-

Groupe d'Action pour la Recomposition de l'Autonomie Prolétarienne

Ultragauche

Dernière mise à jour : Août 2012
Bookmark and Share

Il y a encore quelques années, ce terme semblait tomber en désuétude. Depuis, ayant bénéficié de la (mauvaise) publicité de l’ex-ministre de l’Intérieur Michèle Alliot-Marie (mai 2007 - juin 2009) et de ses laquais médiatiques, l’étiquette « ultragauche » retrouve une seconde jeunesse. Si le terme est désormais connu du plus grand nombre, rares sont ceux qui seraient capables de dire ce qu’il recouvre réellement. Et pour cause : le discours spectaculaire sur l’ultragauche est tenu par des personnes qui, la plupart du temps, mentent délibérément à son sujet.

Au même titre que le sans-papiers, le jeune de banlieue et quelques autres, le militant d’ultragauche (ou supposé tel) est en passe de devenir un des épouvantails exhibés par la bourgeoisie pour détourner l’attention des véritables problèmes du prolétariat (chômage, boulots précaires, dégradation des conditions de travail, retraites de misère…). Dans le même élan, la classe dominante brandit, entre autres, la menace de l’ultragauche pour justifier ses nombreuses atteintes aux libertés démocratiques. Brice Hortefeux, autre ministre de l’Intérieur déchu (puisque condamné deux fois par sa propre « justice »), n’avait-il pas pris prétexte d’une manifestation agitée à Poitiers en 2009 pour annoncer la création de deux nouveaux fichiers policiers, venant s’ajouter aux 58 déjà existants ? On retrouve même, en filigrane, ce schéma dans les intrigues d’un feuilleton télévisé à forte audience diffusé sur France 3 (merci le « service public » !). Sans doute une bonne manière pour la classe dominante de (re)gagner le soutien de la population dans cette chasse aux sorcières…

Pour contrer cette désinformation sur l’ultragauche, il peut être utile de commencer par la définir négativement, en rappelant ce qu’elle n’est pas. L’ultragauche n’est pas une « nébuleuse » à vocation « terroriste ». Ses membres ne sont pas des adeptes de l’ « ultra-violence » ou de la « violence extrême », ils se définissent rarement comme « anarchistes » et encore moins comme « anarcho-autonomes ». L’ultragauche n’est pas non plus un repère de négationnistes, comme le laisse à penser notamment Christophe Bourseiller (qui est parfois prof, parfois journaliste, parfois enseignant, mais toujours au service du système capitaliste). Julien Coupat a tort quand il réduit l’histoire de ce courant révolutionnaire après les années 20 à « quelques inoffensifs volumes de marxologie »… Mais les médias qui se sont acharnés sur lui et les autres « inculpés de Tarnac » en novembre 2008 ne sont pas moins dans l’erreur quand ils réduisent les activités de l’ultragauche aux affrontements avec les forces de l’ordre et aux bris de vitrines !

Une chose est sûre : l’ultragauche fait l’unanimité contre elle. Des communiqués des organisations trotskystes ou « libertaires » condamnant les actions qui lui sont attribuées en passant par les scénaristes de « Plus belle la vie » et les colonnes de la presse nationale et locale, la tonalité est la même : sus à l’ultragauche ! Mais que désigne vraiment cette dernière ?

Pour répondre à cette question en paraphrasant le marxiste américain Loren Goldner : l’ultragauche désigne les courants révolutionnaires marxistes situés à la gauche du trotskysme. S’il fallait trouver des points communs à ces courants révolutionnaires – avec les aléas qu’une telle démarche comporte, puisque l’ultragauche est tout sauf homogène –, nous pourrions citer : leur hostilité au stalinisme et à ses produits dérivés (maoïsme, castrisme…), leur refus de considérer l’Union Soviétique comme un État socialiste ou un État ouvrier (fut-il « dégénéré », comme l’affirment les trotskystes), leur dénonciation des syndicats vus comme des rouages du système capitaliste et l’importance qu’ils accordent aux conseils ouvriers (tels qu’ils furent sporadiquement mis en place en Russie, en Allemagne ou encore en Hongrie lors de la vague révolutionnaire débutée lors de la Première guerre mondiale et achevée en 1923) en tant que structure clé d’une future société socialiste basée sur la démocratie directe.

Les évènements marquants des premières années de l’ultragauche résident principalement dans les expériences de deux tendances du mouvement ouvrier souvent appelées la « Gauche germano-hollandaise » (dont les principaux théoriciens sont Anton Pannekoek et Herman Gorter) et la « Gauche Communiste italienne » (dont le chef de file fut Amadeo Bordiga). Ces tendances sont aujourd’hui largement oubliées. Pourtant, à la fin des années 1910 puis dans les années 20, elles ont eu de l’influence sur des dizaines de milliers de travailleurs. L’expansion du stalinisme et du fascisme ainsi que des divisions internes ont ensuite considérablement réduit leur audience. Toutefois, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, un groupe d’ultragauche appelé Socialisme ou barbarie (« S ou B ») est créé. Il est basé en France et animé notamment par Cornelius Castoriadis et Claude Lefort (qui évoluera progressivement vers des positions réactionnaires). Un des proches de S ou B, Guy Debord, a aussi contribué à la fondation, en 1957, de l’Internationale Situationniste (IS). Ni S ou B ni l’IS n’ont dépassé le stade du groupuscule (en partie par choix) mais, suite aux grandes grèves de 1968, leurs théories ont connu un regain de popularité.

Ayant échoué à atteindre leurs objectifs révolutionnaires, le groupe S ou B et l’IS ont fini par s’autodissoudre (respectivement en 1967 et en 1972). Si l’existence de ces deux groupes a été brève et relativement infructueuse, cela ne s’explique pas que par des facteurs extérieurs défavorables (prolétariat peu combatif, répression féroce, etc.). C’est aussi parce que S ou B et l’IS concentraient en eux des défauts qui jalonnent l’histoire de l’ultragauche jusqu’à nos jours : tendance à se réfugier dans la théorie et scissions ou exclusions en chaîne découlant d’un sectarisme et/ou d’un manque de démocratie interne.

Ces défauts doivent être mentionnés, mais cela ne remet pas en cause la validité des analyses de l’ultragauche. Cette dernière a eu le mérite de proposer une approche novatrice et cohérente du projet révolutionnaire, évitant les écueils d’un certain anarchisme et ceux – autrement plus terribles pour la classe ouvrière – du stalinisme. C’est pourquoi nous ne saurions trop conseiller la lecture des textes d’Anton Pannekoek (Les Conseils Ouvriers), de Guy Debord (La Société du spectacle, Commentaires sur la Société du spectacle) et des autres auteurs d’ultragauche : Otto Rühle, Daniel Guérin, Benjamin Péret et Grandizo Munis, etc.