes et des hommes nous aimant. Tout ce que j’ai écrit est une malencontreuse méprise. Un cauchemar sorti de mon cerveau, bêtement. En fait, rien de tout cela est vrai. Tous ces mots antérieurs sont des supputations. Je vis la réalisation d’un projet formidable. En harmonie avec ce groupe humain, une page de mon existence construit une histoire valorisante à mon égard. Je retire tout ce que j’ai pu écrire de négatif. Je peux même avouer que j’ai menti. J’ai menti et j’implore votre pardon.

6

     Le maire arrive ! Si tu veux lui parler c’est le moment.
     Partant vers mon anneau sur lequel je courre et rêve, la voix d’Etienne me fige en statue de sel. Sans me retourner, j’estime les mots entendus. Le maire arrive, je peux l’apostropher, lui demander des comptes. Mon cœur s’emballe, cet empaffé à ma merci, ce mec pris et se prenant pour une divinité, tout proche, tout chaud près de moi. Je me retourne, Etienne vient à ma rencontre me tendant la main que je saisis fraternellement. Il arrive répète-t-il, par l’ascenseur, tu peux le voir illico, sa bagnole est là. Tiens regarde le. Il me le désigne derrière la baie vitrée du troisième étage. Il est avec un type, ils attendent l’ascenseur.
     Nous faisons quelques pas. Evoque ta lettre envoyée, demande-lui ce qu’il en pense, demande-lui une entrevue. Merde ! Ils ne peuvent pas te virer comme ça ! Ces salauds ! me dit Etienne. Ils vont se gêner je rétorque aigrement.
     Nous nous postons devant sa voiture. Le temps est gris. Depuis une semaine les jours se ressemblent. Vent, pluie, froid. L’été dans l’arrière case, je pense à ces régions vues avec ma petite famille. Provence, Mer bleue de l’infini, île de Porquerolles, Marseille, calanques et beauté incommensurable des roches. Des points de vue plongeant vers l’irisement des flots avec au loin, parmi la brume d’un soleil couchant où le mauve de l’air se joint au bleu foncé de l’eau, un château d’If évocateur ; Dumas et sa passion de l’histoire, génie de la narration historique.
     Un grand type sort du bâtiment accompagné d’un plus petit. Tous deux rient. Je délaisse Alexandre et mon été, ses reflets marins et le mauve tardif du soleil. Le grand, c’est lui, maire en tous ses états, l’autre, un homme de l’ombre, un homme de main. Il appuie sur sa clé électronique et le bruit d’un déverrouillage de portes m’informe du moment propice. Monsieur, monsieur ! L’autre louvoie, saisit mon regard mais de manière glissante et moi de continuer, je vous ai envoyé une lettre au sujet de mon exclusion de vos services, j’attends de votre part une réaction, un entretien et un soutien. Il opine du chef sans décrocher un mot, la rétine toujours humide. Avez-vous reçu ma lettre, je travaille au service informatique. Oui, je vais vous répondre ânonne-t-il, je suis en train de réfléchir à votre sujet. Dans combien de temps puis-je espérer une réponse. Je suis en train d’y réfléchir répète-t-il d’un ton neutre. Il semble embarrassé, esquisse un mouvement vers le cockpit. Je suis choqué par ce qui m’arrive monsieur, j’espère un entretien avec vous très rapidement. Il opine encore, un presque embarras fléchissant ses épaules. En fait il s’introduit doucement dans la voiture avec un je vous répondrai bientôt et le bruit mat de la fermeture de la portière met un point final à l’information. La voiture se désenclave et s’en va tandis que l’homme de main m’observe, un demi-sourire sur les lèvres.
     Suspendu mon souffle ! Je suis là, le cœur battant à rompre parce que la situation ne me convient pas, me laisse un goût de rance sur la langue. Parce que je n’ai pas vomi ma révolte à ce mec dont l’attitude de mollesse confirme une personnalité surfaite, une lâcheté au milieu de la cour des injustices du jour salarié.
     Je m’en retourne, Etienne à mes flancs, mon camarade, une scène irréelle en tête, des paroles prononcées d’une voix sans force, presque impersonnelle, un glissement à l’intérieur d’une voiture puis ce départ veule délaissant un père de famille sans réponse quant à son futur social proche. Je me dédouble ; ce père, c’est moi ! Je me dédouble encore une fois ; le voir ainsi traiter me rapproche de lui. Pauvre papa. Toutes les atteintes à l’équilibre d’un papa me touchent profondément et je prends son parti car un papa est aussi sacré qu’une mère.
