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Groupe d'Action pour la Recomposition de l'Autonomie Prolétarienne

L'Homme Sisyphe ou le prolétaire servile

Communiqué 29 - Juin 2014
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Critique du prolétariat par des prolétaires enragés

« Le fait de « vivre le supplice de Sisyphe » signifie que l’on vit une situation absurde répétitive dont on ne voit jamais la fin ou l’aboutissement ».
Wikipédia, définition philosophique du Mythe de Sisyphe.

« La solidité d'un système d'exploitation dépend de l'incapacité des exploités de percevoir leur exploitation. »
Anton Pannekoek, Les Conseils Ouvriers.

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L'Homme Sisyphe est le produit du capital, il est une conséquence de la société spectaculaire marchande. Il est la forme, avilie et aliéné, de l'homo sapiens sapiens qui a perdu toute conscience réelle de sa condition. Il est le prolétaire le plus servile qui reproduit inlassablement les conditions de son exploitation.

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L'Homme Sisyphe obéit à ses patrons car pour lui la hiérarchie et l’autorité sont naturelles. Il répète bêtement ce qu'il a appris à l'école, lu dans la presse ou entendu à la télévision, sans prendre la peine de vérifier. Il est l'opposé du matérialisme dialectique, il est une idée figée au service de la classe dominante. La spécificité de sa condition historique ne l'intéresse pas car il pense être un citoyen égal des autres au sein du monde libre et d'une véritable démocratie immuable. Pour lui, les classes sociales n'existent pas, l'antagonisme entre prolétaire et bourgeois est une fable du siècle dernier.

L'Homme Sisyphe participe aux élections, il se rend les dimanches aux urnes comme il irait à la messe, croyant soutenir la vie démocratique de sa commune, sa région, son pays, croyant faire son devoir de bon citoyen. Le parlementarisme, le vote majoritaire, la délégation, la hiérarchie, sont les principes organisationnels de toute la société capitaliste : des syndicats aux partis politiques, des associations diverses aux entreprises. Ainsi, toute la vie du prolétaire est soumise aux volontés d'une minorité décidant pour la majorité. L'illusion de la représentation affecte sa vision de la politique et la rend étrangère à lui-même, comme une sphère au dessus de la masse mais nécessaire, pour la gestion des affaires communes. La spécialisation est pour lui une marque de mérite, les grands hommes politiques sont des héros à mettre dans les livres scolaires car la réussite individuelle est son leitmotiv. Chaque Homme Sisyphe se comporte comme une petite entreprise qui doit prospérer avec et contre les autres. Selon ses dires, nous possédons tous un capital santé, un capital retraite, un capital de sympathie etc... Il utilise un langage économique qui exploite tous les aspects de sa vie de prolétaire.

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L'Homme Sisyphe trime jusqu'à la mort sans grande révolte. Il croit au travail et au mérite. Il est prêt à faire des sacrifices pour sortir « son pays » de la crise. Dans sa vision du monde, les ouvriers et les patrons ont les mêmes intérêts : faire tourner la machine pour faire de la croissance. Le but inconscient est de continuer à tout prix de faire parti des consommateurs. Comme sa mémoire est courte, les crises cycliques du capital ne l'inquiètent pas sur la nature réelle du système et de ses dirigeants. La faute viendrait des parasites, des fainéants, des profiteurs, des excès des financiers, des juifs ou des immigrés. Il crache sur les grévistes lors des conflits sociaux, il partage sa haine et son égoïsme sur les réseaux sociaux. Il accepte sans broncher les réformes des gouvernements successifs car sa méconnaissance du fonctionnement de l'économie lui fait accepter les discours mensongers des politiques, des sous-fascistes, des complotistes ou des soi-disant experts lors du journal télévisé. Il accepte aussi les efforts demandés par les dirigeants et les managers qui décident d’augmenter la productivité et le temps de travail, de baisser les salaires, de supprimer des jours de congés, sous prétexte que le marché est ultra concurrentiel, qu’il faut être compétitif et rentable. Les dogmes libéraux ont l’approbation de l’Homme Sisyphe. Une sorte de masochisme, du fait de l’ignorance de sa vraie condition, opère en lui et engendre de nombreux troubles psychiques et physiques.

