Le sous-fascisme et la reproduction (a)sociale du capital - GARAP

Groupe d'Action pour la Recomposition de l'Autonomie Prolétarienne

Dévalorisation, recomposition parasitée :
Le sous-fascisme et la reproduction (a)sociale du capital

Communiqué n°43 - Février 2016
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Il n'y a rien qui accompagne mieux le discours économique de la crise, ses appels au travail et à la sueur, que la litanie républicaine. Inquiétant mélange de respect des hiérarchies et des institutions, mêlé de louanges à la communauté et à la tolérance. S’arrêter sur le théâtre navrant des auto-proclamés « élus » de la nation et leurs gesticulations, aussi prétentieuses que poussives, nous en convaincra facilement. Cette même assemblée qui vote la loi Macron, qui nous donne de l'état d'urgence après un renforcement sans précédent du contrôle des vies privées, nous laisse peu de chance de croire en elle. Peu importe alors, les « heures sombres de l'histoire » viendront rappeler à qui n'en veut plus et n'en peut plus que la république est l'horizon indépassable de notre époque de crise. L'argumentaire bien pauvre du point Godwin n'est pas l'apanage des gouvernants, on le retrouve même hors de l'assemblée des pitres, l'extrême-gauche du capital nous servant elle aussi du fascisme partout, pas pour appeler à la république... quoique.

Assemblée nationaleDans ce tintamarre où toutes les oppositions fantoches des politiques traditionnelles s'étonnent de dire la même chose, qu'en est-il du retour réel du fascisme ? « La peste brune » à nos portes, la « bête immonde » », autant d'énervants lieux communs qui paraissent aujourd'hui anodins. Pourtant, le parti de la révolution aurait tort de ne pas chercher à voir plus loin que ce rappel constant aux monstres du fascisme car derrière la mise en scène des clics frontistes point de bottes et de ceintures, mais un régime de république qui perdure, sauvegardant le rapport social capitaliste par des moyens toujours plus violents.
Les ombres fascistes forment un curieux paravent qui masque une seule chose : l'inébranlable république et sa capacité à (nous) administrer perpétuellement la crise comme mode de gouvernance.

Essayons d'abattre l'épouvantail du fascisme et de circonscrire ce qu'il en reste dans notre monde où le spectacle de la marchandise s'est totalement déployé.
A cette fin, nous essayerons de déterminer le rôle historique du fascisme, puis nous verrons comment ses avatars actuels, que nous nommerons « sous-fascistes », se trouvent dans l'incapacité de jouer ce rôle, définitivement obsolète. Mais d’abord, attardons-nous sur la périodisation du développement du capitalisme mise en place par les anciens mouvements révolutionnaires. Car de celle-ci dépend la définition précise, qui est autant sa circonscription historique, du rôle du fascisme.

I) Les différentes périodes du règne du capital

L'un des écueils des différentes analyses marxistes1 est qu'ayant toujours considéré le capitalisme comme une entité sociale déclinante elles n'ont jamais réellement posé la question de sa périodisation future2. Pourquoi d'ailleurs tenter de discerner des caractères saillants, d'établir des distinctions et des ruptures temporels pour qualifier un rapport social qui ne va pas tarder à mourir ?3 Le seul problème alors n'est pas de comprendre, tout a déjà été compris – par Marx, Lénine, Bakounine, prenez n'importe quel saint révolutionnaire – mais de s'organiser.
L'intention est louable, et nous partageons le constat de la nécessité de créer du commun face à la destruction que déchaîne le capital, cependant il est temps aujourd'hui – mais, de fait, il a toujours été temps – de se poser la question de l'évolution du capitalisme. En des termes qui n'aient plus rien à voir avec le léninisme si possible.
Les marxistes auraient pourtant pu recourir à une distinction introduite par Marx entre domination formelle du capital et domination réelle du capital. Malheureusement, si ces concepts signifient quelque chose, n'ayant connu lui-même que le premier type de domination, Marx n'a pu que très imparfaitement théoriser le second. D'autres s'y sont pourtant attelés, mais bizarrement le marxisme les a toujours rejetés. Pensons au concept de spectacle chez Debord, et à ses variations de spectaculaire « diffus », « concentré », « intégré », etc.4

a) le règne de la domination formelle du capital.

UsineQu'est-ce que la domination formelle ? C'est le moment historique, et géographique5, où le capital, universalisant la valeur comme rapport social entre les hommes, s'empare des moyens de production, soumet la sphère humaine du travail, qu'il autonomise et, la coupant du reste du champ social, la refonde à son image. L'histoire est connue, c'est celle de l'accumulation primitive, de ce gigantesque formatage social visant à créer une classe de travailleurs « libres » de toutes attaches (tradition, culture, revendications, etc.) afin de pouvoir salarier celle-ci sans qu'aucune contrainte sociale ne vienne s'y opposer. D'autres ont brossé le portrait solennel de cette fantastique période historique de pillage et de paupérisation qui a permis à la propriété privée de s'instaurer partout où elle n'existait pas et de devenir hégémonique là où elle n'était qu'une forme de propriété parmi d'autres.
En termes marxiens, c'est le moment où le capital prend le contrôle du travail. Toute activité humaine se doit alors d'être commensurable afin de pouvoir produire des marchandises dont la valeur puisse être déterminée. C'est précisément cela la domination formelle du capital : la prise du contrôle de l'activité productive humaine afin de la transformer en travail6. Marx parlait de subsomption du travail sous le capital.
L’auteur du « Capital, Critique de l’économie politique »  avait bien remarqué qu'une dynamique sociale toute particulière était liée à cette phase de domination du capital : appelons-la avec lui le règne de la plus-value absolue.
Sans trop entrer dans les détails techniques, disons que sous ce règne la manière privilégiée du capital pour se reproduire sera d'augmenter la journée de travail le plus possible. Plus il y a de travail, plus le capital se reproduit. Donc augmentons les horaires, faisons des journées de 12h, 14h, 18h, et travaillons tous les jours de la semaine. Faisons sauter la messe et hop un dimanche de plus au turbin !
Or, une journée ne comprenant que 24h, et la biologie humaine étant ainsi faite qu'il lui faut bien manger et dormir, ce type de stratégie se trouve vite limitée, au désespoir de nos capitalistes.
Encore une fois, la suite de l'histoire est connue, les marxistes ont été intarissables sur le sujet. Afin de résoudre ce problème, le capital va refonder l'économie en économie de guerre : c'est la période de l'extension des territoires les plus avancés du capitalisme (Angleterre, Allemagne, France, etc.), la période des colonies et de l'impérialisme (entendu comme politique étrangère agressive), où il s'agit d'aller extirper le travail et trouver des débouchés aux marchandises produites en nombre toujours plus grand.
Plus-value absolue signifie donc une quantité extensive de travail toujours plus grande, par n'importe quels moyens.
Le problème historique qui se pose à la fin de cette période, c'est que le standard de valeur n’est plus conforme au degré de développement des forces productives, menaçant de mettre en péril la loi de la valeur elle-même. L’écart entre la valeur revendiquée par les titres à la plus-value et la plus-value réellement disponible appelle dès lors à une gigantesque destruction de capital et ce, afin de relancer le cycle d’accumulation global. Il ne reste plus qu'à déclencher une déflagration générale dont la guerre mondiale ainsi que la dépression économique seront les expressions..
Globalement, on peut bien considérer que tout ce que le « marxisme » a théorisé en est resté à ce point historique s'achevant en gros entre les années 30 et la fin de la Seconde Guerre Mondiale. On s'en convaincra facilement en voyant que tous les concepts et productions théoriques des marxistes, qui avant les années 30 se précisaient, s'opposaient, se réfutaient, bref changeaient, se figent à ce moment-là pour n'être plus que la répétition du même7.
Or nous pensons que c'est précisément à partir de ce moment qu'il faut, au contraire, commencer à repenser le capitalisme différemment. Car c’est à cette époque qu’advient la domination réelle du capital.

b) Le règne de la domination réelle du capital.