     La scène a duré environ une minute. J’aurais dû gueuler, ameuter, appeler à l’aide, dénoncer le laisser-faire du dit édile au sujet des licenciements abusifs et masqués auxquels procèdent les cadres de son service du personnel. Tu as bien parlé me rassure Etienne. Tu l’as interpellé, aujourd’hui c’était le but ! Demain tu passeras à autre chose. Pour l’instant tu ne lâches rien !
     Je me tais, ombrageux. Nous remontons une petite ruelle sur le bas-côté du centre administratif vidé de ses agents affamés. Tous les deux, nous le sommes mais d’une faim anticonstitutionnelle. Elle proviendrait de très loin. Du côté de nos histoires familiales, des comptes à régler avec l’autorité, la haine du pouvoir, tout ce tintamarre nous empêchant parfois de dormir, nous donnant le teint hâve, le matin sur les banquettes de trains nous menant sur le lieu de l’exécution de notre dignité ; celle que l’on abat pour les raisons de soumission à l’ordre. Cet ordre, je le honnis depuis mon adolescence ; mon refus du service armé obligatoire, mon rejet de toute tentative de mise au pas de ma personne. Cet ordre inconciliable avec ma pensée d’homme, sa récusation m’ayant mené sous la matraque, derrière les vitres des cellules de garde-à-vue. Jamais je n’ai plié. Jamais. Etienne est atteint du même symptôme. Plutôt crever que me soumettre !     
     Nous marchons de front sur le trottoir. Un gars descend à notre rencontre. C’est un des deux délégués du syndicat que j’ai sollicité dernièrement. Les têtes se haussent, les regards croisent le fer, la parole se refuse. Mon envie est de saisir le gars au collet mais la vie se charge du reste, un principe de réalité contournant cette rencontre incommodante par une ignorance intelligente. Mon estomac et celui de mon pote sont prioritaires.
     Nous nous dirigeons vers le restaurant asiatique où j’ai mes habitudes. J’y verrai peut-être, mon copain, le petit bonhomme de la maison, le scrutateur de la clientèle au verdict imparable. S’il est dans ses bons jours, il vous concède un beau sourire, sinon, attention aux yeux inquisiteurs.
     Joseph est absent. Je demande de ses nouvelles mais la réponse de sa maman est évasive. Il y a beaucoup de monde à servir. Des gens de la mairie, des têtes connues, toutefois personne ne regarde personne. Nous nous attablons. Quelle bande de salaud rumine Etienne en commençant son repas. Si nous étions dans une société idéale, ça se saurait je réplique. Nos mâchoires fonctionnent durement. Une faim irréfragable. Des carnassiers déchiquetant la chair du poulet que nous avons commandée parmi une sauce douteuse. Le doute éclabousse ma chemise bleue ciel choisie ce matin afin de conjurer la grisaille des derniers jours. C’est vrai, ça ne peut plus durer ! Des nuages bas, de la bruine, du vent, du froid à nous relever les cols jusqu’aux bout de nos oreilles. Une ambiance atemporelle où le soleil a été vaincu par plus fort, irrémédiablement. Quand l’avons-nous aperçu pour la dernière fois ? Ma mémoire sur ce point est béante. Je l’ai mise cette chemise, bleue comme le ciel, par espoir et la voilà infectée de petits points rouges. Je dilue la graisse avec l’eau de la carafe, Etienne engloutit marmonnant on les aura, ne rien lâcher, il faut que tu te battes, on va t’aider mais la dilution de la matière inopportune est approximative, modifie les petits points écarlates en de grosse taches étales sur l’azur d’une chemise ingénue.
     A ce moment délicat de mon intervention sur le tissu innocent, la tête de Joseph apparaît. Il observe mes doigts travailler sans sécurité, évaluant d’une bouche en forme de O leur persistance hasardeuse. J’arrête tout net. Je suis heureux de le voir. C’est le printemps au cœur de l’hiver ! Mon sourire sort de ma poitrine, spontanément, comme le sien en guise de réponse. Nous nous aimons bien tous les deux. Un enfant évoque sempiternellement l’innocence. Celui-là est mon refuge. Je l’envisage un peu tel un capitaine de navire dans la tempête, soulagé par l’apparition d’un havre de paix inespéré. Banal ! Ce que tu dis là, mon petit gars, chantonne la voix à l’intérieur de mes conduits auditifs. La garce ! elle remet ça ! Plus fort qu’elle ! Elle ne peut s’empêcher de déverser sa vacherie, chez moi, mettre ses pieds maculés de merde sur mes jolies petites fleurs. Ma main droite se porte à mon oreille, le sourire de joseph s’éteint, il l’a peut-être entendue cette voix térébrante.
