La révolte du poisson (Partie 3) - GARAP

Groupe d'Action pour la Recomposition de l'Autonomie Prolétarienne

La révolte du poisson (Partie 3)

Communiqué n°25 - Avril 2014
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Récit d’un ex agent territorial licencié par une municipalité de gauche (Front de gauche-Parti socialiste-Europe Ecologie Les Verts)

La sortie du bocal

1

Reste ou reste pas.
Entre ma détermination à rester à mon poste de travail et la volonté de l’adversaire à m’y déloger, mon avenir oscille. Lorsque j’ai pénétré les bureaux de mon service, pétition en main, les figures se sont fermées. Ils sa-vaient que j’allais les obliger à se découvrir. Je savais aussi que beaucoup se carapateraient, certains crieraient au scandale. Ce fut fait.
    Philippe m’assistait et le premier bureau à être investi fut celui des secrétaires. La plus jeune tourna sa tête obstinément. Non, non je ne me mêle pas de ça ! Ça te regarde ! Pas moi. L’autre, sa chef (celle portant des chaussures à ressort pour solliciter ses muscles fessiers), attaqua. Il me semble qu’IL est inadapté pour ce qu’on lui demande de faire. On lui a donné une chance, il ne l’a pas saisi, je ne signerai pas ! D’ailleurs, c’est dégueulasse ce que vous faite là ! Ah ouais, et en quoi ? Lui demande Philippe. Vous vous attaquez à Xavier, au service, son bon fonctionnement. Je le répète c’est dégueulasse ! Je pèse mes mots. Moi aussi je peux avoir mon contrat de rompu et me retrouver dans la même situation. C’est la règle du jeu ! Il faut être honnête et refuser de jeter l’opprobre sur des gens de qualité comme Xavier.
    Lorsqu’elle prononce le prénom Xavier, la terre s’arrête de tourner. Elle dit l’essentiel, une vérité évangél que devant laquelle la génuflexion est obligatoire. Travailler n’est pas un jeu dis-je à l’évangéliste. Il s’agit de vie, de manger, de situation sociale et familiale, le comprends-tu ? Elle remet ses lunettes et se retourne vers son ordinateur. Pourquoi rejeter la discussion, je continue, il faut bien parler puisque je veux rester ici à travailler, avec vous. Un silence mauvais emplit la pièce. Nous le laissons se développer. Si toutefois il avait la faculté de les étouffer.
     Ma douceur apparente est une prévention à leur provocation. Ils seraient bien trop heureux de me voir hors de moi et pourtant… bouillonne en moi une brutalité. Ma douce voix adressée à sœur Karima est ruse. Une question insidieuse me revient ces derniers jours, tranchante. Serait-il venu le moment de la violence à commettre envers une société qui nous étrangle chaque jour un peu plus ? Faut-il sortir maintenant des rails de cette démocratie bien-pensante et emprunter les voies de traverse, la poudre contre la banque et la politique, ces complices de la barbarie sociale que nous supportons si douloureusement ?
    Nous sortons du secrétariat et le bocal est là, sa porte béante, sur rien, déserté aujourd’hui par mes camarades poissons. Absents sont-ils. Vacances pour les unes et maladie pour l’autre. Nous nous rabattons vers l’autre, d’à côté. Nicolas s’y trouve. Je l’ai pris en affection celui-là. Il fredonne de la musique classique, chante des airs d’opéra, souvent, dans les couloirs. Je lui suis reconnaissant de cette fantaisie si rafraîchissante. Un écorché vif, Nicolas, érigeant le système de l’opposition perpétuelle au sujet de tout et de rien. Il me soutire toujours un réconfort ; car je suis naïf ; car je pense que la méchanceté est incompatible avec le goût pour la musique classique. Seulement voilà, à notre arrivée le voile se déchire. Dis Nicolas tu peux signer la pétition pour que je reste à bosser avec vous et Nicolas avale son chant, me regarde intensément et lâche dans un éner-vement brutal un « certainement pas », un « on m’a raconté des choses à ton sujet », un « inacceptable ! ». Qu’est-ce qui est inacceptable Nicolas ? De considérer les gens comme des produits de consommation et de les jeter au rebus sans se soucier des conséquences sociales d’une telle décision, sans penser à leurs familles, à leurs enfants, à leurs difficultés, à l’impact social de leur exclusion professionnelle et leur « interdit de travail ». Qu’est-ce qu’il ne faut pas accepter Nicolas ? Cette parole indignée des salariés que l’on réprime, la conciliation qu’ils demandent afin de garder leur activité ou bien ces plans sociaux drainant des millions de gens vers la misère économique. Qu’est-ce qui t’arrive donc jeune homme ? La musique te fait défaut aujourd’hui ?
   Nous repartons et les réponses fusent, sournoises, tranchées, diplomatiques. Thomas, gentil garçon avec lequel j’ai couru une fois sur l’anneau de mes rêves, ayant refusé de me suivre les autres fois sur le mode du rire ; la sueur et l’odeur est incompatible avec l’après-midi d’un chef de projet blaguait-il et moi d’approuver car il m’était sympathique, ce grand gaillard, longiligne à souhait, marathonien en devenir. Je bute contre lui, son sourire, sa diplomatie, cette jeunesse universitaire à laquelle on a appris à apprendre, à gérer, à manager, à être politique. Je me heurte contre elle, glisse et me rétame à terre. Thomas comprend ma démarche, mon désir de rester et ma dénonciation d’un système où la formation et la passation de la connaissance sont évacuées pareille à une fausse nécessité. Thomas sursoit.
   Ma démarche se déchire contre le refus opiniâtre de mon service à me vouloir en son sein et Philippe de maugréer, merde ! Ils t’enfoncent tous ! Qu’est-ce que tu leur as fait pour qu’ils te rejettent tous ainsi ? Rien strictement rien Philippe. Seulement, ma liberté d’être. Ils me la font payer chèrement. L’anneau de mes rêves préféré à leurs repas anxieux. Mes incartades de coureur à pied du midi en place de leur moment cantinier censé cultiver un pseudo esprit d’équipe et surtout, mon empathie au sujet des utilisateurs. Ces gens, ces salariés avec lesquels je plaisante, auxquels je crédite leur interrogations quant à l’hermétisme informatique de leur logiciels, avec lesquels j’admets la problématique posée par la société technologique et ses logiques absconses. Ils ont refusé mon rire connivent. De la distance ! pensent-ils. Avant toute chose ! De l’assistanat à dose savamment étudiée. Mettre en avant ce fameux rapport de force entre le détenteur du savoir et celui en ayant b e-soin. Marquer sa place par un laconisme et être considéré et craint. Il le faut !
   Ici, tous appliquent ces codes professionnels non-dits. Je les ai reniés immédiatement car je conçois la solidarité comme le souci majeur de l’humain. Estime avant toute chose et intérêt avéré pour son prochain ! Sinon à quoi bon vivre. Ils l’ont bien compris. Aujourd’hui, ils me témoignent le rejet de mes idées, me coincent dans une impasse et me tabassent tant qu’ils peuvent car la peur les tarabuste. Ne pas mordre c’est se préparer à être dévoré. Alors, ils me bectent afin de sauver leur mise ! Des cannibales non par rituel mais par la croyance que
manger celui différent de soi permet de sauver sa peau. Il n’y a plus rien ! disait le poète. Nous en sommes donc là. Oui, il n’y a plus rien. Il faut reconstruire, nouer de nouveaux liens, définir à nouveau la signifiance de l’humanisme.
   Ousmane est devant nous. Il me sourit, ses yeux sont pacifiques. Il est croyant et pratiquant. Musulman, son nom désigne un clan de cavaliers en son pays d’Afrique. Intrépide, je le vois sur son destrier au sommet des dunes, plonger dans leur creux, fouler la savane et croiser le fer contre l’injustice, ce méfait responsable de tant d’indignités et de déshonneurs dirait-il. Mais il est loin de son pays d’origine Ousmane. Il me dit qu’il réfléchira et nous prenons acte de sa décision en pensant que tout est foutu.