Ville japonaisePour faire simple, la domination réelle du capital correspond au moment historique et géographique où l'extension pure et simple de la journée de travail totale n'est plus suffisante pour rassasier le capital. Il faut donc arrêter d'aller vers « l'extérieur » (les territoires étrangers vierges de toute formes de capitalisme) et se tourner vers « l'intérieur » : analyser comment il est possible d'extirper plus de travail dans une seule journée, dans une seule heure. C'est le temps des grandes restructurations du mode de production. C'est l'apparition du fordisme et du taylorisme, qui en leur temps ont fait grimper les taux de productivité par centaines de pour-cent. Le travail est décomposé, segmenté, en un ensemble de gestes si simples que bientôt ce sont des machines qui les exécutent ; on parle alors de règne de la plus-value relative.
Cependant, le plus important pour comprendre cette période ne se trouve dans aucun tableau de statistique économique, et l'augmentation du profit ne saurait expliquer, et encore moins qualifier, cette époque. Au risque d’être schématiques, mais pour conserver la charge pédagogique du présent propos, disons que le véritable trait saillant de cette ère du capital, c'est que sa logique déborde le marché et l’usine pour conquérir, tout en les recomposant, l’ensemble des activités humaines. La productivité du travail est le moteur de cette dynamique qui va progressivement compléter la fonction de producteur avec celle de consommateur, chargé d’écouler l’abondance de marchandises. Autrement dit, le rapport social capitaliste lorgne de plus en plus vers « le reste » du monde social. Un monde social qui, avant le vingtième siècle, lui est encore majoritairement étranger. Les formes de solidarité, les activités externes au travail, les rapports sociaux : genre, religion8, etc. avaient jusque-là bien été utilisés par le rapport social capitaliste à des fins d’extension et de consolidation, mais il ne les avait pas encore redéfinis afin de les rendre optimaux selon ses uniques critères de valorisation.
Avec la domination réelle, tous ces « espaces de libertés »9 doivent être soumis au seul impératif de la relation sociale capitaliste : sa reproduction élargie.
C'est à ce moment que le capital qui, en tant que potentialité sociale a toujours contenu une certaine vision de l'homme10, met systématiquement en œuvre un véritable projet anthropologique : le devenir-marchandise de l'ensemble de l'être social. Sortant du travail, sa sphère privilégiée, le capital va soumettre à lui la consommation, afin de contrôler les débouchés, et avec elle ce qu'il est commun aujourd'hui d'appeler « les loisirs », lesquels enveloppent l'énorme part de temps vacant qui n’était pas encore tombée sous le contrôle du capital.
Quel est le vecteur de ce projet anthropologique ? La marchandisation de toutes les facettes de l'existence. L'activité physique se transforme en sport, le temps vacant en loisirs, la détente en cocooning, l'hygiène en soin du corps, etc. Tout ce que le capital n'a pas pu éliminer lors de sa période de domination formelle, il le remplace par sa forme marchande dans la domination réelle. La marchandise devient le tout de l'être social, elle incarne la métaphysique du monde capitaliste, le surplus d'âme d’un capitalisme qui a éradiqué toute autre forme de socialité.

Posons-le tout de suite, le fascisme, loin d'être le signe de décadence du capital, n'est qu'une période de transition entre ces différentes formes. Il permet, avec le keynésianisme et les capitalismes d'Etat dit « socialistes »11, d'opérer la transition entre une forme de domination du capital fondée uniquement sur le travail et son extension, et une forme de domination nouvelle : la marchandisation intégrale. Debord disait « le Spectacle ».
Si l'on veut réellement comprendre le fascisme, et en finir avec son fantôme perpétuellement ressurgissant – propice à toutes les collaborations de classe – il semble impossible de faire l'économie de son rôle historique particulier. Et ce rôle dépasse de beaucoup la seule perspective que lui attribuent les actuels gauchistes de toutes obédiences.

II) Le rôle historique du fascisme.

Si nous nous sommes permis d'introduire longuement une périodisation en deux temps du développement de la société capitaliste c'est que le rôle historique majeur du fascisme consiste précisément à assurer la transition entre ces deux formes de domination12. Ce rôle joué, l'acteur n'a plus besoin de revêtir le costume sur une scène dont les seuls décors suffiront à entretenir le récit.

a) Qu'est-ce que le fascisme ?

Contre le fascismeQue mettre derrière le concept de fascisme ? Quelle extension lui donner ? Autant d'analyses, autant de différences. Même au sein du marxisme, la définition du fascisme n'est pas claire et ressemble plus à une accumulation de caractéristiques techniques ( réinvestissement du mythe et de la religiosité autour du culte du chef permettant de masquer un opportunisme économique et politique, utilisation de la propagande de masse, politique extérieure agressive permettant aux agents capitalistes des industries lourdes de bénéficier des superprofits de l'économie de guerre…) qui décrivent des aspects authentiques de la réalité du fascisme historique mais retombent souvent in fine dans le psychologisme économique lorsqu'il s'agit d'expliquer son avènement et surtout son « succès » politique13.
Le marxisme souffre également d'un autre problème face à la définition du fascisme : il peine fortement à en caractériser l'originalité particulière. Que ce soient dans les textes de Trotsky14, de Guérin15, ou tout simplement dans les comptes rendus effectués par la Troisième Internationale, le fascisme, bien que son originalité historique soit parfois soulignée, est constamment ramené à une période ou une autre de l'histoire du mouvement social : Bonapartisme ou Rome Antique, toutes repeintes avec le vernis de la modernité technique.
Les lectures non-révolutionnaires, qui se trouvent parfois être plus fouillées sur le plan de l'analyse factuelle, divergent souvent sur des points techniques – quel régime peut être défini comme étant fasciste ou non ? – pour se retrouver d'accord sur le caractère, parfaitement appauvrissant, de « totalitarisme »16 17.
Il nous semble plus intéressant d'aborder le phénomène fasciste sous l'angle de son rôle historique et ainsi de se poser la question non pas de ce qu'il est, cherchant ainsi à dégager un concept ré-applicable par la suite, mais du rôle qu'il a joué. Faisant ainsi, il est beaucoup moins sûr qu'on puisse forger une analyse transposable politiquement18. Par contre, on arrivera sûrement à mieux comprendre sa singularité historique.

b) Son rôle historique : instaurer une nouvelle forme de domination du capital en détruisant la constitution du sujet révolutionnaire.

D'un point-de-vue révolutionnaire le rôle du fascisme semble relativement évident et le marxisme traditionnel ne s'y est pas trompé : le fascisme intervient pour contrer le mouvement ascendant de la révolution19. Ou dit autrement, le fascisme prend forme dans les limites du mouvement révolutionnaire : il se forme tout d'abord lors des premiers hoquets de recul20, avant de prendre son envol en se servant de la destruction du sujet révolutionnaire comme d'un marchepied. Cette thèse est un lieu commun de l'analyse révolutionnaire. Pourtant, elle a rarement été poussée jusqu'à son terme. En effet, si le fascisme est souvent reconnu comme un mouvement contre-révolutionnaire, il est plus rarement perçu comme un mouvement authentiquement révolutionnaire.
Ce caractère révolutionnaire peut se dire de deux manières :
1) L’une des sources de l'idéologie fasciste se situe dans le mouvement révolutionnaire lui-même.
2) Le fascisme a historiquement joué un rôle révolutionnaire. Non pas du point-de-vue d'une révolution prolétarienne, mais de celui d'une révolution du rapport social capitaliste, le passage de la domination formelle à la domination réelle.