« Nous ne devons pas, cependant, oublier que, pour une grande part, le pouvoir du Capital est un pouvoir spirituel, un pouvoir sur l'esprit, les cerveaux des travailleurs. Les idées de la classe dominante règnent sur la société et imprègnent les esprits des classes exploitées. Fondamentalement, elles y sont ancrées par la force et les nécessités internes du système de production ; pratiquement, elles y sont implantées par l'éducation, la propagande dispensées par l'école, l'église, la presse, la littérature, la radio, le cinéma. Tant qu'il en sera ainsi, la classe ouvrière, n'ayant pas conscience de sa position de classe et acceptant l'exploitation comme une condition normale de la vie, ne pensera pas à se révolter et ne pourra se battre. Des esprits endoctrinés et soumis à ceux qui les dominent, ne peuvent espérer trouver la liberté. Ils doivent d'abord venir à bout de l'emprise spirituelle du capitalisme sur leurs propres pensées, avant de pouvoir réellement secouer sa domination. » Anton Pannekoek, Les conseils ouvriers.

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L'Homme Sisyphe ignore la liberté. La propagande dominante lui répète qu'il vit dans un monde libre mais la réalité est une lourde chaîne invisible qui compresse son cerveau. Liberté signifie responsabilité et autonomie, deux éléments inconnus pour lui car il ne les pratique pas. L'entreprise carcérale sous le règne de l'horreur managériale lui indique ce qu'il doit faire, où il doit le faire ; et il doit rendre des comptes de son « efficience » à ses managers. L'entreprise est le cœur du rapport d'exploitation capitaliste et du rapport social entre les classes. En son sein, l'Homme Sisyphe est harcelé quotidiennement par les petits chefs et leurs idéologies du culte de la performance, de la rentabilité et du résultat. Il est géré dans tous ces processus de vie. Il n'y a pas de place pour la création ni pour le rêve. Le soi-disant esprit d'initiative que certains salariés doivent posséder, selon les règles du management participatif, n'est qu'un mirage pour mieux s'asservir à l'entreprise. Habitué depuis l'enfance à répondre à des codes de soumission -père, maître, professeur, chef, patron, dieu- l'Homme Sisyphe ne peut concevoir le communisme que comme une utopie ou une tyrannie, dans les deux cas, un imaginaire inquiétant. Son esprit critique se borne à sa réalité immédiate, aux problèmes domestiques et futiles qui affectent directement son confort et son quotidien. Le travail est sa vie, faire une bonne carrière, gagner le plus d'argent possible et fonder une famille, sont des buts ainsi que l'acquisition d'une résidence secondaire pour sa retraite.

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L'Homme Sisyphe est isolé. Son voisin reste avant tout une menace, un concurrent sur le marché carnivore du travail. Le capital pénètre l'intimité de chacun pour mieux dominer et diviser. La solidarité n’a d’autre sens pour lui que la charité. L'Homme Sisyphe est séparé de son travail, de sa vie, de ses enfants par une représentation évoluant à travers un monde renversé. Il croit pouvoir compter sur ses proches mais les rapports qu’il entretient sont faussés par la marchandise, par la domination réelle du capital. Et du jour au lendemain, son tableau de vie peut s’effondrer sous le joug de la tyrannie capitaliste. Un licenciement, puis le chômage l’amène au bas de l’échelle, et le mythe du self-made-man prend le relais, car l’Homme Sisyphe accepte son éjection de l’entreprise. Il n’essaie pas de se défendre avec d’autres collègues, de construire un rapport de force face au patron, car le rêve inavoué de tout Homme Sisyphe est de devenir un jour un bourgeois. Son isolement le pousse à ne penser qu’à sa propre survie, son instinct collectif est éteint. Pour continuer d’assurer un certain niveau de vie à sa famille, il accepte un boulot moins bien payé et plus pénible. Parfois l’Homme Sisyphe peut devenir auto-entrepreneur pour mieux redevenir salarié quelques mois après. D’autres fois, il devient alcoolique, dépressif, névrosé, car la pression insupportable du mode de vie capitaliste laisse des séquelles physiques importantes sur le prolétariat.

« Le système économique fondé sur l'isolement est une production circulaire de l'isolement. L'isolement fonde la technique, et le processus technique isole en retour. De l'automobile à la télévision, tous les biens sélectionnés par le système spectaculaire sont aussi des armes pour  le renforcement constant des conditions d'isolement des foules solitaires. […] L'homme séparé de son produit, de plus en plus puissamment produit lui-même tous les détails de son monde, et ainsi se trouve de plus en plus séparé de son monde. D'autant plus sa vie est maintenant son produit, d'autant plus il est séparé de sa vie. Guy Debord, La Société du Spectacle.