   Il y a Véronique, la voix tremblante, toujours hautement perchée, au bord constant de la crise de nerf. Sa tête oscillante et mon espoir fou qu’elle le fasse dans le bon sens. Elle semble être encline à le faire. Une fois, je lui avais parlé afin que ses jolis yeux évitent les brûlures lacrymales. Son chef l’embêtait, lui refusait sa confiance en lui donnant un boulot futile. A Véronique, je lui avais parlé gentiment, il y a la vie, dehors, ce que tu peux y faire de solide, de constructif, de personnel, courir, t’engager, dire merde à tous les connards de la terre sans avoir peur d’être licenciée. Ton travail, ici, n’est pas tout ! Tu es là pour gagner de quoi vivre mais ta liberté reprend forme lorsque tu passes le seuil de cette mairie et cela est hors de prix. Tu comprends ? Arrête de pleurer, ça ne vaut pas le coup. Ici, ce sont des méchants, certes, mais des méchants risibles car du vide abyssale les habitant, ils en sont les premières victimes. Elle s’était calmée. Maintenant ses coups d’œil évoquent une bête prise au piège, se débattant maladroitement. Il y a eu, un coup de vent dans le mauvais sens. Un regard appuyé de Nicolas, et les mots mécaniques de Véronique, c’est vrai, tu n’as pas assez travaillé, tu n’as pas ta place ici. Merde ! Véro tu déconnes ! Ai-je envie de lui dire. Mais non je me détourne et le camarade m’emboîte le pas. Voilà, le tour du service est terminé, aucune signature inscrite sous le préambule accusant la répression des employés. Philippe me dit à la prochaine et je réintègre mon bocal vide, scrute l’écran dont la signification est perdue, quelque part. L’autre côté, il y a le bureau où se trouvent les deux secrétaires. Au travers les glaces nous feignons l’indifférence. C’est très compliqué.
    L’absence de signature sur mon papier est cuisante. Toutefois, j’ai montré ma détermination, mon refus et ma révolte. Cela provoquera-t-il des remarques, une réflexion sur le sujet de la gestion des salariés, sur le statut précaire de certains et leur licenciements abusifs ? La réponse est incertaine. Comme toute lutte. Je vais continuer la mienne. Puisque mes collègues se désolidarisent de mon cas, je vais solliciter les gens pour qui j’ai travaillé. Instituteurs, directeurs et directrices d’écoles, urbanistes. Je suis en rupture.
    Tiens, tiens, tu es tout seul ! Personne pour te surveiller ! Et voilà venir la caricature du petit chef. Lambert, petit mec brun, le front soucieux à souhait et la bouche en forme de lame de rasoir. L’éternel soupçonneux. Le surveillant dénonciateur au sourire sournois. Celui ayant mal à lui et le faisant payer aux autres. C’est Lambert, dans mon bocal, son château pense-t-il puisque il se prend pour le seigneur des lieux – enfin quand le grand chef est absent. Un type arrivé aux responsabilités d’encadrement dont il rêvait depuis sa sortie de l’école.
    Lambert à des problèmes d’élocution, de maîtrise de la langue. Son vocabulaire est restreint et les discussions avec lui déclinent souvent en rires gras et immatures, dès-fois que cet artifice gommerait son incapacité à soutenir une conversation. Il entretient une relation difficile avec les autres petits chefs du coin. La plupart proviennent des rangs universitaires, cinq années d’études en leurs corpus, des attitudes voraces soit par vocation ou par formation, une culture générale plus étoffée que la sienne, profiteurs en cela pour le rabaisser. Ma
relation à son égard est ambiguë. Son rapport laborieux avec les autres cadres formatés d’écoles de management me range – quelque fois – à ses côtés. Incapable est-il de masquer son esprit flicard derrière un sourire singeant la sympathie. Lambert désavoue toute comédie et on doit lui reconnaître au moins cette authenticité. Lambert est un authentique ! Son côté machiste en serait aussi responsable. L’absence d’affrontement laisserait à son goût une assurance trop vague sur la valeur de sa virilité. Être gentil pour lui, serait affirmer une image féminine déplorable, méchant, le pouvoir indépassable de l’homme qu’il faut absolument démontrer. Il joue donc à l’Homme et je subodore qu’il a dû avoir des gars à ses trousses pour lui faire la peau. De cela, il évite d’y penser. Il est excessivement prévisible. Tellement prévisible que sa lourdeur irrite le groupe et aussi ses alliés objectifs.
    Car la rustrerie de Lambert expose en plein jour les tares de la fonction du chef. Sans le savoir, il met en évidence la bassesse de cette fonction faite de surveillance et de dénonciation, d’oppression et de lâcheté, soulignant aussi sa carence à porter un quelconque soutien technique, moral ou savoir-faire. Il est là pour surveiller, vérifier, scruter les manquements aux consignes des responsables.
    Pour arriver à sa place de tout petit chef, il a souffert. Enormément. Sa figure tendue en témoigne. Il est là, bien décidé à y rester, une résolution étrangère à toute ambition mais issue d’un entêtement hors norme. Enfin bref, il est là pour en faire baver !
    Je lève un œil. Un petit rictus au coin des lèvres, Lambert pénètre le bocal, enhardi par l’absence des deux murènes. Ces deux-là, lui posent un sacré problème. Elles le mordent dès qu’il leur tourne le dos, attendent ses faux pas au fil des jours et le dénoncent à tous, se liguent entre elles afin de lui tendre des pièges. Un enfer. Lorsqu’elles sont présentes dans le bocal, il s’y introduit en apnée et tend sa main puisqu’il le faut bien. Il touche du visqueux, des épines dorsales parfois, selon l’humeur des poissonnes. Avec elles, son verbiage est atomisé. Butées les demoiselles !
    Aujourd’hui, il peut s’avancer jusqu’à moi avec la conviction de ressortir du lieu indemne et c’est avec une petite grimace qu’il me propose sa main. Tu vas bien ? Je laisse ma réponse quelque part dans ma gorge. Il tourne autour de moi, tel un clebs, renifle ma viande, cherche la blessure, évalue mon état clinique. J’ai appris ! Ton contrat n’est pas renouvelé m’informe-t-il. Bah ! T’en fais pas, tu trouveras un boulot rapidement. Sacré Lambert, toujours le bon mot ! L’intelligence vive et perspicace, l’éblouissement intuitif irradiant la cible. Que dois-je faire ? Renoncer à lui apprendre la réalité des choses ou lui affirmer que retrouver du travail ressemble à un parcours du combattant sur lequel beaucoup ont des difficultés à se tenir debout. Les mots sortent en boulets de canon. Vite dit Lambert ! Tiens, puisque tu as abordé le sujet qui fâche, j’ai là une pétition contre ma sortie du service, tu peux signer ? Il me regarde tout en rondeur. Des orbites rondes, préfigurant une petite voix aigrelette traditionnellement porteuse de propos creux, sentencieuse à souhait sur la longueur de quelques mots qui, au-delà, devient inaudible et transforme rapidement l’auditeur en captif. Certainement pas ! Lâche-t-il. Ton niveau professionnel est insatisfaisant ! Tu dois partir, c’est ainsi ! Tu n’as pas rempli ton contrat avec brio, voilà tout ! Moi aussi… je suis sous contrat et je peux vivre la même chose… Arrête ces conneries je gueule brutalement, on me les a déjà balancées ! Pas à moi ! Tu m’emmerdes avec tes principes de chefaillon. Fous-le camp ! Sa teinte vire à la couleur de l’olive, la verte. Olivâtre, on dit. Alors allons-y pour le superlatif évocateur des pays latins ! Les oliveraies à perte de vue, leurs petits fruits sur de grandes paëllas, des tonnelles apaisantes, une convivialité, quelques pas de danse, entre amis, entre voisins. Le soleil que l’on dit méditerranéen une fois de retour sous sa grisaille nordique. Il arrête de tourner autour de moi, certainement loin de penser aux villes du sud européen. Son regard méconnait monsieur soleil. Il est sombre, voire injecté de petites veinules rouge sang. De l’olive, il est passé à la pomme bien mûre, l’écarlate du mois d’octobre, dernières saveurs du fruit avant les préparatifs de l’hiver. Rouge, presque à me toucher, il profère un chant suprême : je suis ton chef ! Tu me dois le respect, tu es sous mes ordres. Je t’interdis de me parler comme ça ! Ma main s’ouvre alors entre lui et moi. Un signe, mon désir de le vouloir loin de moi, mon esprit dévoilant les limites de sa disponibilité et mes paroles soudaines, brutales, leur grondement dont la conséquence semble évidente. Arrête ! Si tu continues, je vais m’énerver Lambert. Pars ! Va-t’en ! Je ne veux pas te voir.