Formulées ainsi, ces deux manières de caractériser le fascisme semblent aberrantes d'un point-de-vue marxiste. C'est là son principal aveuglement : le marxisme est non seulement incapable de cerner le caractère révolutionnaire du fascisme mais il faut même reconnaître que c'est de sa propre théorie réifiée du sujet révolutionnaire que la théorie fasciste tirera ses principales trames à ses débuts. Voyons ces deux thèses :

1) Le marxisme comme source du fascisme.

Le fascisme prend racine dans des phénomènes sociaux et idéologiques aussi divers que complexes. Parmi d’autres, on peut évoquer ici la « solidarité des tranchées », un élitisme romantique antihistorique, l’esthétique du culte de la mort, la haine anti-Lumières, ou encore le fanatisme marchand portée par la petite bourgeoisie en péril.  Mais le fascisme s’inspire aussi des profondes défigurations du matérialisme historique opérées par les IIème et IIIème Internationales, particulièrement en ce qui concerne les classes sociales et l’Etat. Plus précisément, le marxisme va s’attacher à transmuer le sujet révolutionnaire prolétarien en masse populaire. Le prolétariat, alors réifié pour mieux perdre son potentiel, aussi intrinsèque qu’exclusif, de libre destructeur de toutes les classes sociales (y compris lui-même), est ravalé au rang disciplinaire et anhistorique de classe du travail. La place que le capital assigne à la classe ouvrière dans le mode de production est ainsi magnifiée au point de devenir  le point culminant, le parangon, d’un stade de développement supérieur des forces productives, autrement dit, du monde futur. Cette distorsion efface le projet autonome de libération universelle inhérent à la révolution prolétarienne et lui substitue le culte du travail, comme célébration identitaire et productiviste.

« L’Etat populaire », cher à Ferdinand Lassalle et ses épigones, va dès lors résumer la perspective politique de cette catégorisation avilissante de l’être social. Cette appellation recouvre une formule de gestion de la société qui privilégie l’interventionnisme étatique sur le plan économique ainsi que la socialisation, par des procédés eux aussi étatiques, de la reproduction de la force de travail. Aucune abolition de la forme marchandise, donc du salariat, ne figure dans ce programme, qui transforme plutôt la force de travail en une élite, laquelle sera concrètement incarnée dans ses « représentants », spécialistes en charge de sa gestion. Il s’agit d’ériger une société plus rationnelle, au sens profondément capitaliste, c’est-à-dire  mieux ancrée dans les irrationalités que sont l’Etat et le productivisme.
En somme, l’Etat populaire est une version modernisée du mercantilisme, qu’une caste de fonctionnaires formée au scientisme marxiste se propose de mettre en œuvre au tournant du 20ème siècle, alors que le capitalisme connaît sa plus grave crise de transition. Cette apologie réactionnaire de l’Etat bourgeois au service du peuple allait s’emparer - pour mieux les subvertir - des notions de socialisme et de communisme. La jonction artificielle entre dynamique réactionnaire et notion révolutionnaire prend alors tout son relief. La même recette idéologico-politique allait se retrouver sous l’auspice des léninistes, qui allaient lui injecter une dose de violence révolutionnaire imposée par le théâtre d’opération russe et la calamiteuse situation dans laquelle la Première Guerre Mondiale avait jeté le prolétariat planétaire.

À ses débuts, la théorie fasciste italienne, puisant dans un certain anarcho-syndicalisme, part de cette même analyse réifiée des classes sociales21. Une vision bipolaire immuable qui va peu à peu se tourner vers des catégories parfaitement absolutisées : le prolétaire est remplacé par le producteur et le bourgeois par le parasite. Le rôle de George Sorel dans cette transition est crucial. Peu de parcours personnels ont autant préfiguré la destinée sociale et intellectuelle de mouvements de pensée majeurs. À partir de ses travaux, toutes les positions défendues par le marxisme de la IIème Internationale, des plus métaphysiques aux plus concrètes, vont être simplement récupérées. Et cette récupération ne sera pas opérée de n'importe quelle façon mais selon le fil d'une ligne générale, d'un présupposé fortement ancré dans le marxisme : le productivisme.
Le syndicalisme d'obédience marxiste fondant un économisme visant à réduire le politique (le fameux « apolitisme » de l'anarcho-syndicalisme) ouvre la voie à une analyse vulgairement économiciste des acteurs et du monde social22. Celui-ci est réduit alors à l'opposition entre producteurs et parasites sur la base de la jeune économie marginaliste23.  Positions économiques qui sont elles-mêmes réifiées, dans la plus pure tradition libérale, pour fonder un énième « état de nature » économique d'où la dimension politique a disparu et n'a, en conséquence, plus rien à dire24.
Mais l'inversion ne s'arrête pas là. Ce glissement du sujet social révolutionnaire de prolétaire à producteur aboutit politiquement à la mise en avant de la Nation. Celle-ci est reformulée comme Nation des producteurs. Dès lors, la dimension de classe s'efface par la réhabilitation de la bourgeoisie productive.
La prise de position politique du marxisme envers la violence, comme mal nécessaire, est également réinvestie pour se trouver enveloppée dans un mythe général de la violence, à même de mobiliser toute une troupe d'anciens combattants.
L'inversion est même poussée au niveau philosophique lorsque l'analyse historique rationnelle des conditions sociales, comme principale source de connaissance pour les marxistes, est transformée en un idéalisme moral antirationaliste, mettant le mythe au centre de la dynamique sociale. In fine Marx25 est remplacé par Bergson et Nietzsche26.

Ainsi, si le marxisme a manqué le caractère révolutionnaire du fascisme c'est notamment parce que son propre appareil théorique s'était trouvé inversé point-par-point jusqu'à la défiguration, et ce, afin de permettre l'une des politiques les plus réactionnaires qui ait jamais eu lieu.
Mais cette raison majeure n'est pas la seule, l'autre source d'aveuglement provient du prophétisme des marxistes qui voyaient leur époque comme la dernière du règne social du capital. Lourde erreur.

2) Fascisme et fin du capitalisme.