     J’ai dû lui faire peur, elle s’est tu et le coin de mes yeux s’allonge. Mon rire fuse, un sprinter de cent mètres pourfendant l’air, impavide, sûr de sa vitesse, voyant le fil là-bas, avec l’obsession de le franchir le plus rapidement. Surpris de ma réaction, Joseph se rapproche d’Etienne. Je reprends mon repas l’allégeant de mon regard. La colère d’Etienne s’est interrompue. Il observe l’enfant, un peu décontenancé. Je fais les présentations, voilà Joseph, petit bonhomme en chef du restaurant, voilà un copain, Etienne. Il me considère gravement, la première fois qu’il me voit avec quelqu’un, cela vaut bien une perplexité à mon endroit. Qui suis-je aujourd’hui ? Le camarade lui sourit.
     A cet âge, une journée équivaut à une vie entière. Elle est accomplie de découverte. Une aventure demandant parfois beaucoup de considération où se mêle subitement la fulgurance d’un rire constatant que l’opacité des choses est autant dérangeante que marrante. J’attends mais le rire diffère son rendez-vous. Joseph s’en va sur ses petites jambes arpenteuses aborder d’autres tables.
     Cet enfant me rappelle un petit d’origine asiatique venant voir ma femme quotidiennement à son salon de toilettage. Il s’appelait Adrien. Ses parents tenaient un restaurant dans la même galerie commerçante. Il connaissait tous les recoins de l’endroit. C’était l’Enfant du lieu. Les clients et les commerçants du coin le connaissaient, lui disaient : alors Adrien, ça va aujourd’hui ? Et lui de répondre avec son petit oui timide repartant bien vite à ses investigations inlassables, allant de commerces en commerces, parler, questionner et  disparaître aussi vite qu’il arrivait. Il venait souvent voir ma compagne, discutait avec elle. Fréquemment, il s’endormait dans les paniers de chien exposés là, devant la vitrine et les gens passaient, avec sourire ou bien avec un étonnement lisible sur leur visage ou encore une presque stupéfaction à voir ce petit homme endormi dans un panier à clébard. Enfant dont les parents peinaient à occuper les temps libres. Enfant laissé à lui-même. Un jour ma femme le vit boiter et lui demanda s’il était blessé. Il dit que non, il ne comprenait pas, cela faisait plusieurs jours que cela durait. Ma femme en parla à sa maman. Quelques semaines plus-tard, on apprit qu’il était atteint d’une maladie orpheline, ses articulations la cible principale. Bientôt elles fonctionneront de manière réduite. Plus tard il sera obligé de se mouvoir grâce à un fauteuil roulant. Aujourd’hui, marchant difficilement, le fauteuil en question lui est nécessaire.
     Oui l’enfance est l’innocence. Elle est aussi atteinte d’injustice.
     Un naturaliste connu doutait de l’avenir de l’humain. Il ne s’est pas assez hominisé disait-il. La conséquence est qu’il détruit son berceau de manière irréparable. Des voix dénoncent ce suicide mais les organisations politiques de la planète s’obstinent à cette destruction au nom de la productivité et de la croissance économique. Si, la conscience de sauvegarde de l’environnement perd sur celle de l’économie monomaniaque fascinée par le pouvoir et l’argent, la race humaine disparaîtra expliquait ce savant.
     Dans ce restaurant, à treize heures et quinze minutes et une poignée de secondes, devant une assiette vidée en très peu de temps, j’entends Etienne maudire. Il en a après la duplicité des forces de contestation. Celles intégrées à ce système de vie inique basé sur un rapport de force où la violence de l’argent et ses différents supplétifs, économiques, politiques, syndicaux, associatifs sont des éléments de défense. Au même instant, une révélation me frappe le front et ma tête se penche en arrière. Nous allons mourir ! Une intuition brutale. Nous allons mourir et nos enfants aussi. La survie en nous s’étiole. Notre intellect y pourvoie en se mettant au service de la guerre, de l’affrontement avec le voisin, du « pas beau ».
     Le malaise d’Etienne et du mien, le matin, au réveil, provient de cet état de fait. Nous allons mourir et ce constat inique nous le rejetons par l’envie de dégueuler, au matin ou encore plus en amont, ces soirées du dimanche où nous savons que le lendemain, dès neuf heures sonnante, nous allons être sur un champ de bataille. Coups portés entre travailleurs désunis, coups donnés par la hiérarchie, trique en pleine face, harangue et menace des journées laborieuses. Nous allons mourir. Toutefois Etienne et moi refusons cette évidence, imaginons un temps, celui des cerises et des amours, nos rêves insensibilisant les morsures des gardiens de la prison où nous nous agitons.