    Il oscille sur un pied, sur l’autre tandis que je m’incruste opiniâtrement entre les lignes électroniques de l’écran. Les secondes passent jusqu’à la minute bien comptée, puis rien, plus un souffle. Je desserre un œil de mes cristaux liquides et le jette par-dessus mon épaule, crispé quant à ma réaction si toutefois le galeux serait encore là, à exhiber son visage obtus. En sa place, j’estime une perspective menant droit au fond du bocal. Il est parti.
    Mes palpitations cardiaques se coordonnent à nouveau. Par contre, mes yeux flottent pareils à des poissons morts ; mon être, un corps pesant une tonne. Je me sens encalminer au milieu d’un grand océan dont je découvre l’existence. Une étendue et sa force provenant de très loin, en-dessous, en ces endroits cachés où les choses se nouent et se dénouent, brassant la matière avant de chasser les âmes à la surface, pareils à des bouts de bois morts.
    Le vide me remplit. Ma tête en est lourde. Une réalité creuse d’une impénétrabilité dont le paradoxe me laisse exsangue. Le résoudre est inconcevable. Je suis le boxeur ayant encaissé un choc frontal et que l’on dit « sonné », suspendu entre les cordes avant de tomber. Je suis donc figé, foutu pour la seconde me tenant ainsi, un gouffre ouvert, mon corps inerte au-dessus, mes doigts approximatifs agrippés à mon bureau afin d’éviter la chute. Et puis…
    Il y a l’aubaine.
   On se croit plongé parmi la nuit la plus profonde et soudain une voix, douce, au creux de votre oreille. On pense à une magie, un renversement, on éprouve un vertige, on a du mal à comprendre mais la voix persiste, doucement. La jeune fille est là. Accablé, vous ne l’avez pas entendu et elle vous regarde d’un simple sourire. L’accablement succombe, vos idées noires avec. L’impasse dans laquelle vous étiez, revêt alors l’aspect d’un grand boulevard sous le soleil.
   Je passais et je voulais vous souhaiter le bonjour. C’est la jeune fille de l’autre jour, celle du patriarche. Marie. Enfin celle que je prénomme ainsi en référence à l’icône chrétienne et son affabilité. Cette fille est un rayon solaire, une force à l’état pur, un joyau brut. Surpris je réponds, c’est très gentil à vous, cela me réconforte, j’étais si mal. Je me lâche. Mon cœur a une forme de patate et je profite, pudeur évacuée, de cette main qu’une jeune femme me propose. Vous avez des problèmes ? Je suis en lutte ! Pour garder mon travail.
   Elle observe les bureaux vides du bocal avec cette expression mature déjà entrevue lors de notre rencontre précédente. Vous avez raison de vous battre, Il est interdit de supprimer à quelqu’un le droit d’exister. Sa réponse me recouvre. A mon tour de détendre les secondes, lèvres closes, évaluant un calme simple. Simple comme Elle avec laquelle je cultive déjà une complicité ancienne. Vous êtes si jeune et pourtant ce que vous me dites indique une longue expérience de la vie. Vous savez, mon enfance, je l’ai passé dans un café et dans ce genre d’endroit la société y défile. A force de voir les gens, d’entendre leurs vies, on comprend beaucoup de choses. Oui, je constate embarrassé. Vous savez quoi ? Eh bien j’ai peur, peur de ne pas retrouver de boulot. Depuis quelques jours c’est une idée fixe.
   Elle s’assoit sur le siège d’Hélène la murène, pose son coude sur le bureau et son menton dans la paume de sa main droite. Je serais un peintre, il me viendrait l’urgence de saisir une feuille blanche pour la croquer mais c’est elle qui me croque. Rassurez-vous ! L’important aujourd’hui est votre combat. Ces propos ressemblent à ceux d’Etienne. Ils me ramènent à une logique que la colère de tout à l’heure avait effacée. Un de mes meilleurs amis est en prison et il se bat continue-t-elle, pour ne pas mourir. Je tique. Qu’a-t-il fait ? Un braquage, un film qui a mal tourné. Je vais le voir car je crois en lui. Jeunesse de la profondeur et du désespoir. Depuis combien de temps est-il derrière les barreaux. Trois ans. Il a été condamné à quinze ans, ça fait beaucoup hein ? Il n’a pas d’autres solutions que celle de tenir le coup et se battre contre le régime carcéral sinon c’est la fin. Bien sûr… je murmure maladroitement. Mon cas est en dehors de cette limite enfermant les gens pour qu’ils souffrent. Je pourrais être son père, celui de son ami mais cela me donne-t-il assez de force et de cran pour éprouver la douleur de ce jeune prisonnier, de cette femme jeune dont le courage est de me parler de lui sans que sa voix tremble. Bien-sûr je répète sans trouver d’autres mots. Il n’a pas tué, seulement menacé de son arme, tiré en direction des flics le poursuivant. Ils ne l’ont pas raté. Peut-être aura-t-il une remise de peine. Je l’espère. Il avait entamé des études de philosophie. Quel est le sens de tout ça ? Continuez à vous battre ! Vous avez quelque chose à gagner au-delà de votre travail. Passez au café, j’y suis parfois. On pourra discuter. Je dois y aller.
   Elle se lève du siège et sa gentillesse éclaire un au-revoir agitée par une petite main affectant la timidité. Peut-être non feinte d’ailleurs. Je lui réponds d’un clin d’œil et le silence m’enveloppe à nouveau. Instinctivement, mon index enfonce le bouton d’arrêt de mon ordinateur. M’en vais…

2

  Le combat est engagé.
  Ce matin, je suis rentré dans la cour de récréation, résolu. Mon enfance me revient. La même cour mais avec des arbres autour desquels nous tournoyions ; avions fous piquant et évitant les tirs de la DCA (parfois certains s’écrasaient à terre, touchés par le feu nourri des allemands), trace d’une seconde guerre mondiale encore si présente chez nos parents. Il y avait aussi le jeu de billes dont l’adresse m’était refusée faute d’exercices suffisants en la matière. Ma mère refusait de m’acheter celles aux magnifiques motifs incrustés dans leur transparence, m’interdisant par conséquent des parties acharnées avec les gros propriétaires du périmètre.
   Les images refluent en moi. Ils sont tous là, mes camarades de l’époque et j’étrillerais bien volontiers ce quiconque affirmant que l’enfance d’aujourd’hui est autre que celle d’hier. Masque de la nostalgie idiote, peur imbécile de la jeunesse et du changement des choses que cette dernière est en droit d’attendre et d’exiger.
   La directrice m’invite à la suivre ; je dois résoudre un problème avec un enfant qui s’est blessé me dit-elle visiblement fatiguée. La classe des maîtres est une ruche. Les directives s’y décident, pour la plupart des réactions à l’imprévisible donnant l’impression d’une organisation sur un fil prêt à la rupture. Problèmes survenant brusquement, auxquels les enseignants doivent apporter une réponse immédiate. Leur concertation est relative. Leur complicité s’exerce surtout sur l’évidence de leur fatigue et le constat d’une condition de travail difficile. Sureffectif d’élèves dans les classes, dédoublement de celles-ci, problème de concentration des élèves, de compréhension, confrontation à leurs ennuis sociaux, psychologiques et familiaux. Les maîtresses et les maîtres sont en porte-à-faux. En face d’eux des enfants déracinés, ballotés et cible d’une puissance économique récusant leur futur.
   Sous les yeux bleus de la directrice, ces cernes me racontent tout cela. Son esprit réfléchit à la vitesse supersonique. Elle me voit sans me voir. Je suis son corps énergique dans le dédale d’une école publique insérée au sein d’une cité ou des milliers de gens vivent le chômage, la précarité et la misère. Les petits au milieu de tout ce bordel foutent le bordel ! Dans les couloirs, je croise des institutrices et des instituteurs ayant la marque du cerne sous l’œil. Etait-il joli, ce regard, à l’époque de leur croyance en une éducation accessible pour tous. Cependant le « pour tous » fut chimère. L’impératif d’adapter la transmission du savoir, au cas par cas, selon l’enfant et son degré de réceptivité dicta une difficulté transformée bien vite en un mur insurmontable faute de moyen et de Vouloir politique pour l’abattre.