Revenons maintenant sur le rôle révolutionnaire du fascisme.
Malgré une rhétorique révolutionnaire qu'il n'abandonnera jamais vraiment27, le fascisme, tant italien qu'allemand, fut, dès sa genèse, un mouvement bourgeois. Son premier rôle fut d'ailleurs, bien avant ses prétentions étatistes, de servir de milice anti-ouvrière à la grande propriété privée. Les seuls révolutionnaires n’ayant jamais pensé qu'il y ait un seul atome de révolution, au sens communiste du terme, dans le fascisme, sont ceux qui l'on rejoint en traversant la barrière de classe, c’est-à-dire des transfuges. Pour tous les autres, l'évidence de son caractère parfaitement réactionnaire n'était que trop grossière.
Mais qu’on ne s’y trompe pas, si le fascisme correspond à une apogée de la réaction, c’est à la fois d’un point de vue qualitatif, qui voit sous sa férule l’éradication totale du mouvement ouvrier, mais aussi sur un plan processuel : le fascisme vient achever une dynamique réactionnaire, principalement entreprise par la social-démocratie qui, en Italie (répression des grandes grèves de 1919) comme en Allemagne (écrasement des soulèvements révolutionnaires de 1918-1923) avait déjà asséné des frappes décisives au prolétariat, préfigurant les coups de grâce infligés par les chemises brunes et autres SA.
Ce summum de la réaction, incarnée dans le fascisme, a occulté le rôle révolutionnaire de celui-ci.
En complément de sa fonction ultra répressive du mouvement ouvrier, le fascisme a non seulement permis à l'appareil productif du capital de se redéployer sur une échelle nouvelle28, mais aussi –plus largement- au rapport social capitaliste de lancer l’assaut sur ce qu'il n'avait jamais véritablement réussit à atteindre : l'extériorité de son domaine originel de déploiement qu'est le travail.
Le caractère propagandiste du fascisme italien et allemand, ainsi que son dirigisme politique et économique29 complet n’ont pas été uniquement des moyens techniques à la seule fin de la domination de classe ; ils ont ouvert le monde social à la relation capitaliste, ils ont détruit l'homme d'autrefois.
Tout comme l'accumulation dite « primitive » avait dû détruire les formes de socialité, de prise en charge sociale et d'ethos qui lui précédaient afin de permettre l'avènement de la domination formelle du capital et sa prise de possession de l'activité productive pour la transformer en travail, le fascisme a brisé les formes sociales encore réfractaires à l'expansion totale du capital sur la vie sociale. En ce sens, il a été l'un des vecteurs de la mise en place de la spectacularisation de la société, de la société refondée à l'image du rapport social capitaliste.
L'horreur du fascisme tient toute entière dans le fait que son « mythe de l'homme nouveau » ait d'une certaine manière bien été réalisé. Certes pas sous les traits décrits par ses idéologues : pas de bête blonde ou d'alliance organique des producteurs nationalistes, mais une atomisation sociale ne répondant plus qu'à la fausse resocialisation par la marchandise. Le fascisme30 a permis de poser les bases sociales de ce « monde réellement renversé », dans lequel « le vrai n'est plus qu'un moment du faux ».

Lénine, L'impérialisme, stade suprême du capitalismeSi ce caractère révolutionnaire n'a été qu'imparfaitement saisi par les marxistes c'est, comme nous l'avons déjà signalé, notamment parce que ceux-ci voyaient le capitalisme comme un régime social en sursit. En conséquence de quoi, il leur était impossible de souscrire à la thèse de l'apparition d'un groupe social jouant un rôle révolutionnaire du point-de-vue du capital.
Le concept de décadence du capitalisme, de son accession à un stade « final », est l'une des idées majeures du marxisme des années 20. Son avatar le plus connu est bien sûr le livre de Lénine sur le sujet, où il définit l’impérialisme comme le « stade suprême » du capitalisme31.
L'argumentation de Lénine, majoritairement reprise par l'I.C, part de l'état de concentration du capital apparut avant la Première Guerre Mondiale et y applique la loi économique marxiste de la baisse du taux de profit. On pourrait la résumer ainsi : la concentration des capitaux entraîne une augmentation du capital constant et une baisse du capital variable. Or seul le capital variable est producteur de valeur, ce qui entraîne donc une chute du taux de profit. Chute qu'il s'agit de compenser par une extension de l'exploitation hors du capitalisme national permettant d'obtenir des surprofits. C'est la période historique de l'impérialisme.
Nous laisserons ici l'évaluation de la pertinence de cette analyse, même pour l'époque. Il n'y a qu'une chose à retenir, c'est qu'elle a servi de base à la conception, ou aux conceptions, « décadentiste » du capitalisme. Ainsi le marxisme considérait la crise de 1929 comme le symptôme majeur de la crise finale du capitalisme, et le partage du monde entre les différentes puissances militaires capitalistes comme l'ultime organisation spatiale et sociale qu'il s'agissait de dépasser. Ce qui fut, évidemment, une erreur32.
C'est cette périodisation qui a rendu le marxisme aveugle quant à la nature du fascisme et du développement du capitalisme qui allait succéder à la Seconde Guerre Mondiale. L'ossification théorique, qui avait déjà largement débutée dans la IIème et la IIIème Internationale, est allée en s'intensifiant pour finir par former la bouillie intellectuelle que nous sert l'extrême-gauche du capital depuis 70 ans, avec ses errements tiers-mondistes et alternativistes. Entendons, l'incapacité à reconceptualiser le sujet révolutionnaire33 et à penser les évolutions du capitalisme.

En résumé quel a été le rôle historique du fascisme ?
1) L’achèvement d’un cycle de destruction du sujet révolutionnaire.
2) La mise en place des éléments de transition de la domination formelle à la domination réelle sur le cadavre encore fumant de la révolution. Indiquons rapidement quelques éléments de cette transition :
- L'étatisation massive de l'économie.
- La première mise en place d'une direction de production totalement scientifique afin de rationaliser le travailleur social : c'est bien l'industrie de guerre, dont les prémisses apparaissent avec la Première Guerre Mondiale, qui a permis les premières véritables mises en place, au niveau massif des procédés de production scientifique : taylorisme comme système et fordisme comme moyen.
- L’accomplissement d’une accumulation primitive, par la mise au pas et la destruction des formes de résistances anciennes (notamment syndicales) au moyen d'un corporatisme d'un type nouveau. Un corporatisme ayant plus à voir avec une militarisation soft.

III) L'époque actuelle et le sous-fascisme.

Manifestation d'extrême-droiteDepuis 1973 la dévalorisation est devenue l'horizon indépassable de la domination de classe instituée par les rapports de production capitalistes. Inscrite dans l'A.D.N  de ce système social, elle a enfin atteint les formes de conscience des groupes favorisés de cette relation sociale. Mettre à mal les procédés de reproduction sociale portés par les précédents régimes d’accumulation, voilà le rôle politique des actuels tenants de l’ordre marchand. Cette dévalorisation, qui se traduit, en termes marxiens, par la non-reproduction du capital fixe et de l’environnement naturel ainsi qu’au travers d'une attaque frontale de la composante V dans la constitution organique du capital34, devient perceptible socialement avec la globalisation de deux grands problèmes : l'écologie et la guerre.
Dans les centres capitalistes, l'artisan des politiques de dévalorisation de ces quarante dernières années a porté plusieurs masques. Le plus connu : le néo-libéralisme des Thatcher, Reagan et Pinochet, formule de gouvernance qui inclut aussi la recomposition du capital opérée par la gauche mitterrandienne en France.
Conséquence de la nouvelle phase de contraction de la reproduction sociale soumise au capital, intervenue en 2008, le problème de la recomposition du sujet révolutionnaire, le spectre du communisme, refait surface dans un monde qui avait arrêté de le prendre au sérieux, jusqu’à en oublier l'existence, depuis plusieurs décennies.
Mais dans un monde où l'ère des masses s'est achevée lorsque la marchandise, accouchant d'elle-même dans la mise en place de la domination réelle de la relation sociale capitaliste, a donné les premières formes de finalisation du projet anthropologique dont elle est fondamentalement porteuse, l'atomisation en parcelles (individus) de l'être social, l'option étatique-totalitaire du fascisme historique n'a plus sa place.
Le ressort majeur de l'option sociale principale instaurée par la marchandise, et qui a aussi bien hanté que structuré le XXème siècle, souvent qualifié par elle-même de « société de consommation », peine de plus en plus à fonctionner en raison de l'écrasement de la reproduction sociale. La métaphysique de la possession, la consommation comme arrière-monde, n'est pas encore morte mais il s'agit pourtant de la conserver car le rapport social capitaliste n'y a pas encore trouvée de substitut35.
Ainsi le cadre historique qui a vu apparaître la nécessité de hisser le fascisme, d'une politique de brigands jusqu'au rôle historique de recomposition du rapport social capitaliste, par la destruction du sujet révolutionnaire, n'existe plus. Le totalitarisme grossier des régimes en bottes s'est dissout dans la mise en spectacle de la société, dans le plongeon du social dans le mauvais infini d'une consommation vécue comme finalité. Non, le fascisme ne reviendra pas !
À cela, il faut ajouter l'efficacité acquise par les États en termes de contrôle des populations. Contrôle qui peut prendre une forme préventive : mise en place du système de carte d'identité36 , utilisation des marges (prisons, accueils sociaux) dans des buts de contrôle directe des outsiders, des non-conformes, mise à disposition de la police du fichage de masse, aggravé par le recours à l'A.D.N. La forme autoritaire pure n'est pas en reste : maillage du territoire par diverses formes de police, entraînement d'unités spéciales à la gestion des foules et des mouvements sociaux, utilisation de matériel militaire pour des objectifs de « maintien de l'ordre », introduction d'armes soft qualifiées de « non-létales ».
Cette optimisation de l'État dans son rôle répressif a rendu obsolète, de fait, l'utilisation d'une méthode directement autoritaire.

