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Groupe d'Action pour la Recomposition de l'Autonomie Prolétarienne

Note de lecture de l'ouvrage de Karl Korsch

Lecture n°9 - Septembre 2013
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Marxisme et philosophie

Editions Allia, 2012, 144 pages. Première édition en 1923.


Résumé de texte :

Pour introduire son exposé Korsch part du constat qu’une conception négative des relations entre marxisme et philosophie existe aussi bien chez les intellectuels bourgeois que chez les marxistes orthodoxes. Pour les philosophes, le marxisme n'est qu'une sous-section de l'école hégélienne et certains marxistes orthodoxes n'accordent pas assez d'importance à la composante philosophique de leur théorie.
Marx & Engels ont développé le socialisme scientifique pour dépasser la philosophie bourgeoise : l’idéalisme. La théorie marxiste est née du mouvement de classe prolétarien réel. D'un point de vue dialectique, quatre mouvements s'enchaînent dans le processus historique :

L'essence réelle de cette nouvelle science est l'expression générale du mouvement révolutionnaire autonome prolétarien. Le point de vue bourgeois, s'arrête aux limites de sa théorie et voit le marxisme sous une forme négative ou renversée, le bourgeois ne peut pas se dépasser lui-même. Le socialisme scientifique transcende cette borne pour devenir un objet philosophique dépassé, une connaissance possible.

« La réelle opposition entre le socialisme scientifique de Marx et toutes les philosophies et les sciences bourgeoises repose bien plutôt sur le seul fait que ce socialisme scientifique est l'expression théorique d'un processus révolutionnaire qui ne prendra fin qu'avec le dépassement complet de cette philosophie et de ces sciences bourgeoises, en même temps qu'avec le dépassement de ces rapports matériels qui trouvent leur expression idéologique dans ces philosophies et dans ces sciences. »

Le socialisme scientifique de Marx & Engels est donc né du dépassement de la philosophie idéaliste allemande. La conséquence de leur nouveau point de vue, matérialiste dialectique, est le dépassement de la philosophie. Mais comment ce processus doit-il s'accomplir ?
Korsch utilise l’analogie suivante : Marxisme/Philosophie - Marxisme/État. Tout comme la philosophie, l’État doit être dépassé par le socialisme scientifique, il s’agit du but final du communisme. Mais la 2ème Internationale est peu préoccupée par ces thématiques (« avilissement du marxisme par les opportunistes »).
La question de l’État et de la révolution durant le 19ème siècle a divisé les marxistes orthodoxes en trois camps ennemis, trois théories différentes : Renner, Kautsky, Lénine.
Pour Korsch, la décadence de la théorie marxiste en « marxisme vulgaire » doit être saisi dans le processus socio-historique général, par la méthode réellement matérialiste, depuis sa naissance de l'idéalisme allemand. Cette méthode permettra aussi de démasquer les fausses tentatives de réforme de la 3ème Internationale.
Il en ressort trois grandes périodes de développement du marxisme après sa naissance :

La première forme phénoménale de la théorie marxiste ne pouvait pas rester inchangée. La conception dialectique saisissant le mouvement général subit des modifications car la théorie marxiste n'a pas une existence autonome en dehors du mouvement des faits. Dans la phase la plus tardive, la théorie scientifique et la pratique sociale avance séparément. « La classe ouvrière ne se propose jamais que les tâches qu'elle peut remplir, la tâche surgit là où les conditions matérielles de sa réalisation sont déjà formées. »
Les marxistes ultérieurs ont conçu le socialisme scientifique comme une somme de connaissances purement scientifique sans relation immédiate à la pratique de la lutte des classes. La conception matérialiste de l'histoire devient chez les épigones de Marx-Engels, soit un principe subjectif de connaissance et de réflexion, soit une sociologie générale systématique. Ces déformations se développent non plus dans une pratique révolutionnaire mais dans des aspirations réformistes qui ne dépassent pas l'Etat et la société bourgeoise. (Voir programme de Gotha (1875) et Erfurt (1891) de la social-démocratie allemande).
Fin 19ème, le marxisme n'a aucune tâche révolutionnaire à résoudre. Les révisionnistes ont pour programme des réformes politiques, sociales et culturelles au sein de l'Etat, à la place de la révolution (lien avec les syndicats). Les marxistes orthodoxes vulgaires remettent à un avenir lointain le programme de la dictature du prolétariat, et dans les faits pratiquent le réformisme tout en le condamnant dans les congrès du parti.
La première guerre mondiale va remettre la question de la révolution sociale à l'ordre du jour. La 3ème Internationale communiste fait renaître une forme originelle falsifiée du marxisme pour contrer le marxisme non révolutionnaire social-démocrate de la 2ème Internationale.
Lénine à l'aube de la révolution d'Octobre parle de la restauration de la vraie doctrine marxiste de l'Etat. La dictature du prolétariat est remise à l'ordre du jour. « L'Etat et la révolution » met le lien entre pratique et théorie en avant.