   L’enfant blessé est devant la porte de sa classe. Sa maîtresse explique brièvement une altercation avec un autre élève et la chute du petit métis claudiquant auquel je souris. Le père arrive, un grand longiligne au visage fermé, jeune, le regard dur. De son fils à la directrice, de celle-là à celui-ci, son attention va et vient, ses maxillaires roulant sous la peau. L’enseignante en chef lui décrit la situation et le retour préférable de l’enfant à son domicile. Il encaisse sans broncher puis saisit l’épaule du fiston en l’interpellant : tu dois faire comme moi, ton père. Quand j’avais ton âge, on me cherchait je cognais ! Tu fais pareil, tu entends ? Tu te défends un point c’est tout ! Le ton n’admet pas de réplique.
   Mal à l’aise, le petit regarde la directrice. Il sent une faille entre l’avis de son père et l’attitude bienveillante de la femme. Celle-ci intervient doucement mais avec fermeté. Non Monsieur ! Je ne cautionne pas ! Ici on n’apprend pas à se battre mais à se parler. Le regard de l’autre est de plomb. Il prend son fils par la main et l’emmène, la parole oubliée. Dans le couloir d’une école publique banlieusarde, un petit gars boitant suit un père intransigeant. Il doit s’acquitter d’une dette : prouver à son paternel sa force de caractère par la force physique, autant dire, réaliser une démonstration infaisable. J’éprouve une tristesse tandis que l’azur de la directrice monte au plafond. Venez à mon bureau, nous y serons mieux pour discuter m’invite-elle.
   Je lui explique aussi mes petits problèmes. Les camarades pas très gentils, le grand frère pas du tout, sa décision et ma pétition en guise de réponse. Pourquoi ne pas discuter, c’est un peu ce que vous expliquiez au papa de tout à l’heure. Discuter, échanger, comprendre, non ? Ecoutez monsieur, je suis satisfait de votre travail me répond-t-elle. Vous étiez un interlocuteur attentionné essayant de nous apporter des moyens supplémentaires pour notre salle informatique. Je vais donc signer votre pétition. Tenez-moi informée de la suite des évènements. J’espère que vous resterez parmi nous.
    Elle est appelée à nouveau, une enfant malade. Elle se lève, me tend la main furtivement et se transpose à la vitesse de la lumière à l’endroit où se trouve la petite souffrante. Elle doit y être alors que je suis encore à la porte de son bureau.
    Le message est bref mais clair. Et une signature, je chante intérieurement. Un doute mauvais me tarabustait depuis la position retorse de mon service à mon égard. Aujourd’hui, la lumière est neuve. Une personne croit en moi. Elle me le signifie objectivement, de manière minimaliste et ma reconnaissance en est plus grande. C’est parti ! Des gens sont à mes côtés. Le combat est engagé !
    Je me rends dans une autre école. La directrice est une ancienne. Une femme ayant vu des gouvernements successifs octroyer ou pas, ou un peu, ou avec condition « les fameux moyens d’enseigner ». Elle me plaît cette femme. Ses idées sont intègres. Elle reconnaît que la vaillante école de la République institutionnalise l’échec scolaire. Une usine dans laquelle l’enfant retient cinq pour cent du savoir transmis par l’institution. C’est mieux que rien ! grimace-t-elle. Avant, les curés avaient la main mise sur les consciences, apprenaient la
soumission et l’obscurantisme. Nous, nous leur apprenons à lire et écrire en levant un voile sur les choses de la connaissance ; cependant il y a tant à dire sur le sujet soupire-t-elle, tellement de contradictions dans lesquelles nous nous perdons. Voyez-vous monsieur l’informaticien, nous mettons l’enfant des milieux bourgeois en concurrence avec celui des quartiers populaires. L’un a l’accès à la culture et l’autre pas. C’est très dur pour la petite fille ou le petit gars des HLM. J’ajouterai même que nous sommes les initiateurs d’une guerre larvée entre classes sociales et nous nous donnons bonne conscience par un discours pseudo égalitaire. L’école pour tous ! Sans discriminations aucunes. Un tour de passe-passe ! L’égalité des chances est un mirage savamment entretenu. Un enfant déprécié par la situation sociale catastrophique de sa famille a de sérieuses difficultés face à un enfant des beaux quartiers. Sauf exception. Evidemment. Et ç’est là que se noue le tour de passe-passe. Car l’Exception, l’enfant des quartiers pauvres ayant réussi sa carrière professionnelle par la suite est cité en exemple et défend l’idée de cette belle école de la république, garante de la réussite pour tous. Nous vivons une société d’héritiers, m’entendez-vous. A quatre-vingt-dix-neuf pour cent la descendance jouit des acquis culturels de ses antécédents familiaux et la collectivité comble de manière infime le manque de savoir en la matière. Mais je vous ennuie avec mes élucubrations…
    Il y a des gens marquants. Elle appartient à cette catégorie. Ses propos sont pertinents de réflexion altruiste et d’humanité. Lorsque je suis en face d’elle, les minutes s’abolissent et nous fabriquons du lien. Elle aime les gens. Elle aime parler et continue à le faire. Elle me décrit en l’occurrence le maire, sa jeunesse, animateur de centre de loisirs était-il, les faux-rires avec lui, sa gentillesse puis la politique, le chemin choisi, ses impératifs, l’obligation de répondre aux ordres du parti dont il défendait et défend toujours les idées. Plus de spontanéité ! Plus de franche rigolade ! Seulement des calculs politiciens et des interventions auprès d’administrés et d’associations servant sa réélection. C’est un Politique ! La plaie en quelque sorte, lâche-t-elle brutalement. Jeune, il était un bel homme. Il a toujours une prestance mais désormais, avant d’être un coureur de jupon c’est un coureur de bulletin de vote. Pas terrible ! je constate laconiquement.
    Je lui explique mon contentieux. Elle m’écoute, réfléchit. Je vous écris une lettre prononce- t-elle d’une voix énergique. Elle certifiera votre implication professionnelle lors de vos interventions techniques en notre école. Je signe votre pétition ! Bien sûr. Le maire devrait être sensible à votre grand âge ajoute-t-elle mi ironique mi caustique. Même si vous êtes plus jeune que lui. Retrouver un travail à cinquante ans c’est vivre le même rapport que subit l’enfant des milieux populaires avec ceux des beaux quartiers. Extrêmement problématique. Son regard se voile, soucieux, son front se ride.
    Le silence s’installe. La directrice s’affaire à la tâche. Par la fenêtre, la cour de récréation est vide. Pendant que ma lettre de soutien se prépare, les images de tout à l’heure tapent à nouveau à la porte. Je laisse aller et file sur la pente. Une petite fille, Véronique, cours élémentaire deuxième niveau, mon premier amour, il y a quarante ans. De cette cour déserte le passé me rattrape. Un geste, une petite figure, des joues rouges d’avoir trop couru. Elle est prisonnière de mon meilleur ami, soldat de la Wehrmacht pour la circonstance. Je dois la libérer. Lui aussi a le désir de conquérir le cœur de Véronique mais depuis quelques jours, une lente résignation l’envahit et le cantonne à un rôle d’opposant et non plus de prétendant. Véronique m’aime et me le montre par cent détails infimes. J’apprends l’art de leur conception, subjugué par tant de force et d’émotions suscitées. Depuis quelques jours, je suis le traducteur des moindres souffles de cette petite fille.
    Madame la directrice s’arrête, relit la lettre, celle qui peut-être me permettra de garder mon boulot en souvenir d’une vieille connivence. Cette femme dont le maire estimera l’image précieuse et par conséquent inclinera son avis en ma faveur. En cette relecture vitale, je me rappelle mon évaluation d’alors au sujet de la fragilité et la puissance que peut comporter la poitrine d’une petite fille aimante. Véronique si belle. Où es-tu en ce moment ? Mon ami est mort d’un cancer très jeune. La vie est si traîtresse ! J’espère que tu vas bien petite fille de
mon enfance.
    Les sourcils de la directrice se froncent. J’ai une grande considération pour cette personne. Je me sens bien auprès d’elle et je ferme les yeux. En moi tout se chamboule. Ma relation avec mon meilleur copain est mise à l’épreuve. Enfin, la problématique est vite dépassée car je découvre la richesse de la confidence. A mon pote, je lui parle de mes sentiments pour elle. Au début, réticent, désarçonné puisque le sujet lui paraissait insignifiant, il écoute puis rigole puis sourit puis se rebelle par tant de sollicitation de ma part. Toutefois, je reviens sans cesse au point d’achoppement et résigné, il me laisse parler. Comment est-ce possible d’aimer ?