À trop scruter les éventuels retours d'un trop connu autoritarisme militaire, comme réponse à la crise sociale, les idéologies d'extrême-gauche et républicaines37 perdent de vue38 le rôle des facteurs de continuation réels du fascisme historique. Continuation d'autant plus pernicieuse qu'elle avance sous des habits rénovés.
Dans l'ère post-moderne de la fin des idéologies de masse39, la réapparition du devenir communiste agite le sommeil des laquais et défenseurs de la bourgeoisie. Pris de panique, les divers représentants de son existence se cramponnent non pas au statu quo d'une situation qui fluctue de toute façon trop rapidement, mais à la dynamique qui anime le cœur de leur monde : l'accumulation du capital. Les véritables continuateurs du rôle historique du fascisme sont à chercher ici.
Ils s'identifient non par leur caractère réactionnaire, au sens d'une tentative de retour en arrière, mais bien plutôt par la formidable volonté morbide de recomposer une socialité, que le dieu marchandise a déclarée périmée, au sein de la socialité propre de la marchandise. Redéfinir du social tout en conservant la dynamique même de l'asocialité propre au monde marchand. Et ainsi, d'anciennes formes de communautés aux constructions symboliques et théoriques totalement irrationnelles et dont le rôle social s'est trouvé balayé par les événements, se retrouvent fantasmées puis proposées en modèles de société : religions, république, cultures « locales » ; identités « populaires », etc.

Puisqu'il faut bien rassembler et nommer politiquement ce galimatias de stratégies et de revendications, nous les appellerons sous-fascistes, afin de souligner la scission absolue qui les séparent de leur modèle historique : leur incapacité à assumer la mutation du rapport social capitaliste, leur impossibilité d'être révolutionnaires.
Ils ne sont pourtant pas les seuls à chercher la recréation du social. Ce qui différencie plus précisément ces continuateurs historiques du rôle du fascisme des autres créateurs de religions post-modernes, c'est qu'ils aspirent à recréer le social en réinscrivant la socialité dans les schémas périmés qu'elle a précédemment revêtue : religieux, culturels, identitaires.

Afin de se prémunir contre la résurgence d'un sujet communiste les artificiers du sous-fascisme fantasment dans un premier temps des catégories sociales rendues obsolètes et inefficientes par les mutations sociales successives, notamment celles produites par le fétiche-marchand au cours de son devenir-monde ; dans un second temps ils réajustent, la plupart du temps inconsciemment, ces catégories aux impératifs de la forme sociale dominante. Ainsi les oripeaux des anciennes religions, les vestiges des cultures et traditions jetées aux oubliettes par l'hégémonie de la réification marchande, se trouvent exhumées puis redécorés afin de satisfaire à la valorisation du capital. L'ancienne opposition au lucre du christianisme, par exemple, ou le féodalisme précapitaliste porté par le bouddhisme, ou encore la pudibonderie conquérante avancée par l’islam, sont tordus dans tous les sens afin d'être réduits à de pauvres prescriptions morales guidant l'agent individuel et économique dans le monde de la marchandise et lui offrant un surplus d'âme toujours bon à prendre en ces temps de perte de sens..

Les casernes du sous-fascisme sont à l'image des anciennes ascendances fascistes, elles ne se cantonnent pas à l'extrême-droite de l'échiquier politique, mais le traversent en puisant leurs influences partout où la recomposition est permise. Ainsi la gauche multiculturaliste, affadissement pitoyable des luttes dites « périphériques » des années 60-70 (libertés sexuelles, féminisme, minorités ethniques,…) lorsqu'elles se sont trouvées coupées de leur projet révolutionnaire par la marchandisation des corps, choisit de suivre sa trajectoire politique déclinante en devenant le pôle de recomposition de tous les identitarismes. Les scories du mouvement ouvrier réifié, telles que les divers débris du parti dit « communiste », et ses satellites trotskystes et maoïstes, servent d'appui à une défense de l’étatisme ainsi qu’à une revalorisation du salariat comme catégorie éternelle. La haine spontanée contre la forme nationale des personnes issues des flux migratoires engendrés par l'histoire des divers impérialismes se trouve canalisée dans une identité essentialisée, reconstruite après-coup afin de trouver une place dans la société mondiale. Dusse cette place prendre la forme soft d'une reconnaissance républicaine, juridique et économique40 ou celle, plus hard, d'un retour pur et simple dans un lointain pays d’origine fantasmé41.
Les problèmes du genre et du travail, les deux enjeux majeurs de toute politique révolutionnaire, se trouvent ainsi éternellement circonscrits à des catégories réifiés et essentialisées, mais néanmoins économico-compatibles, par une tentative quasi-absurde de retenir le communisme.

Une fois n'est pas coutume, le totalitarisme de la marchandise ne fait pas les choses à moitié : tout en tentant d'anticiper la recomposition du sujet révolutionnaire en le parasitant de ses catégories passées, il recompose la dynamique de sa propre régénération. Ainsi l'éco-compatibilité des catégories qu'il exhume ne permet pas seulement à celles-ci de survivre dans le monde du spectacle marchand, elles servent également de pôle de recomposition à l'accumulation. Ceci s'opère à travers le business communautaire ou par le marché de niches catégorisées qui relancent toujours plus le processus marchand.

En tant que sous-genre d'un modèle auquel ils s'opposent faussement, les sous-fascistes, rompant avec les cultes mythologiques et l’antirationalisme de leurs prédécesseurs, réinvestissent le terrain  de la raison. Ils reprennent alors à leur compte le discours au travers duquel celle-ci s’était développée avec l'avènement de la relation marchande comme principale dynamique sociale : la science est accaparée et singée au mieux. Chaque bavardeur de la cause, chaque pisse-écrits du moment, peut déverser un torrent de statistiques, d'études de terrain, de sondages, le tout mixé avec ses « pensées » de l'instant et appeler ça une « analyse » ou une « étude ». Véritables symptômes vivants de la séparation achevée, ces philistins en arrivent alors à se définir comme intellectuels, comme penseurs, comme théoriciens. Autant de qualificatifs qui doivent nous les rendre suspects, tant cette drôle d’intelligence rendue idiote d'elle-même a déjà nuit au mouvement révolutionnaire dans des temps où elle disait encore le servir42.
Pourtant, aux antipodes de leurs « théorisations », leurs constructions théoriques ne résistent que rarement à une analyse réelle. Et souvent, derrière les diverses logorrhées, est activé le même ressort argumentatif : l'irrationalité magnifiée dans le confusionnisme. Des concepts lâches et mal définis, quand ce ne sont pas de simples préjugés et a priori, sont mis en avant sous couvert de nouveauté de l'analyse alors que leur succès est moins dû au pouvoir de compréhension qu'il façonne qu'au fait que chacun peut y mettre ce qu'il veut. Ces appels constants à l'argumentation ne sont lancés que dans un but : occuper le terrain afin d'empêcher l'avènement de la pensée révolutionnaire. Le rôle le plus clair du sous-fascisme est peut-être là : le parasitage du mouvement d'émancipation de la marchandise.
Encore une fois, le sous-fascisme utilise des moyens différents pour parvenir au même résultat que son aîné historique : se placer sur le terrain de la raison, certes, mais d'une manière irrationaliste,  pour y générer toujours plus d'équivoque, de confusion et de compréhension idiosyncratique, que rien ne viendra jamais contredire. Rien n'infirmant aucune de ces thèses, elles trouvent leur légitimité à être sans cesse rabâchées.