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L'Homme Sisyphe a peur. Il a peur de l'inconnu et de la mort, de ceux qui ne lui ressemblent pas. Il en arrive à se réfugier dans des délires identitaires, communautaires ou religieux pour conjurer ses angoisses et ses manques. Il partage les valeurs bourgeoises que sont la défense du genre sexuel, la famille, le mariage, les traditions, la morale, le bien et le mal. Abruti par la télévision et la propagande bourgeoise, gavé d’informations quotidiennes contradictoires, le cerveau de l’Homme Sisyphe est saturé de déchets qu’il n’arrive pas à trier. Il en ressort une perte de connaissance au profit du sensationnel. Ce qui l'amène à soutenir les politiques sécuritaires du bien-aimé Etat-providence, et à adopter les codes réactionnaires des forces de répressions que sont la police et l'armée. La peur est un mécanisme de défense face à la sensation d’un monde confus, et cette peur est entretenue par le pouvoir médiatique dans un objectif de domination de classe. Une grande partie du temps de loisirs du prolétariat est dévolue à l’industrie des médias (internet, télévision, cinéma, presse, jeux), au totalitarisme marchand, ce qui en fait un des plus gros vecteurs d’asservissement à l’idéologie bourgeoise. Entretenir la peur permet de mettre en place les politiques d’austérité, et sous la contrainte du mensonge libéral, l’Homme Sisyphe accepte les réformes, les heures supplémentaires, les réductions de dépenses et de personnels. La fuite vers un monde virtuel, édulcoré de la fatalité de la misère sociale, façonné par ses fantasmes et ses envies, est l'ultime conséquence de la peur mêlée à la lâcheté face aux combats réels à mener.

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L’Homme Sisyphe est l’Homme réduit à son simple état fonctionnel, à son simple instinct de survie. Sa vie est un rouage du capital, il ne décide de rien, il singe les pantins médiatiques. Il assure juste la reproduction de sa force de travail pour assurer sa vie et celle de ses enfants, et pour conjurer ses frustrations dans la consommation. Son schéma de vie est le suivant : naissance-école-travail-couple-travail-maison-enfants-travail-loisirs-travail-retraite-petits-enfants-mort. Alors que la propagande bourgeoise nous vend des choix de vies soi-disant différents, l'existence n'a jamais été autant uniformisée que par la domination du rapport marchand de la société capitaliste. Nous allons tous dans les mêmes magasins, les mêmes lieux de vacances, nous avons tous les mêmes bureaux, les mêmes mobiliers, les mêmes vêtements, les mêmes centre d'intérêts (qui sont les sources des discussions avec les autres : football, météo, fait divers de l'actualité, problèmes domestiques, prochaines vacances). Pour l'Homme Sisyphe, les habitudes de vies sédentaires sont rassurantes, elles sont des repères face à un environnement déséquilibré et oppressant. Ses certitudes et ses préjugés l'aident à affronter un monde en mouvement perpétuel. Les nomades et les marginaux sont perçus comme des dangers, des déviants qu'il faudrait remettre dans la norme. On voit ici l'analogie avec les méthodes dogmatiques des religieux qui entravent la liberté, professent des mythes mortifères et qui souhaitent un monde rempli de fidèles moutons.

« L'impulsion dominante et la plus profonde chez l'homme est, comme pour tout être vivant, l'instinct de conservation. Cet instinct l'oblige à défendre sa vie de toutes ses forces. La peur et la soumission sont aussi l'effet de cet instinct, lorsque face à des maîtres tout-puissants, elles sont les meilleures chances de conservation. [...] Dans la vie quotidienne, en régime capitaliste, il est impossible et même dangereux pour un travailleur d'entretenir des sentiments d'indépendance et de fierté ; plus il les réprime et obéit en silence, moins il rencontre de difficultés à trouver et à conserver un emploi. La morale enseignée par les prêtres de la classe dominante renforce cette disposition. Et seuls quelques esprits indépendants relèvent le défi et sont prêts à affronter les difficultés qui en résultent. » Anton Pannekoek, Les conseils ouvriers.