    Vous rêvez ? me demande-t-elle gentiment. Mes yeux s’ouvrent, surpris suis-je qu’ils se soient fermés puis ouverts sur l’enclos de mon enfance. Non, enfin un peu… Je remonte le temps. Je lui livre mes premiers émois fondateurs vécus entre les tilleuls d’une école primaire. On s’y construit ici glisse-t-elle et ça reste ! Malgré tout. Sa gentillesse me rassure.
    Elle lit son certificat. Il me convient, je la remercie chaleureusement. C’est la moindre des choses ! dit-elle gentiment. L’important c’est que vous restiez. Je vais m’y employer je lui réponds, comptez sur moi !
    Sur le trottoir, les paroles prononcées durant la conversation résonnent encore à mon esprit. Monsieur l’informaticien, la critique n’est pas un signe d’impuissance mais celui d’un espoir en un futur meilleur que notre présent si difficile à vivre. Beaucoup nous prennent pour des illuminés. C’est faux ! Sa voix est sourde puis sa malice coutumière reprend très vite le dessus. Un petit signe espiègle de sa main, la mienne levée fraternellement refermant ensuite la porte de son bureau, sur le trottoir me ramenant vers le bocal, cette dernière reste néanmoins ouverte : elle me permet une poche d’air et la faculté d’envisager les apnées les plus longues. Le combat est engagé.

3

   Dis papa, tu vas quand même rester à ton travail ? Mon aînée m’a reposé la question, l’autre soir, au repas.
   Lors de ces moments familiaux, j’évite de parler de mon travail. Plutôt des questions au sujet de la scolarité de mes filles, ou des titillements envers la cadette. J’aime bien l’embêter celle-là. Elle rigole ou se révolte, un contrat tacite entre nous deux dont la grande essaye de casser par jalousie. Ah ! Cette jalousie. La nature de l’Homme. Beaucoup le dise. Une émergence brutale du cerveau reptilien. L’humain des premiers temps surgissant en pulsions nommées jalousie, domination, violence. Serions-nous bel et bien coincés en des limites intellectuelles infranchissables ?
    Je regarde mon aînée. Elle est belle. Son envie de monopoliser mon attention délivre aussi sa capacité d’aimer. Il faut juste qu’elle apprenne à partager. La jalousie se désapprend tout petit. Après, c’est beaucoup plus compliqué. Laisser l’eau couler vers la vallée. Entendre sa musique et recueillir une à une ses émotions afin d’en faire des branches solides sur lesquelles on s’appuierait pour rendre à la terre sa beauté et notre confiance à la vie.
    Je dis éviter de parler de « mes affaires » lors de nos repas. Néanmoins, elles sont là, silencieuses mais ô combien bavardes. Elles le sentent mes dames. Le lourd du souci, l’angoisse du lendemain et la violence, transpirant, me sortent parfois des paroles dures de la bouche, des bandes d’ordures, je vais leur foutre ma main dans la gueule et la petite me reprenant, eh ! Papa ! Tu ne dis pas de gros mots ! Ben oui ma petite reine, tu as raison, l’insulte est stérile. Des actes, oui ! Une lutte de tous les instants afin de résilier l’injustice sous toutes ses formes.
    Parfois, le repas est impuissant à effacer la tristesse du quotidien. Il en est le porteur et chaque membre de la famille devient alors un mastiqueur muet, évitant d’utiliser les mots, dès fois que certains tombent sur la nappe cirée, comme des enclumes cassant le cœur et l’espoir.
    Ces derniers temps, je me replis sur moi-même. A la maison, le nombre de mes paroles se réduisent énormément. Mon regard envoie des éclairs. Un courroux continu en est l’origine et sa régularité m’effraie. Mes sourires, mon désir de m’amuser avec les enfants, de faire l’amour avec ma femme sont des inclinations affectives de plus en plus malaisées à concevoir. C’est ce qu’on appelle la dépression. Je le sais. Alors je me bats contre moi, essaye de me tenir à distance de mon moi-même social et de réinvestir mon être sensible, celui me
construisant, cette force définissant ce dont je crois être bien pour moi, ma famille et mes contemporains.
    Une lutte de tout instant donc ! Contre les oppresseurs, leurs stipendiaires et contre soi et les démons infiltrés. La petite voix me chuchote assidûment ma responsabilité sur la situation difficile que je traverse. Je pense aux femmes et hommes, ces militantes et militant ayant été torturés, leur reconstruction psychologique si difficile par la culpabilité les dévorant. Je vois ces êtres traversiers de la mort. Les réchappés des camps de concentration et leur question obsessionnelle, ce pourquoi ceux-là sont-ils morts et pas moi. Etais-je un sujet un peu moins rebutant aux yeux des bourreaux ? Détenais-je la trace d’une infime valeur que le nazi aurait reconnue me permettant ainsi la vie sauve ? Dans les deux cas, devant l’horreur, ces deux types de culpabilité ont la même dimension dramatique. La remise en cause de soi jusqu’au Vouloir son anéantissement.
    Je me situe sur un autre terrain. Pourtant, je me dis que… si j’avais été…plus diplomate…ma famille et moi-même… serions libérés d’un avenir social incertain. Seulement voilà. Se taire afin de se préserver d’une quelconque répression serait-ce vraiment un exercice digne d’intérêt ?
    Être indifférent au milieu où je vis est, pour ma part, une attitude impossible à consentir. Les traits de mon visage s’expriment bien avant mes paroles. Ils renseignent précisément ma pensée. Ils portent ma révolte. Je suis un révolté. La comédie m’est insupportable et le masque des conventions que j’ai pu emprunter, fond, brusquement, me laissant seul au milieu de la pièce avec les regards de tous les acteurs braqués sur moi. Eux, ils continuent à jouer tout en analysant mon dérapage. D’ailleurs, très vite, cela les dérange, ils montrent des signes d’énervement, de déconcentration. D’autres oublient mon personnage afin de garantir une contenance et moi, je les observe et la dilatation de mes rétines sont la violence exacte des crachats que je leur balance en pleine gueule.
   Oui ma petite chérie, je vais le garder mon travail !
   Après le repas, je lis l’histoire de Peter Pan à la cadette et autant qu’elle, je suis happé par son île des enfants, ce capitaine crochet, ses pirates, ses jalousies et son amour. La soirée est gagnée. De mon épée, j’ai transpercé les méchants et ma petite fille s’est blotti contre moi. Je suis ému, ma voix tremble aux dernières phrases du livre. Demain est illusoire. Le présent a gagné, les cœurs battent au diapason de l’amour.
   Le lendemain réapparait très vite. Quelques heures seulement après la lecture du soir. Depuis la gare, je passe devant la médiathèque avant d’atteindre la mairie dans laquelle je « bocalise ». Le directeur de cette dernière est un type que j’estime. Il me semble gentil, à l’écoute. Il tient aussi une boutique syndicale marquant ses distances avec l’autre répercutant la voix de son maître, le maire en l’occurrence.
   Roberto l’exècre. C’est un curé ! Il prêche, il est pire que les autres dit-il. Jean-Louis est protestant et exprime ses homélies dans le temple de sa ville. Je m’en fous. Il peut croire en ce qu’il veut, cela ne m’implique pas. Même si je suis anticlérical, bouffeur d’ecclésiastiques affirmés et sachant la religion assujettir l’être humain. Ni Dieu, ni patron, la liberté avant tout, ce sont mes convictions. Crois en ce que tu veux Jean-Louis ! A condition que ta croyance laisse en paix chacun.
   Je rentre dans la maison de la connaissance avec ce respect constitutif de mon être envers le livre. Je crois en lui et à l’éveil qu’il est censé produire. Dur comme fer ! Par le livre, l’Humain s’annonce, se construit et se pense. Aujourd’hui, le système politico-économique dans lequel nous vivons suspecte les êtres qui lisent. Il leur préfère les avaleurs d’images télévisuelles ou d’histoires prémâchées vendues aux étalages des grandes surfaces commerciales comme de la littérature mais qui sont dans les faits une communication grossière en mal d’évènement.