Pour Korsch, la réouverture du problème entre marxisme et philosophie est nécessaire, mais la tâche théorique naît ici en réalité des nécessités de la pratique révolutionnaire. Il faut que la théorie scientifique du marxisme redevienne : « une théorie de la révolution sociale embrassant tous les domaines de la vie en une totalité ». Contrairement à Lénine qui veut seulement résoudre la question de l'attitude de l'Etat envers la révolution sociale et de la révolution sociale envers l'Etat, il faut ajouter la question de l'attitude de l'idéologie envers la révolution sociale et de la révolution sociale envers l'idéologie. Pour Korsch, éviter ces questions dans la période qui précède la révolution entraîne l'opportunisme.

Marx & Engels n’ont jamais cessé de traiter toutes les idéologies et donc la philosophie comme des réalités factuelles. La philosophie ne demeure pas hors du monde. « Les philosophes  n’ont fait qu’interpréter le monde de diverses manières ; ce qui importe c’est de le transformer ». Marx & Engels ont d’abord été dialecticiens avant de devenir matérialistes. Matérialisme historique et dialectique signifie : « un matérialisme saisissant théoriquement et bouleversant pratiquement la totalité de la vie socio-historique ». L’idéologie est une composante matérielle qu’il faut saisir dans sa réalité et bouleverser dans son ensemble. L’erreur du marxisme vulgaire est de limiter le prolétariat à l’action directe et économique (Proudhon, syndicalisme).

Comment doit être pensé le rapport entre la conscience et son objet du point de vue matérialiste dialectique ? « L’idéologie n’est que la conscience renversée. A l’intérieur de cette totalité des rapports matériels de la vie que Hegel avait nommés la société civile, les rapports sociaux de production (la structure économique de la société) forment la base factuelle au-dessus de laquelle s’élève d’une part une superstructure juridique et politique, et à laquelle correspondent d’autre part des formes sociales de conscience déterminées. A ces formes sociales de conscience qui existent dans la société de façon tout aussi réelle que l’Etat et le droit, appartiennent avant tout le fétichisme de la marchandise ou la valeur. »
La philosophie critique dans laquelle le Marx des Annales franco-allemandes avait encore vu sa tâche essentielle, est devenue une critique de la société plus radicale, c'est-à-dire qui prend les choses à la racine, fondée sur la Critique de l’économie politique.
« Les ouvriers communistes, dit Marx en 1844 dans La Sainte Famille, savent que propriété, capital, argent, travail salarié, etc., ne sont nullement des idées chimériques, mais des produits très pratiques et très matériels de leur propre aliénation et qu’il faut donc aussi les abolir de façon pratique et matérielle pour que l’homme devienne homme dans l’existence de Masse, dans la vie, et non pas seulement dans la pensée, pas seulement dans la conscience. »
Les formes sociales de conscience ne peuvent être dépassées qu’avec un bouleversement pratique et simultané des rapports de production.
Par conséquent le socialisme scientifique est une critique théorique et un bouleversement pratique indissociables, comme transformation réelle et concrète du monde réel et de la société bourgeoise.

« Il faut combattre la conscience bourgeoise, qui croit nécessairement être autonome par rapport au monde en tant que pure philosophie critique et science sans présupposés, tout comme l’Etat bourgeois et le droit bourgeois, qui croient surplomber de façon autonome la société, la combattre aussi philosophiquement par la dialectique matérialiste révolutionnaire, la philosophie de la classe prolétarienne, jusqu’à ce qu’à la fin de cette lutte, avec le bouleversement pratique complet de l’ensemble de la société jusqu’aujourd’hui avec sa base économique, cette conscience soit entièrement surmontée et dépassée également du point de vue théorique. Vous ne pouvez pas dépasser la philosophie sans la réaliser. »

 

Analyse :