La forme la plus spectaculaire, et donc la plus fausse, de ces appels à la raison est le conspirationnisme. À lui seul, c’est un marqueur quasi-certain du sous-fascisme lorsqu'il s'annonce sous sa forme la plus pure. En lui, la rationalité singée de l’argumentation se met au service de l’irrationalité totale des objectifs politiques. L'étude des sociétés d'étudiants de la grande bourgeoisie, des groupes de privilégiés, la mise en perspective paranoïaque des événements historiques, et surtout la géopolitique élevée au rang de dogme, sont autant de composantes argumentatives qui viennent fonder la vision d'un ennemi totalement malfaisant, cherchant paradoxalement a contrôler toujours plus un monde qu'il contrôle déjà totalement.
Dans l'architecture de ce discours se reflète totalement le déploiement social des sous-fascismes. Le complotisme peut se situer à la gauche du capital comme à sa droite, il peut mettre en jeu le sentiment révolutionnaire de la résistance, il se tiendra contre les élites, se pâmera de subversions les plus osées, mais in fine tous ces artifices ne serviront qu'a recomposer du social sans préalablement remettre en cause la dynamique morbide qui l'habite. L'ancien mouvement révolutionnaire aurait qualifié, avec raison, son objectif de collaboration de classe.

Vêtement conspirationnistePreuve de leur inanité politique, les sous-fascismes se trouvent incapables de produire une analyse radicale de leur époque et en restent aux catégories réifiées en guise de pense-bête. Tout leur soi-disant appareil théorique n'est au fond qu'un ressassement des quelques idées brouillonnes qui leur servent de manuel politique. La conséquence la plus absurde de ce trait apparaît clairement lorsque le sous-fascisme crie au loup... fasciste43!
L'incapacité intellectuelle du sous-fascisme le conduit à ignorer complètement son rôle de béquille économique aussi bien que son statut d'avatar de la reproduction capitaliste. Les sous-fascistes ne sont même pas des ennemis conscients de la révolution ; ils crient d’autant plus sûrement son nom qu'ils assurent l'impossibilité de son avènement. La sincérité est le trait de caractère le plus déconcertant du sous-fascisme. À la décomposition du monde social par la marchandise répond la décomposition de la conscience.

Pour résumer, le sous-fascisme est un symptôme de la société spectaculaire qui, étouffant d'elle-même, se crispe sur des fantasmes passéistes qu'elle avait tout d'abord congédiés pour les réactualiser à sa sauce. Faisant acte de parasites de la contestation, ses projets restent voués à l'échec en l’absence d'une perspective réellement révolutionnaire de la relation sociale capitaliste. Comme le fascisme, le sous-fascisme s’adresse aux masses exploitées et se pose en relai de vieilles formations d'extrême-droite. Mais il reste une manifestation dégradée d'un rôle social qu'il ne revêt plus. Les formes modernes des appareils d'État ont laissé loin derrière elles la nécessité du recours aux chemises brunes. Contrairement à son ancêtre, le sous-fascisme est dans l'impossibilité de s'établir comme monopole du contrôle social car il est à l'image du mode de déploiement du totalitarisme qui a rendu son ancêtre inutile : il est diffus.
Sans une mutation de l'ordre social capitaliste, le sous-fascisme est, au mieux, condamné à n'être qu'une vague de colère relançant des centres désuets d'accumulation, temporaires, du capital. Son rôle de pur parasite n'en ressort alors que plus clairement.

 

Annexe : Les casernes d'extrême-gauche du capital et le « fascisme éternel »

Commission antifascite du NPAPourquoi l'extrême-gauche du capital nous rejoue-t-elle sans cesse la fable de Pierre et le Loup fasciste ?
Bien qu'elle fasse acte, sinon d'élément proprement contre-révolutionnaire, de parasitage de la révolution44, son aspect récupérateur ne permet pas de saisir pleinement ses défaillances à employer le concept de « fascisme » à tout bout de champ.
L'origine du problème vient plutôt de son héritage conceptuel, de sa fameuse « tradition révolutionnaire »45
Ancrés dans le marxisme, et soumis à la compréhension ricardienne de la valeur que celui-ci développe, les divers courants de l'extrême-gauche (peu ou prou tous issus du léninisme ou de l'anarchisme46) en sont arrivés à théoriser, comme nous le montrions plus haut, la fin du capitalisme depuis 1929. Même ceux qui cherchent à offrir une version différente de l'histoire (surtout les trotskystes à la suite de Mendel) ne le font que sur la même base de concepts réifiés et positivistes tirés d'une lecture rapide et d'un accès incomplet aux œuvres de Marx47.

Pour ce qui nous concerne le problème se situe donc au niveau conceptuel48.
Ce n'est pas que le marxisme n'ait rien compris à l'affaire, mais bien qu'il en est resté à une définition incomplète parce que trop souvent limitée au niveau phénoménal du capital.
Marx ouvre certes son ouvrage majeur en décrivant le monde du capital comme « une immense accumulation de marchandise », mais il ne le saisit par là qu'au niveau de l'apparence. Niveau qu'il faudra dépasser (ce qu'il ébauche de faire dans le Tome III, incomplet, du Capital) pour saisir la dynamique qui lui donne naissance.
Dans le Tome I du Capital49, Marx tient encore un concept ricardien de valeur, et ne traite que de la reproduction simple du capital (et encore, sans système de crédit, sans l'aspect mondial du capital, ni intervention de l'État). C'est avec ces mêmes lacunes, qui trouvent chez Marx leur intérêt dans la simplification logique de l'exposé qu'elles permettent50, que les marxistes développent leur analyse du capital.
Ce système de concepts de base, incomplet parce que correspondant à une simplification méthodologique, ne permet pas au marxisme de saisir ce qu'est le mode de production capitaliste, c'est-à-dire de voir en lui un rapport social où la valeur prend possession du travail afin de se reproduire et, se faisant, subordonne la reproduction sociale à sa propre dynamique d'auto-expansion.
Cette définition est d'autant plus niée dans le marxisme le plus décomposé qu'il va jusqu’à voir dans le rapport entre les forces productives et les rapports de production la clef de lecture de l'histoire de l'humanité.

Ce souci de conceptualisation, qui a pour conséquence l'oubli de l'analyse, pourtant déjà esquissée par Marx, des différentes périodes de domination du capital, est ce qui a limité le marxisme dans son analyse du capitalisme. La période de transition de la domination formelle à la domination réelle (qui s'étend en gros sur les deux guerres mondiales) a été perçue comme la crise finale d'un système qui ne faisait que se recomposer.
Dès lors, le concept de fascisme développé par le marxisme ne souffre pas seulement d'un problème d'inadéquation51, il apparaît comme une conséquence inexorable, un symptôme indestructible, un retour constant du refoulé dans une théorie finie. Puisque le capitalisme meurt, et que le fascisme est son stade final, alors tout devient fascisme. Le fascisme est le devenir perpétuel du capitalisme.
Quid des régimes militaires d'Amérique du Sud de la seconde moitié du XXème ? Des dictatures fascistes !
Comment caractériser le développement d'une valorisation du capital s'appuyant sur la radicalisation religieuse au Moyen-Orient ? Du Fascisme vert !
Comment analyser les développements et les déploiements de dispositifs policiers toujours plus perfectionnés dans le cadre des démocraties bourgeoises ? Du fascisme, encore et toujours !