   La lecture est une porte s’ouvrant à l’imaginaire. Le rêve devant lequel le totalitarisme est impuissant. Les mots sont des cordes avec lesquelles des échelles d’évasion se confectionnent. Le mot lu est une pensée en herbe. Une lézarde dans les murs de la prison de celui ou celle ayant commis l’acte de lire. Le livre outrepasse les contraintes. L’Humain part toute voile dehors. Un bouquin entre les mains, debout, assis, peu importe ! La partance accomplit son office de voilier. Mer démontée ou calme, l’apesanteur est soudainement le paramètre principal situant la lectrice, le lecteur vers la légèreté et la profondeur, la gravité et la joie. Le rire et les larmes se nichent entre les pages. Les signes de la phrase agitent leurs petites mains indiquant les frontières à franchir pour aller au point précis de l’expérience humaine. Un livre est un passeport pour la paix, doit être aussi renouvelé par d’autres provenant d’univers différents afin que l’esprit s’imprègne de la multitude, de la différence confirmant l’idée que nous sommes bel et bien uniques devant tous. A mes yeux, une page est chargée d’une pudeur et notre devoir est de la protéger après l’avoir enveloppé du regard. Le livre est la marque de notre odyssée à tous. Il comporte l’Universalité dans ce qu’il y a de plus personnel et cela porte notre accueil à son égard au degré d’une exigence fraternelle. Je parle de Ce Livre contenant l’authenticité d’une idée, d’une obligation à transmettre des images jugées utiles pour la communauté des Hommes. Pas de ces écrits commerciaux dont le but est d’enrichir les maisons d’édition et des auteurs peu scrupuleux envers la démarche sociale de l’écrivain. Ces comédiens de l’écriture, exsangues de choses essentielles à dire sinon ce trouble pathologique à captiver l’attention sur eux, coûte que coûte.
   Jean-Louis est là. Il me sourit et me sert chaleureusement la main. Je l’envie de le voir si bien entouré. Des auteurs et leurs éclairages intimes. Ouvrages de la noblesse des âmes, touffus, beaux et majestueux, à débusquer dans les rayons, pareils à des poitrines exposées là, pour qu’on les prenne, les malaxe, les caresse, leur tète les pensées qu’elles contiennent. Un rapport érotique est palpable entre celui ou celle qui darde ou butine cette fleur immobile sous la lumière silencieuse des bibliothèques et salles d’études. Son pistil peut posséder une richesse ou être fade, voir atteint d’une pauvreté répugnante ou bien touché par la grâce.
    Je lui explique à Jean-Louis, les mêmes mots employés devant les directrices des écoles. Son regard plonge dans le mien en guise d’assentiment. Il m’encourage et je continue, explique plus en détail ma situation comme je le ferais sur le divan d’un psychanalyste. Les paroles de Roberto resurgissent. C’est un curé !
    Un bref instant, je prends un peu de distance. Mon épanchement verbeux serait-il induit par la force de ses yeux bleus, sa croyance en Dieu qu’il colle dans ceux des types de mon genre contraints par des problèmes épineux d’existence.
    Je mets la distance de côté et poursuis l’Histoire dont je suis le grand H. Un gars ressassant la même antienne depuis quelques temps. Depuis que tous l’ignore.
    Il est insupportable de constater le désintéressement de tous à son égard. Le poème de Jacques Prévert me trotte dans la tête. Sa tête à lui, entre ses mains de poète et ses larmes coulant sur les joues. Il est inconsolable. Le gars de la table d’à côté, s’est assis, a commandé un café, a allumé une cigarette, bu son café, écrasé son clope, puis est parti, comme ça, sans l’avoir regardé, sans avoir remarqué son existence, ignorant totalement sa présence malgré la proximité. Tout est dit. L’indifférence envers quiconque est homicide et le cœur de jacques
fut transpercé maintes et maintes fois par son poignard.
    Peut-on vivre sans les autres ? Ben non ! Jean-Louis. Et je te parle de ces empaffés m’obligeant de faire un boulot pour lequel je fus embauché sans explication sur ses particularités techniques. Sans formation, en manque de transmission d’un savoir intelligible, d’astuces me permettant de travailler plus aisément. Sans empathie. Tout ça, je le balance tout à trac ! Et l’autre le récupère avec son regard blond dans lequel je déverse toute cette merde dans laquelle je patauge depuis des mois et son air débonnaire se consolide et les paroles de Roberto se font de plus en plus certaines. C’est un curé ! Il en a l’étoffe. Mais peu importe ! Cela me soulage, me mène vers des prochaines heures un peu plus calmes. Et s’il pouvait intervenir en tant que syndicaliste ! Poser un « halte-là ! » en cette jungle institutionnalisée par le service des ressources Humaines. S’il pouvait dénoncer la chosification des êtres en leur place de salariés, la violence et le harcèlement qu’ils subissent. S’il pouvait dire que c’est inacceptable. Que changer immédiatement de comportement est une priorité à satisfaire de la part des services du personnel quels qu’ils soient. Nous ne sommes pas des chiens ! Mais des Hommes et Femmes dont le droit à la reconnaissance de leur intelligence et leur identité est imprescriptible.
    Tu en penses quoi ? Je vais en parler au maire adjoint, il est l’élu en charge des affaires du personnel me répond-t-il avec son sourire toujours aussi blond. Sacré Jean-Louis. Avant que je prenne congé, il prononce une phrase dont l’écho se répercute étrangement en moi : le plus grand des criminels doit être défendu ! Je me retourne et bredouille interloqué : mais je suis un pacifique ! Je désire seulement avoir une paye à la fin du mois.
    Que voulait-il dire ? C’est un curé ce mec ! lance Roberto. Il déteste la révolution ! Il appartient au clan souhaitant laisser les rapports de force économiques et politiques en état tout en se donnant l’air de vouloir leur changement.
    Je m’en fous ! Je suis un type défendant son emploi. Qu’il fasse son boulot de syndicaliste. Son rôle est de me soutenir. Qu’il assume !
    A nouveau, devant mon ordinateur, avec mes amis-ennemis, plongé parmi les sentiments contradictoires de chacun. Des sourires (je devrais les prendre pour une compassion furtive), un regard vide (je l’ignore), un autre goguenard (je le décode sur le thème de l’inconscience ou parfois de la vacherie). Dans le bocal, les paroles manquent à l’appel et ce manquement produit des bulles. La routine. Nous sommes sous la même règle de fer ; l’infantilisation et la sanction si notre travail est dénoncé négativement, notre implication professionnelle approximative, si nous refusons de rentrer dans le jeu de l’optimisation du temps, gage de la bonne note.
   Cette fois, je retourne au lycée. Je suis en première année lycéenne désignée Seconde du milieu scolaire républicain. Le professeur principal rentre dans la classe et nous informe de la distribution de notre carte de sécurité sociale. Son matricule vous suivra votre vie entière note-t-elle. Abstrait, pour nous. Qu’est-ce une vie entière ? Le futur est une notion située en dehors de notre âge sauvage, sa perspective impossible à réaliser. Nous sommes impuissants à l’imaginer car nous consommons le présent sans entrave. Nos pulsions nous désignent en êtres éphémères durant tout au plus une journée. La suivante appartient à un autre Moi de nous-mêmes. A cette « vie entière » soi-disant nôtre, nos regards se figent. Ils se transforment rapidement en des grimaces caustiques puis en rires que tous les professeurs de la planète redoutent, tant ils sont carnassiers. La liberté à notre enseigne est farouche, brutale. Alors pensez-donc ! Le matricule de la sécurité sociale, ce signe d’une aliénation à venir, nous le gerbons. Nous lui montrons nos dents de jeunes chiens fous.
   Le prof a distribué, nous avons pris. Cette carte, je l’ai mise directement à la poubelle.
   Trente-cinq ans plus tard, si mon affiliation à l’organisme social en question est toujours d’actualité, je suis toutefois incapable de me souvenir du dit numéro. Obligé suis-je à fouiller mon portefeuille à chaque demande afin de retirer une carte à l’allure de parchemin et d’ânonner sa suite numérique. Souvent, l’œil témoin de ce déchiffrage fastidieux émet des signaux torves. Son propriétaire soupçonne une amnésie d’ordre hérétique ou peut-être bien maladive. Il hésite, reste indécis.