Ecrit en 1923, « Marxisme et philosophie » est avant tout une critique des marxismes des 2ème et 3ème Internationales. Karl Korsch combattait déjà à son époque le dogmatisme et le léninisme. Comme l’explique Joseph Gabel dans « Korsch, Lukacs et le problème de la conscience de classe » :
« Lénine et ses élèves situent la dialectique unilatéralement au niveau de l'objet de la connaissance : Nature et Histoire. Ils conçoivent donc l'acte de connaissance comme une sorte de reflet et une reproduction de cette existence objective dans la conscience subjective : ce faisant, ils détruisent toute relation dialectique entre théorie et pratique ». Korsch reproche aux élèves de Lénine une concession involontaire au kantisme ainsi que leur « conception abstraite d'une théorie pure qui découvre des vérités et d'une pratique pure chargée de les appliquer au réel ». Ce serait là un retour à « l'idéalisme bourgeois le plus plat » (!)... comportant obligatoirement l’abandon de la magnifique unité dialectique-matérialiste que réalise la praxis révolutionnaire chez Marx ». Il est saisissant de retrouver avec Korsch les prodromes léninistes de ce que sera la « tragédie du marxisme » sous le stalinisme : prépondérance déjà marquée de l'élément matérialiste au détriment de l'élément dialectique en philosophie, débuts relativement discrets d'un processus d'hétéronomisation de la conscience politique qui deviendra ultérieurement égocentrisme collectif et aliénation politique ; première apparition de la fameuse « théorie du reflet » promise à la scandaleuse fortune scientifique que l'on sait ; découverte lucide d'une ébauche de conception idéaliste dans la perception léninienne de l'histoire qui aboutira logiquement à la vision historique complètement idéaliste (magico-manichéenne) qui se trouve à la base du culte de la personnalité et de son corollaire négatif, le « culte » du traitre. »

« Marxisme et philosophie » remet au centre de la relation dialectique-matérialiste, l’unité de la théorie et de la pratique en s’appuyant sur le concept de la totalité. La réalité n’est pas un objet que l’on contemple ou que l’on décrit simplement, mais une dynamique permanente dont la méthode dialectique se saisit pour la transformer. Là est la différence fondamentale avec les intellectuels de salon et les bobos aux discours gauchisants qui en attendant une future révolution publient des analyses dans leur petit milieu sans jamais se confronter à la réalité du prolétariat et de la lutte de classe.

Le GARAP se revendique de la méthode expliquée par Karl Korsch : le matérialisme historique et dialectique dans une perspective concrète de lutte contre la société bourgeoise et sa philosophie pour réaliser le communisme.

 

Esquisse d'une périodisation de la trajectoire du matérialisme dialectique
à partir du paradigme proposé par Karl Korsch 
:

Les cinq périodes établies par Karl Korsch :

1) Mouvement révolutionnaire de la bourgeoisie

2) Philosophie idéaliste de Kant (reflet du cœur de la révolution) jusqu'à Hegel (expression de l'aboutissement de la révolution bourgeoise, déjà au stade de la restauration)

3) Mouvement révolutionnaire du prolétariat (fin du 18ème siècle jusqu'au milieu du 19ème siècle)

4) Philosophie matérialiste du marxisme, laquelle se divise en deux sous-temps (reflet de l'ascendance du mouvement révolutionnaire, manifestation théorique replié sur l'analyse scientifique en raison du reflux du mouvement révolutionnaire)

5) Défiguration du marxisme sur la base de déviances déjà à l’œuvre au sein même du projet marxien (surestimation du rôle joué par l’État comme instrument de la révolution sociale, concordance mystique entre le développement du capitalisme et sa négation révolutionnaire). La théorie révolutionnaire devient idéologie communiste. Cette défiguration a principalement été portée par le mécanisme vulgaire de la seconde Internationale et par l'étatisme capitaliste appliqué en capitalisme d’État par les Bolchéviks

Proposition d'une continuation :

6) Matérialisme dialectique comme projet renversé de la libération prolétarienne. L'idéologie communiste s'oppose au mouvement révolutionnaire du prolétariat et l'écrase

7) L'idéologie communiste comme instrument pratique de pacification permanente du prolétariat, c'est-à-dire, comme outil d'aiguillage des contradictions du capitalisme vers la reproduction élargie de ce rapport social. Le schéma social de ce mouvement s'exprime aussi sur les plans géopolitique et économique : idéologie communiste comme béquille de la mondialisation du règne de la plus-value relative