     Adrien va mourir, le squelette figé par une maladie orpheline dont la pharmacologie mondiale refuse de chercher le remède car elle n’y voit aucun bénéfice financier à concrétiser. Des mômes du tiers-monde meurent et mourront encore de malnutrition, de maladie et de la guerre parce que le monde du profit s’abstient de venir en leur aide, a besoin de leur mort afin de spéculer des sommes d’argent impensables pour nous pauvres mortels du quotidien exploité. Spéculation anonyme, traders jouant du piano informatique pour ce monde du fric outrancier. Que les bénéfices boursiers gonflent au jour le jour ! Que les entreprises soient l’incarnation de la richesse et du sens unique de l’existence ! Nous allons mourir car nous sommes engagés dans un sens unique sans la faculté de revenir en arrière. Aucune issue. La terre commence à nous vomir, nous les hominiens et Etienne et moi vomissons de nous voir vomi, le matin ou bien même le jour, en catimini, sinon sur le polo du type ou de la fille vous rejetant, dont vous ne comprenez pas l’animosité à votre égard, dont vous évaluez ses conséquences car vous savez que des trains ont acheminé vers l’extermination physique ces gens n’étant pas aimés, nous en l’occurrence car beaucoup nous détestent, nous montrent du doigt, soupçonnent notre refus d’accepter les choses, ces choses de l’ordre, la question de ce dernier revenant obsessionnellement et dérangeant le monde puisqu’il oblige à choisir son camp et que le camp des minorités est dangereux, voir impensable à choisir. Alors on choisit l’autre, celui-ci du pouvoir en place et on nous montre du doigt et on me lance bien fait pour toi, tu n’as pas assez travaillé ou pas du tout, tu le savais, tu n’as rien fait pour te rattraper, tu dois payer, c’est bien fait pour toi, ton licenciement est ta condamnation méritée, tu peux crever, tu n’es qu’un sale youd, un putain de sale juif, un terroriste, un assassin, un type que l’on doit éliminer, crève entends-tu, crève et ta putain d’engeance avec et… La lueur de nos yeux en ces instants d’insultes sont de l’eau fraîche troublée par des gouttes de pluie provenues d’un mystère, celui de la haine et de la peur, de l’horreur et de cette passivité cérébrale à autoriser le meurtre, de sa célébration tel un sacrifice nécessaire, un eugénisme érigé en une loi de la nature.
     Ma révélation m’a heurté le front et je me raccroche à ce plafond comme je me suis raccroché à celui de l’autre jour, en cette cantine où l’on est censé danser une danse de la franche camaraderie, entre collègues. Ce restaurant de la « Guinguette » espace des confidences et de la confiance mais dont la réalité et faite de vacheries, de remarques acerbes, de faux-semblant et d’assassinat échafaudé afin d’éliminer celui-ci ou bien celle-là.
     Pourtant Etienne est en face, sa lucidité a de larges épaules, il connaît la musique et moi aussi. La présence de Joseph, la pensée d’Adrien, son corps se raidir irrémédiablement, l’origine vietnamienne de son père et sa possible mutation génétique causé par les millions de litre de défoliants déversés par l’armée américaine sur son pays, lorsqu’il était petit. L’éventualité qu’Adrien, son fils, subisse les conséquences écologiques de cette guerre des dizaines d’années plus tard, tout ceci, en un battement de paupière, serait la raison de cette révélation. La petite voix méchante est étrangère à cela.
     Je concentre mon attention sur « le petit bonhomme en chef du restaurant », là-bas en train d’observer de nouvelles têtes et une vague me submerge. Un souhait prodigieux, un saut dans un proche avenir : la volonté de Joseph surpassant l’immobilisation programmée d’Adrien sur son lit d’hôpital auprès de sa maman fatiguée. Joseph courre le cent mètres en l’espace d’une seconde, offre sa performance d’airain à Adrien, une rose pour la vie, un truc éternel prouvant que l’humanité est absolument présente au sein des cœurs des hommes. Je t’en supplie joseph, promets le moi, fais-le, pour lui, pour tous ces gens victimes de l’injustice et de la guerre.
     Avant de se lever Etienne me dit, maintenant on lance la pétition. Nous payons, Joseph tourne la tête, jedodelinant lui caresse les cheveux. Peut-être est-ce la dernière fois que je le vois. Salut mon petit bonhomme !