   Trente-cinq ans plus loin, je suis toujours en délicatesse avec l’autorité, les règles et le respect des us et coutumes. Dans les faits, ma révolte provient d’une profonde désillusion. On me considérait comme élève sérieux, travailleur et brusquement, lorsque ma barque a pris l’eau, au lieu de m’aider à la vider, on y a ajouté des sceaux de flotte supplémentaires. Les Professeurs se heurtaient à mon attitude, mes difficultés, mon incompréhension aux choses de la connaissance quelles qu’elles soient. Progressivement je devenais un problème que chacun omettait. Mes notes apparaissaient rédhibitoires. Ils chiffraient et s’en lavaient les mains, prononçant un discours de circonstance ; effort insuffisant, manque de concentration, doit se ressaisir sinon attention au renvoi du lycée. Une seule professeure me tira vers le haut. Je lui en serai gré jusqu’à mon dernier souffle.
   Elle enseignait la matière dite de Français et m’aimait bien. Elle me signala élève original à chaque conseil de classe et s’opposa à mon renvoi du lycée et mon orientation obligée vers un collège technique où la littérature avait mauvaise presse puisqu’on y préparait des futurs ouvriers et que les ouvriers sont prétendus rétifs à la culture.
   Cette connivence fut la conséquence d’une rédaction dont j’eu la meilleur note de la classe. Elle portait sur le livre « Crime et châtiment » de Fédor Dostoïevski, son personnage principal Raskolnikov et son idée du droit à tuer pour le bien de l’humanité. Que d’exaltation à ce propos. Ma réponse à la problématique disant l’impossibilité pour quiconque d’employer des moyens remettant en cause la finalité humaniste à laquelle tendent ses actes.
   Cette enseignante, je l’ai connue quelques mois durant ma vie, mais elle reste dans ma souvenance. Elle m’a permis de répondre à une question première sur l’être humain et sa légitimité à se déclarer au-dessus des autres. Elle a induit mon premier engagement intellectuel. Ma rédaction fut lue aux autres élèves et servit de support pour discuter de la personne et de son rapport à la liberté. Je redoublai ma classe. Un an après, je fus renvoyé de ce lycée et orienté vers la fameuse filière technique. Ce fut le début des emmerdes. Trente
années plus tard, ça continue !
   L’évocation de cette époque soulage en rien mon actualité. Elle explique éventuellement celle-là par celle-ci aux côtés de mes amis-ennemis du bocal.

4

J’ai décroché un rendez-vous pour toi avec le maire adjoint m’avertit Jean-Louis. Ce soir à dix-huit heures. Malheureusement, j’y serais absent mais mon suppléant sera à tes côtés. Il est bien. Appelle-moi demain pour me tenir au courant.
    Il s’appelle Didier. Il m’explique aussi ses problèmes. Au garage de la ville auquel j’étais affecté, on m’a mené un train d’enfer souffle-t-il. J’étais obligé de me porter « pâle », souvent, afin d’éviter le harcèlement moral. On m’a muté dans un autre service mais je n’y suis toujours pas titulaire. Ils peuvent me renvoyer à la mine quand ils le veulent. Alors ce soir, mon cas sera aussi évoqué. Après je t’assisterai.
    Je suis dans les coulisses d’un théâtre. Sur scène se joue le spectacle du combat contre les grands méchants loups du milieu de l’argent et derrière, se déroulent les petits arrangements des contradicteurs avec le système politique en place. Les magouilles et les compromissions. Les saloperies tramées envers les démunis.
    Il me rattrape par la manche et me dit, surtout pas de propos politiques ! Pourquoi ? Je lui demande étonné. Parce que nous sommes un syndicat et un syndicat se veut apolitique. Je grimace. Il lâche et je pars, décidé à lui laisser un souvenir impérissable de mon passage en cette mairie.
    Car je me suis fait la main. Sans rester inerte à me morfondre en espérant la prise en compte de mon cas par des syndicalistes plus ou moins frileux, j’ai écrit. Deux lettres visant des cibles bien distinctes. Le maire et son adjoint. Des missives tamponnées par la poste et dont l’accusé de réception m’a été transmis. Deux enveloppes dans lesquelles je m’interroge sur les contradictions des partis de la gauche populaire, légitimant une gestion oppressive des gens travaillant au sein des villes dont ils sont les responsables. Je leur demande si leur discours politique sert uniquement leurs tribuns pour leurs parades parlementaires ou bien est- il vraiment habité par un engagement de lutte pour une vie plus juste. Si cette dernière éventualité est la bonne, pourquoi autorisent-ils un management basé sur la rentabilité, la peur de la sanction et le harcèlement ? Pourquoi utilisent-ils ce panel répressif appliqué par les entreprises privées qu’eux-mêmes dénoncent ? S’ils me signifiaient une réponse de vive voix, je leur en serai reconnaissant.
    Didier ignore le contenu de cet envoi. Il est là, croyant en « l’apolitisme » censé valoriser ma défense.
    Le soir tombe. Ma montre indique dix-huit heures. Horaire respecté, témoin à mes côtés. Je m’assois en face de l’adjoint au maire et remarque sur le mur de droite un dessin représentant le visage de Salvador Allende, chef de l’état chilien élu en 1970, destitué par un coup d’état militaire du général Pinochet, assassin notoire. Je grince des dents. Ce mec s’affichant aux côtés d’un président de république militant, ayant refusé le fascisme en se donnant la mort, n’a pas peur de la comparaison avec lui. Si la conscience de ce mec est à la hauteur de celle de Salvador mon avenir est assuré. La justice sera rendue et l’autoritarisme de mon petit chef liquidé. Cependant j’ai un doute. Les petites lunettes de l’adjoint m’évoquent une discipline de parti imparable. Un esprit disposé au bien de la classe ouvrière prêt à sacrifier celle-ci pour l’Idée. Tu abuses encore et toujours ! lâche la petite voix. Tiens ! Elle réapparaît celle-là ! Il y avait longtemps. Si je suspecte un gars ayant la faculté de me congédier ou me garder, je peux aussi objectivement poser la question de l’abus. J’en ai le droit ! Non ? Les plus grandes atrocités ont été accomplies par des petites mains. Des gens aux petits pouvoirs dont l’association les uns aux autres a provoqué des cataclysmes humains. Tais-toi espèce de petit merdeux ! me nargue-t-elle. Ferme ta bouche de petit gauchiste !
    Didier débute une introduction maladroite. C’est un bon élément… il exécute ce qu’on lui demande de faire… serait bien de lui donner une chance et patati et patata. Sa voix est mielleuse. Je bous et lui coupe la parole avant de terminer dans l’impasse vers laquelle il me mène aveuglément. J’entame l’entretien avec le pseudo fils spirituel de Salvador Allende. Vous connaissez la situation invivable des chômeurs, dis-je d’un ton très calme, presque doux. Vous la dénoncez à longueur de journée de votre tribune. Mais voilà, dans les coulisses de votre mairie, vous me pointez du doigt m’indiquant la porte de sortie ! Sans indulgence. Sans proposer une conciliation entre votre service m’employant et moi-même. Si mon niveau technique est faible et bien aidez-moi à l’améliorer. Formez-moi ! Enseignez-moi les connaissances me faisant défaut. Considérez-moi autrement qu’un mauvais outil. Je suis distinct d’un outil ; je suis un Homme avec un foyer en charge. Un homme de cinquante ans entendant à longueur de journée des managers d’entreprise dénoncer mon âge pareil à un frein pour la bonne marche de leurs commerces. Avez-vous vraiment le même point de vue sur le sujet ?
    Le sourire du fils spirituel brille de bienveillance. Au cours de ma diatribe, il a opiné des assentiments. Ecoutez-moi bien monsieur, je suis entièrement d’accord avec vous ! Répond-t-il. J’ai lu votre lettre et j’y souscris. Je vais mener une enquête dans les prochains jours et vous ferai part de ma décision. Si on doit vous maintenir à votre poste ou vous muter à un autre. Croyez en mon intérêt à votre cas.
    L’entretien se termine avec une franche poignée de main et des risettes entendus qui n’entendent rien du tout. Il s’est passé une dizaine de minutes et puis voilà, ma situation contient toujours le même point d’interrogation ; reste ou reste pas ?