8) La domination réelle du capital fait s'effondrer l'étai du capitalisme d’État. Processus combiné à celui de l'évacuation, par les masses, de l'idéologie communiste comme forme de domination capitaliste, comme projet anthropologique et historique

9) Le développement du rapport capitaliste maintient et exacerbe les contradictions de classe, c'est-à-dire, la source de la conscience révolutionnaire. Retour au combat immédiat, réflexif. Radicalisation intensive entraîne une tentative d'inventaires et une fraîche repousse de la théorie révolutionnaire sans idéologie éponyme. Le matérialisme dialectique est un axiome esquinté par une idéologie désormais défunte. Il s'agit de réparer ses avaries dans une pratique éclairée par les écueils du passé.

 

BIBLIOGRAPHIE

Franz Jakubowski, « Les superstructures idéologiques dans la conception matérialiste de l’histoire » PP139-141, II. La critique par Korsch de « L’orthodoxie » figée.
Joseph Gabel, « Korsch, Lukacs et le problème de la conscience de classe » Texte dispo sur http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1966_num_21_3_421406
Karl Marx & Friedrich Engels, « La Sainte Famille », « L’idéologie Allemande », « Thèses sur Feuerbach », « Critique de l’économie politique » Textes dispo sur Marxists.org
Paul Mattick, « Karl Korsch », « Le marxisme de Karl Korsch » Textes dispos sur http://www.plusloin.org/plusloin/spip.php?rubrique22
Pierre Souyri, « Karl Korsch, Marxisme et contre-révolution dans la première moitié du 20ème siècle » Texte dispo sur http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1979_num_34_4_294092_t1_0877_0000_002

 

ARTICLES SUR INTERNET

Karl Korsch (1886-1961) sur : Bataille Socialiste http://bataillesocialiste.wordpress.com/korsch-1886-1961/
Smolny http://www.collectif-smolny.org/mot.php3?id_mot=167
Adel-Spartacus http://web.archive.org/web/20010826051718/www.geocities.com/adel0/adel1.html
Zones Subversives http://zones-subversives.over-blog.com/article-le-marxisme-critique-de-karl-korsch-116431466.html
Marxists.org http://www.marxists.org/francais/korsch/index.htm

 

LEXIQUE

Matérialisme historique ou conception matérialiste de l'histoire
Le matérialisme historique est une méthode d'analyse de l'histoire, des luttes sociales, des évolutions économiques et politiques fondées sur les causes matérielles : en particulier les rapports sociaux de production et les luttes de classe qui structurent la société. "Le mode de production de la vie matérielle conditionne le processus de vie sociale, politique et intellectuelle en général. Ce n'est pas la conscience des hommes qui détermine leur être; c'est inversement leur être social qui détermine leur conscience." Karl Marx, Critique de l'économie politique, préface, 1859.

Matérialisme dialectique
Utilisant comme Friedrich Hegel la méthode dialectique, Karl Marx et Friedrich Engels l'ont appliquée à la conception matérialiste de l'histoire. La dialectique de Marx-Engels, qui s'oppose à celle de Hegel, part du principe que ce sont les conditions matérielles d'existence des hommes (leur place dans les rapports sociaux de production et la lutte de classe) qui déterminent leur conscience et non l'inverse. Le matérialisme dialectique, basé sur la réalité des faits, se distingue du matérialisme ordinaire par une dynamique révolutionnaire visant à transformer la société.

Socialisme scientifique
Friedrich Engels va populariser cette expression en opposition aux socialistes idéalistes. Il s'agit de faire du socialisme une science issue du mouvement réel des choses (en utilisant la méthode matérialiste dialectique et historique) pour donner au prolétariat des pistes d'émancipation théoriques et pratiques.

Idéalisme
L'idéalisme est une doctrine qui accorde un rôle prépondérant aux idées et pour laquelle il n'y a pas de réalité indépendamment de la pensée. Le monde réel n'existe qu'à travers les idées et les états de conscience. Le monde et l'être se réduisent donc aux représentations que nous en avons. Les idéalistes les plus connus sont : Platon, Descartes, Kant, Hegel.

Marxiste orthodoxe
Le « marxisme » devient la doctrine officielle des partis sociaux-démocrates européens à la fin du 19ème siècle. Les marxistes orthodoxes appliquent de façon dogmatique les écrits de Karl Marx en reniant de fait la méthode développée par ce dernier : le matérialisme historique et dialectique.