Éternellement bloqué dans ses analyses historiques, le marxisme fait du fascisme une réponse-valise à ses propres apories. Le concept dévore la réalité, et s'amplifiant démesurément perd le peu de pouvoir discriminant et analytique que s'étaient efforcés de lui donner Guérin, Trotsky, Radek et consorts52.

Références :

[1] Nous emploierons ici le terme « marxisme » pour désigner le large mouvement politique qui, prétendant s’approprier et approfondir le matérialisme historique de Karl Marx, l’a en réalité travesti en idéologie. Curieuse combinaison de pragmatisme, de néopositivisme, de néokantisme et de malthusianisme complexé, celle-ci, dans l’ensemble de ses variantes, n’a conduit qu’à rénover les bases de la pensée bourgeoise et perpétuer au concret le capitalisme. Il tombe sous le sens que nous écartions de ce regroupement les communistes de gauche, dont certains s’autodésignaient « marxistes » et qui ont posé les jalons d’une authentique critique opératoire de la société de classes. En règle générale c'est du marxisme de la IIème Internationale dont nous parlerons ici. Ajoutons-y celui de la IIIème. Les théories des deux internationales étaient certes différentes, cependant sur le sujet qui nous intéresse : la naissance et l'analyse du fascisme elles partagent les mêmes présupposés. Tenons toutefois à l'écart Bordiga, qui sur ce sujet, comme en beaucoup d'autres, est à l'opposé total de la IIIème Internationale.

[2] Si ce n'est à très court terme. Lorsque par exemple Trotsky établit son fameux pronostic contradictoire, effondrement du régime capitaliste ou de l'URSS,...juste après la Seconde Guerre Mondiale !

[3] On se souviendra du fameux « stade ultime » du capitalisme théorisé par Lénine il y a… 100 ans cette année ! Ou encore de certains partis d'extrême-gauche du capital qui défendent le stade « sénile ». Les mots ne sont plus assez forts pour décrire un mourant qui se porte bien, la radicalisation verbale s'accentue d'autant plus que l’agonie ne cesse de se prolonger.

[4] Des néobordiguistes comme Camatte, ou certains ultragauches ont aussi entrepris de repériodiser le développement du capitalisme. Citons également la dernière partie de l'excellent texte de Loren Goldner : Amadeo Bordiga et notre temps ou encore son travail majeur : « La Classe Ouvrère Américaine ».

[5] Si historiquement ce type de domination est le premier par lequel le capitalisme s'est introduit dans la vie sociale en Europe, sa minorisation dans ses territoires primitifs n'implique pas qu'elle ne puisse pas encore être prégnante ailleurs dans le monde. Aujourd'hui en Chine, au Bangladesh, etc.

[6] Le travail, sous sa forme actuelle de rémunération salariée d'une activité, n'a donc pas toujours existé, loin de là. Mais c'est comme les prisons, on a toujours du mal à s'imaginer comment la société fonctionnait auparavant.

[7] Un petit bémol tout de même à ce constat d'immobilisme théorique. On pourra, à juste raison, nous dire que les théories du capitalisme monopoliste (notamment théorisé par le marxisme anglo-saxon) constituent une évolution théorique et un approfondissement réel de la compréhension de l'époque. Malgré tout, ceux qui pensent cela restent prisonniers d'une illusion d'optique. Car le « capitalisme monopoliste » a quasiment toujours été théorisé afin d'expliquer le développement du capitalisme à partir de la fin du XIXème, soit bien avant la fin de la période de domination formelle. Au mieux ce concept donne une vague idée explicative de l'apparition du fascisme, voir du stalinisme – mais c'est déjà trop dire pour les staliniens qui ont produit ce concept que de qualifier l'URSS de capitalisme –, encore qu'imparfaitement, tant et si bien qu’il demeure incapable de saisir toutes les évolutions post-Seconde Guerre Mondiale.

[8] Ainsi le genre - avec la virilité comme caractéristique de « l'homme » et la passivité comme propriété « féminine » - n'a pas été inventé par le rapport social capitaliste. Mais celui-ci a trouvé dans ces formes sociales un superbe moyen de s'étendre. Il s’est joué des considérations patriarcales que les hommes portaient sur eux-mêmes pour qu’elles concourent à en faire de bons travailleurs (la discrimination à la fainéantise, par exemple). Idem concernant l'image des femmes, dont les soi-disant passivité et émotivité ont participé à les cantonner dans une sphère externe au capital, sans laquelle la reproduction sociale de celui-ci serait impossible tant il dévore le temps des travailleurs (c'est le rôle du foyer comme refuge au travail).

[9] Qui pour beaucoup n'étaient que le résultat de dominations antérieures, typiquement les genres, les religions et les hiérarchies considérées comme naturelles ou traditionnelles.

[10] Vision au moins négative, dans le sens où les relations sociales qui produisaient des êtres humains réfractaires par nature à la marchandise, au commerce, à l'argent et surtout au travail n’y avaient tout simplement plus leur place et étaient dès lors condamnées à disparaître.
On pensera évidemment au sort des natifs américains pour qui l'or n'était que du métal et le travail, au sens européen, une peine inconnue.

[11] Sur l’homogénéité des rôles historiques du keynésianisme, du fascisme et des capitalismes d'état, l'ultragauche historique a toujours eu le nez plus creux que ses homologues léninistes, en analysant dès 1939, par la voie d'Otto Rühle, la nature commune du bolchevisme et du fascisme. On peut cependant reprocher à ce théoricien, bien qu'il ait clairement saisi le tournant historique de la période, son attachement encore trop grand à la vision marxiste du capital en période de déclin final.

[12] Bien qu'il ne soit pas le seul aspect politique de cette transition. Le keynésianisme, les différents capitalismes d'état tiers-mondiste en sont d'autres.

[13] Cela est particulièrement visible dans le Tome II de Sur le Fascisme de Guérin où le « grand capital » est réduit aux grands industriels eux-mêmes, animés de la voracité à faire du profit.

[14] Notamment Qu'est-ce que le National-Socialisme et Bonapartisme et Fascisme.

[15] Notamment les deux tomes de Sur le Fascisme.

[16] Définir le fascisme par son caractère totalitaire, et ainsi l'opposer plus ou moins explicitement à la forme libérale de la domination de la marchandise, c'est oublier que le libéralisme est tout autant porteur de totalitarisme, celui du conformisme de la marchandise, que n'importe quel régime fasciste.

[17] Analyse aujourd'hui médiatiquement majoritaire, où le totalitaire c'est toujours l'autre, permettant d'une part de désamorcer tout discours de critique radicale qui ne prendrait pas les formes de la démocratie parlementaire – fantasmatiquement pensée comme la seule forme non-totalitaire – et d'autre part de faire l'économie de l'analyse réelle d'un phénomène politique. Une fois que c'est totalitaire c'est le mal, alors pourquoi essayer de le comprendre...si ce n'est pour le légitimer ? CQFD du libéral.

