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Groupe d'Action pour la Recomposition de l'Autonomie Prolétarienne

Note de lecture de l'ouvrage d'Alain Bertho

Lecture n°7 - Janvier 2011
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Le temps des émeutes

Editions Bayard, 2009, 271p.

« Il y a eu l’automne 2005 et les banlieues françaises en flammes. Il y a aujourd’hui la crise et un vent de révolte qui semble ne pas faiblir. Et entre-temps, la Guadeloupe, les émeutes de la faim, le Tibet, Athènes, l’Iran…  Ce livre vient mettre des mots sur des images de plus en plus fréquentes sur nos écrans, peu commentées et rarement mises en relation. Le retour chronologique sur les quarante dernières années démontre la nouveauté et l’ampleur de ce phénomène qui s’impose chaque mois un peu plus dans le monde entier. »

Je ne sais pas si les émeutes sont de plus en plus fréquentes. Ca ne paraît pas évident étant donné que les moyens d’information par le passé n’étaient pas aussi développés qu’aujourd’hui et la « répertorisation » des évènements n’était pas systématique. Le titre de ce livre reste quand même aguicheur pour un militant révolutionnaire. Le terme d’émeute renvoie à une certaine situation de révolte, de révolution ou de troubles dans l’ordre établi.

Les deux premières parties du bouquin (« En quête du contemporain » et « Lexique de la colère ») essayent de répertorier et d’expliquer les émeutes en fonction de leur origine. Emeutes contre la vie chère, après une élection, durant un match ou émeutes racistes. Les exemples utilisés ont, pour un militant qui se tient informé, déjà été aperçus sur internet : la commune d’Oaxaca, la résistance de Redeyef, raid sur Sidi Ifni, mais aussi d’autres évènements moins connus survenus en Chine, au Canada, au Sénégal, aux États-Unis… La liste peut être longue mais l’auteur s’attarde à juste titre sur les émeutes de 2005 et les manifestations de 2006 en France ainsi que sur les émeutes de décembre 2008 en Grèce.

L’auteur de ce livre est professeur d’anthropologie et son analyse est pertinente quand il traite de l’environnement des émeutes : « Les émeutes nous parlent de la ville. Elles nous en parlent parce que c'est leur espace social; leur théâtre, leur territoire, souvent nocturne. Mais la ville n'apparaît pas seulement comme le lieu de l'émeute. Elle en est la matière; elle en est un enjeu. » Mais les analyses qu’il développe dans sa troisième et dernière partie « L’Etat sans politique » sont limitées par ce qui pourrait être qualifié : « la pensée bourgeoise ».

Dans le chapitre neuf « L’émeute contre la politique ? », Alain Bertho s’interroge sur le rapport de l’émeute envers l’Etat et le pouvoir : « L'émeute qui suit l'élection et celle qui précède le coup d'Etat ont quelque chose en commun: le pouvoir (et celui qui l'exerce), ne leur est pas indifférent. Mais ni dans un cas, ni dans l'autre, les émeutiers ne se donnent les moyens d'avoir la main sur ce pouvoir, sur la nomination de ceux qui le détiennent. S'il ne s'agit en aucun cas de révolution au sens des XIXe et XXe siècles, pour autant il ne s'agit pas non plus d'explosion de colère aveugle et sans lendemain. Il s'agit au contraire de l'expression d'une exigence sur l'Etat et sur la façon dont il est géré. L'émeute porte une prescription sans s'aventurer dans les mécanismes du pouvoir. L'émeute est dehors, mais non indifférente. » Cette affirmation est à moitié vraie. Certaines émeutes peuvent en effet ne pas être conduites en vue d’un renversement du pouvoir, comme ce fut le cas pour les émeutes de 2005 dans les banlieues. Les émeutes suite à l’élection présidentielle de Sarkozy voulaient clairement exprimer le rejet de sa prise de pouvoir. Il y a quand même des personnes participantes qui pensent à pousser ces émeutes au-delà de la révolte pour en faire une arme de révolution prolétarienne. Tous les émeutiers n’ont pas la même conscience politique.

En parlant des émeutes contemporaines, l’auteur nous dit : « Il semble à peu près certain qu'on ferait un gros contresens en y lisant une dynamique insurrectionnelle préfigurant de futures révolutions. Ces révolutions-là appartiennent aux siècles qui sont derrière nous. Elles supposent une pensée populaire de la politique qui réfère cette dernière à l'Etat et à la prise du pouvoir d'Etat. Ce qui se joue aujourd'hui est plutôt dans la constitution culturelle de subjectivités en partage hors de l'Etat. » L’auteur pense donc que les émeutes ne sont pas une dynamique pour la révolution. Il pense que les émeutes surgissent pour signaler à l’Etat ce que ce dernier a manqué de faire. Ce serait une sorte de rappel à l’ordre du pouvoir. Les émeutes en Grèce ont pourtant prouvé le contraire. Les insurgés n’ont pas hésité à mettre en avant comme mots d’ordre l’abolition du capitalisme et de son système étatique. Ce n’est pas parce qu’une émeute ne parvient pas à la révolution qu’il faudrait la juger comme une simple explosion de colère par manque de moyens.

La révolution prolétarienne mondiale reste à construire et les émeutes peuvent être des tests lancés à la bourgeoisie pour connaître sa force de réaction. Les révolutions appartenant aux siècles passées –comme dit l’auteur – sont des mines d’information pour ne pas répéter les faiblesses qu’elles ont eues. Mais l’avenir ne passera pas par « la nouvelle figure de la politique (…) : c’est une politique de paix, c’est une distance volontaire à l’égard de l’espace étatique et c’est une parole qui résonne parce qu’elle s’ancre dans des principes. » L’auteur rejoint la pensée altermondialiste selon laquelle, il faudrait s’organiser et construire en dehors du système capitaliste à travers des « résistances locales » ou des « forums sociaux mondiaux ». C’est faire fi de la lutte de classe et des antagonismes qui structurent la société capitaliste. C’est ne pas voir que la bourgeoisie participe à ces processus altermondialistes. Si l’on veut « transformer la catastrophe annoncée en un avenir pour tous », il faudra en passer par la destruction de l’Etat, en un face-à-face avec la classe possédante et dirigeante. Prétendre le contraire c’est de l’utopie de petit-bourgeois. Les cocktails Molotov n’ont pas fini de voler.

À voir, le site Anthropologie du présent, d’Alain Bertho qui recense les émeutes à travers le monde : http://berthoalain.com/