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Il existe parmi le prolétariat des Humains Révoltés. Beaucoup sont récupérés puis noyés dans les sectes politiques, associatives et religieuses. Beaucoup se résignent et végètent en attendant le grand soir, ce fantasme spontanéiste entretenue par les casernes de « gauche » et « d'extrême-gauche », ou pire, en attendant le messie, le leader qui mènera les masses à la révolution. D'autres se perdent dans la critique contemplative et deviennent des intellectuels de salons, effrayés par l'action, participants d'une confusion. D'autres encore se focalisent sur les seules luttes écologiques ou périphériques au mode de production, croyant que la création de petites communautés autogérées pourraient nous extraire du capital. Et pourtant résonne en certains, une vraie révolte, un refus intime de supporter ce monde et les criantes inégalités sociales qui le composent. Dans sa course effrénée à l’expansion et la domination, les tentacules du capital pénètrent toutes les sphères de la vie du prolétaire, et la révolte est récupérée pour en faire une marchandise de plus. C'est pourquoi la construction d'une authentique démarche révolutionnaire, débarrassée des dogmes et des idéologies, est une tâche difficile, mais pas impossible, pour notre époque. Face aux comportements asociaux dominants : égoïsme, individualisme, résignation, abrutissement, absence d'esprit critique ; face aux excuses pour ne pas agir et stagner dans son pseudo confort : époque léthargique, crise latente, trahison des représentants, impasse des syndicats et des partis ; la recherche de l'autonomie prolétarienne, en groupes d'actions fédérés, par la méthode matérialiste dialectique, apparaît pour les Humains Révoltés une issue possible. La destruction de la marchandise et du rapport social capitaliste à l'échelle mondiale, éviter de se perdre dans des revendications syndicales et nationales, est le programme minimum pour l'abolition de la société de classe.

« Mais la lutte sera longue et difficile. Car la puissance de la classe capitaliste est énorme. Fermement retranchée dans l'appareil d'Etat et le gouvernement, elle a à sa disposition toutes leurs institutions et toutes leurs ressources, toute leur autorité morale et tous leurs moyens physiques de répression. Elle dispose de tous les trésors de la terre et peut dépenser des sommes illimitées pour recruter, pour payer, pour organiser des troupes de défenseurs, pour orienter l'opinion publique. Ses idées, ses conceptions imprègnent toute la société, emplissent livres et journaux, subjuguent la conscience même des travailleurs. C'est là la principale faiblesse des masses. Il est vrai que la classe ouvrière peut lui opposer le nombre. Dans les pays capitalistes, elle forme déjà la majeure partie de la population. Elle a une fonction économique capitale ; elle a le contrôle direct sur les machines, le pouvoir de les faire fonctionner ou de les arrêter. Mais ces moyens ne sont d'aucune utilité, aussi longtemps que les esprits sont sous la dépendance des maîtres de la société, se nourrissent de leurs idées, aussi longtemps que les travailleurs restent des individus isolés, égoïstes, bornés, rivalisant entre eux. Leur nombre et leur importance économique, pris isolément, sont comme les forces d'un géant endormi. La lutte pratique doit, tout d'abord, les éveiller et les mettre en pleine action. La connaissance, l'unité doivent les transformer en puissances actives. La lutte pour l'existence, contre la misère, contre l'exploitation, contre le pouvoir de la classe capitaliste et de l'Etat, le combat pour la maîtrise des moyens de production doivent permettre aux travailleurs d'atteindre à la conscience de leur position sociale, à l'indépendance de leurs idées, à la connaissance de la société, à la solidarité et au dévouement à la communauté, à la ferme unité de classe qui leur permettra de vaincre la puissance du Capital. » Anton Pannekoek, Les conseils ouvriers.

« L'organisation révolutionnaire ne peut être que la critique unitaire de la société, c'est à dire une critique qui  ne pactise avec aucune forme de pouvoir séparé, en aucun point du monde, et une critique prononcée globalement contre tous les aspects de la vie sociale aliénée. Dans la lutte de l'organisation révolutionnaire contre la société de classes, les armes ne sont pas autre chose que l'essence des combattants mêmes : l'organisation révolutionnaire ne peut reproduire en elle les conditions de scission et de hiérarchie qui sont celles de la société dominante. Elle doit lutter en permanence contre sa déformation dans le spectacle régnant. » Guy Debord, La Société du Spectacle.

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De par son adhésion à la société bourgeoise, l’Homme Sisyphe porte en lui les germes de la barbarie. De par sa servitude à l'exploitation bourgeoise, il compromet la survie des générations futures. Le dépassement de l'Homme Sisyphe sera l’Humanité Communiste ou ne sera pas.