[18] C'est d'ailleurs cette transposabilité politique constante qui fait du concept de fascisme un concept vidé de facto de son pouvoir d'analyse. À l'extrême-gauche du capital, et notamment depuis la période révolutionnaire des années 60-70, tout devient « fasciste » dès qu'il revêt une des caractéristiques techniques ayant servit à définir les régimes fascistes italien et allemand : autoritarisme, toute puissance du pouvoir d'État, utilisation massive de propagande, etc.

[19] Ainsi formulé par Radek : « Le fascisme est le cercle de fer avec lequel la bourgeoisie essaie de consolider le tonneau défoncé du capitalisme »

[20] Pour situer, on pourrait dire qu'en Italie le hoquet principal est constitué par l'échec de la Semaine Rouge en juin 1914. En Allemagne c'est bien sûr la Révolution avortée de 1918-1919 qui servira de matrice au nazisme.

[21] Cette immuabilité est d'autant plus flagrante que le marxisme italien et français de cette époque ne produisent pas d'études du rapport de classe réel dans leurs régions respectives.

[22] Nous ne rentrons pas ici dans les détails de la distinction entre anarchistes et marxistes. Pour le point qui nous intéresse ici : l'économisme, ils sont logés à la même enseigne.

[23] L'influence de l'économiste fondateur du marginalisme, Walras, et de son disciple, sociologue fameux, Pareto, est très importante pour le jeune mouvement fasciste. De plus, rappelons que Walras était lui-même admirateur de... Pierre-Joseph Proudhon. CQFD

[24] En ce sens, le fascisme italien des débuts a été une mise en lumière extrême du fait que ce joue un présupposé commun entre le marxisme et le libéralisme : la vision économique de l'homme. On ne répétera donc jamais assez que le Capital de Marx était une critique de l'économie politique et non pas une économie politique critique.

[25] Un Marx mutilé et relu à la sauce économique par la IIéme Internationale.

[26] En mettant en lumière cette inversion générale des outils intellectuels du marxisme effectuée par le fascisme naissant, il ne s'agit pas d'accréditer la thèse libérale des « extrême se rejoignent » sous la forme : « marxisme et fascisme comme les deux faces d'une même pièce ». Car ce serait manquer le fait que ce qui permet cette inversion c'est précisément, comme nous l'avons dit, le présupposé économiciste. De ce point-de-vue, marxisme/libéralisme/fascisme sont plutôt des genres différents de cette même espèce de connerie congénitale de la relation capitaliste : le productivisme.

[27] Cette rhétorique faisant partie intégrante du positionnement politique du fascisme comme instrument de sa capacité à générer un compromis interclassiste. Comme l'avait d'ailleurs très tôt remarqué Guérin.

[28] Grâce à l'économie de guerre pilotée par l'État, mais également par la rationalisation des processus de production et l'utilisation d'une science enfin autonomisée socialement.

[29] C'est sur ce point du dirigisme économique que l'analyse de Guérin révèle l’une de ses faiblesses. Incapable d'expliquer les ordres donnés par les appareils dirigeants du NSDAP et du PNF aux grands possesseurs des appareils productifs nationaux, il monte une théorie de l'intérêt bien compris. Les grands bourgeois se seraient laissés diriger sachant qu'ils dirigeaient à leur tour au moyen du financement massif des partis fascistes.

[30] Ce n'est bien sûr pas le seul excipient politique de cette mutation du capital : le « keynésianisme », ou État providence, en est une autre, d'autant plus durable qu'elle est plus pernicieuse.

[31] On remarquera d'ailleurs que pour réaliser cet ouvrage, Lénine s’était basé sur les travaux d'Hilferding, un marxiste de la IIème Internationale.

[32] Bien que certains groupes, trotskystes notamment, soutiennent que tel fut bien le cas. Le capitalisme atteint donc pour eux des stades toujours plus avancés de décadence ; Cf la caractérisation de « capitalisme sénile » faite par le courant lambertiste.

[33] Dire que cette forme est historiquement située ne signifie pas qu'elle n'existe plus aujourd'hui. Contre l'avis reçu, la classe ouvrière est belle et bien en expansion aujourd'hui. Cependant, il vaudrait mieux rethéoriser sa forme sociale, notamment à partir d'une nouvelle sociologie de ce qu'elle est et de sa nouvelle situation géographique. Cela éviterait de rejoindre les sornettes léninistes comme celle de croire que les capacités révolutionnaires de l’actuelle classe ouvrière des pays avancés sont identiques à celles qu’elle déployait au XIXème. Ou, plus aberrant encore, de penser, à l’instar des trotskystes orthodoxes, que le seul problème révolutionnaire véritable est le problème de la direction révolutionnaire.

[34] Destruction qui se déploie concrètement sous deux formes : la baisse du salaire réel et la destruction des droits ouvriers, notamment du salaire différé, renommé pour l'occasion par la novlangue des gestionnaires du capitalisme : « charges sociales ».

[35] Ainsi contre tous ceux qui poussent au parallèle entre la situation historique présente et celle survenue dès après la crise de 1929, il faut au contraire affirmer que le capitalisme n'a pas encore trouvé la forme de rénovation de sa domination, encore moins un acteur de recomposition réel tel que le fascisme et le keynésianisme le furent pour la révolution de la domination réelle.

[36] Système qui en France doit sa forme actuelle au régime de Vichy.

[37] S'opposent-elles encore réellement ?

[38] Mais depuis combien de temps sont-elles devenues aveugles ?

[39] Mais pas de la fin de l'idéologie comme fausse conscience portée autoritairement sur le monde.

[40] Option Indigènes de la République.

[41] Option Kémi Séba.

[42] L'exemple le plus flagrant en France étant bien sûr Sartre.

[43] Ce trait étant l'apanage des sous-fascismes « de gauche », type satellites post-staliniens. À l'exemple du PRCF et de sa grinçante porte-parole Annie Lacroix Riz, qui ont fait du parallèle entre l'époque actuelle et les années 30 l'Alpha et l'Oméga de leur lecture politique.

[44] Une analyse rapide de la sociologie de l'extrême-gauche française nous montrera qu'elle grossit non pas en période de crise, mais uniquement après les mouvements sociaux ratés et les révolutions sabordées.

[45] Il n'y a bien que la sclérose de l'extrême-gauche pour ne pas voir l'oxymore qui se joue dans toute « tradition révolutionnaire ».

[46] Malgré toute la considération que nous avons pour les divers courants de l'anarchisme, il faut reconnaître que ceux-ci n'ont fait qu'osciller entre un économisme (Proudhon, Kropotkine) plat et un marxisme de tendance positiviste (Guérin).

[47] Pour une discussion de ces visions ricardiennes de Marx cf Loren Goldner : La Classe Ouvrière Américaine.

[48] Mais Karl Korsch a bien rappelé que ces problèmes conceptuels sont le résultat de dynamiques d'intégration sociale à la marche du capitalisme.

[49] Au seul contact duquel les grandes lignes du marxisme, ainsi que ses grandes figures intellectuelles, se sont formées.

[50] Simplification par ailleurs très courante en science dite « dure » où il s'agit de décrire des systèmes simples, qui expriment la dynamique de base, avant d'y réintégrer toujours plus de variables afin de se rapprocher d'une
modélisation du « réel ». À cette différence que, comme le rappelle Loren Goldner, le Capital est une phénoménologie matérialiste, c'est-à-dire que certains de ses concepts de base se trouvent modifiés au cours du développement conceptuel qu'ils ont rendus possible.

[51] Inadéquation dont nous avons vu qu'elle consiste à ne pas voir le rôle révolutionnaire du fascisme.

[52] Une illustration de ce phénomène qui, au passage, tente maladroitement de nous accrocher, est lisible ici : www.socialisme-libertaire.fr/2015/11/l-ideologie-fasciste-historique-et-les-neofascismes-contemporains-2-3.html

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