    Dans le couloir, Didier me saisit à nouveau la manche. Je m’arrête, obnubilé par sa main osseuse, ses longs doigts moites s’essuyant sur la manche de ma veste. Je t’avais dit d’éviter de parler politique ! Merde, tu as déconné ! lance-t-il un brin agacé.
    Il m’embête de plus en plus Didier. Enfin si je te dis cela, c’est pour ton bien ! Il t’a écouté. Il a semblé être touché par des explications remarque-t-il en baissant la voix à la vue de ma froideur soudaine. Je lui tends la main. C’est bien ça, ses mains sont humides. Les mains de la peur. Au fait Didier, cela s’est bien passé pour ton affaire ? Il te titularise à ton poste ou il te renvoie à la mine ? Non ! C’est bon ! Je reste parmi mes collègues actuels. Je suis content. Ça sert d’être syndiqué ! Suis mon exemple. Pas de politique et tu garderas ton emploi. Je lui ai déjà tourné le dos et m’en vais prendre mon train du soir.
   Béla rentre dans le bocal. Des semaines se sont écoulées depuis notre dernière conversation. Béla est le photographe de la ville. Il est aussi son enfant. Il a passé son enfance et adolescence dans une de ses cités. Ces enceintes d’où on ne sort jamais vraiment.
   Il me raconta un jour, en prenant le café au service municipal de la jeunesse, l’histoire de sa deuxième naissance. Pour lui, la photographie fut une courte-échelle. Elle lui permit une échappée faite d’esthétisme. En s’évadant de ces barres d’habitat urbain, il construisit une plastique. Au travers son objectif, sa vue dépassait son immédiateté. Il saisissait autre chose qu’une réalité à relater. Derrière chaque visage photographié, une personnalité s’exprimait et l’uniformisation de la banlieue, il l’a déconstruisait ainsi, Béla, à sa manière.
   Je remarquai un de ses clichés en noir et blanc. Dessus, Notre-Dame de Paris, en pleine nuit humide. La ligne au bout de laquelle il l’avait placée l’inscrivait enlisée dans un ciel pluvieux. En contre-bas, les pavés brillaient, légers et vierges de toute présence humaine. Cette absence me marqua. Le monument avait l’apparence d’une nef pourfendant le trouble d’un soir ou bien celui des époques. Il m’évoquait aussi un Paris fantomatique, une cité gagnée par des fantômes. Il me semblait le voir, Béla, le dernier des hominiens enregistrant l’ultime preuve de l’intelligence et de la sensibilité Humaines d’autrefois. De cette vue, la fantasmagorie d’un vide témoignait d’une chose désormais révolue. Une trace dont l’existence immisçait un malaise par la sensation d’une rupture prévisible. Il y avait là, un arrachement muet, une civilisation engloutie, un vestige suggérant subjugation et nostalgie. Je le lui ai dit. Il a plaisanté puis m’expliqua les conditions de cette prise de vue. Lorsque je suis arrivé après mon boulot, sur le pont derrière la cathédrale, la nuit venait de tomber. Je cherche mon appareil et pas de chance, l’objectif à grande focale me manque. Retour en arrière et dare-dare ! Scooter entre les files de bagnoles, périphérique saturé et bouchon d’autoroute, j’arrive au bureau trouve le calot et repars. Enfin bref deux heures de routes pour revenir à mon point de découverte. Lorsque je suis arrivé, j’eu l’impression que la ville s’était vidée. Le crachin installé, aucun piéton dans les parages. Le flux automobile avait disparu. Quelques- unes éclaboussaient les trottoirs déserts à les serrer de trop près. Je sortis le matériel et me mis au boulot. Le noir et blanc m’apparut le bon choix et je l’ai mitraillée, cette belle, au début de sa nuit… Il s’animait Béla à parler de sa conquête et moi, dans ce service dédié à la jeunesse des banlieues, je le voyais derrière une cathédrale, sous la pluie d’un automne bientôt pris par l’hiver. Je le vois encore, ce gars habité par ce qu’il décrivait ; un soir, après le boulot, une pluie glissante, des voitures à n’en plus finir et soudain un Galion au centre de la ville, un départ vers les vagues d’un ciel délavé et la journée derrière soi, volatilisée et on ne va pas s’en plaindre, pas vrai Béla ?!
    Il regarde son cliché malicieusement apparu sur mon ordinateur. Il me sert la main tout en jetant un œil amusé en direction de la ligne propulsive de sa cathédrale. C’est vrai qu’elle a une belle gueule ! Lâche-t-il.
    Nous sortons. La machine est toujours là. Compagnonne des saturations subites, auditrice de confessions douloureuses. Devant l’incontournable distributeur à café, je soumets ma requête à Béla… des problèmes avec ma hiérarchie, il me faut un soutien avec les personnes pour lesquelles j’ai travaillé, toi entre autres, me faut ta signature sur une pétition dénonçant l’encadrement répressif de travailleurs d’une mairie dont la ligne politique assure défendre les travailleurs, tu saisis la contradiction ? La manipulation ?
    Béla ne renvoie rien. Rien du tout. Mes mots continuent malgré moi, lancés sur les rails d’une explication la plus précise possible. La plus désespérée également. Ses pupilles ont perdu la brillance. La cathédrale de Paris est loin. Trop. Son intérêt à notre tête-à-tête a décampé. Une porte de secours entrouverte et hop ! En fuite. S’opposer à ce genre de pratique est important, sinon on sera réprimé jusqu’au sang, je martèle bêtement. Les hommes politiques et les dirigeants de l’économie nous aurons jusqu’au bout. Moi, je relève la tête et
refuse mon licenciement.
    Béla me répond de biais. Ses mots se cabrent. Tu n’y gagneras rien dit-il. Le pot de fer contre le pot de terre. Je l’arrête. Foutaise ! Je signerai pas ta pétition, reprend-il. Ici, je leur dois tout. Ils m’ont permis de m’élever de la merde d’où je viens. Tu comprends ? Je signe ton papier et ils me renvoient dans ces putains barres d’HLM. Enfin presque. Enfin pas complètement. J’évite le risque. J’ai mon équilibre et j’y tiens. Comme tu l’entends, je suis un égoïste incorrigible. Quel est ce ILS je l’interroge médusé par sa réponse. Tu le fais exprès réplique-t-il irrité. Eh bien eux ! Les responsables politiques locaux que tu dénonces. J’appartiens à leurs troupes. Pas militant mais animateur de leur entreprises socio-culturelles. Tu comprends ? Si tu n’es pas avec eux tu es contre eux ! Et puis, tu fais le jeu des autres, les affreux jojos de la bourgeoisie, les voraces du pouvoir politique tapis pour prendre les rênes de la gestion de la ville. Si tu refuses ton licenciement, moi je me défends à rentrer dans le jeu adverse. Désolé ! Tu t’en sortiras. T’es intelligent.
    Je balaie l’air d’une main lasse, marmonne un « je comprends » inaudible. Nous terminons notre café en parlant de banalités. L’humanisme de la cathédrale est perdu. De Béla, seule sa photo subsiste. Elle parle pour lui au-delà de sa peur. Un ciel pluvieux capable d’engloutir le rêve le plus formidable qui soit. Une mise en garde troquée pour un constat sans état d’âme.
   Je lui tends la main. Il l’a prend rassurée. Tout est en place pense-t-il. Pourtant, j’accepte mal sa contradiction, son appartenance originelle au clan des déshérités et son ploiement à un pouvoir minable. Se conformer à une discipline signe la mort de l’être. Son imagination, sa faculté de penser et de créer imparablement atteintes. La discipline est la mort de l’artiste.
   L’une contre l’autre, nos mains restent en contact quelques secondes. Maintenant, ce sont mes yeux qui oublient de renvoyer. Malgré mon amabilité de circonstance, il comprend subitement. Je vois son expression permuter. Il réalise la cassure. Devait-il s’attendre à cette amitié morte avant d’être née ? Il tarde à me lâcher, sait les secondes dernières de notre relation. « Allez bonne journée et à plus ! » je lui lance en reculant. Des adieux étirant l’espace entre lui et moi jusqu’à la porte de l’ascenseur qui le coupe définitivement.

5

    Le temps passe.
   Chaque matin, ma voiture glisse nerveusement sur l’asphalte. Selon ma ponctualité ou mon retard, son moteur ronronne ou bien hurle. Chaque matin, les mêmes figures m’épaulent sur un trottoir obsessionnel nous menant au même quai d’un même train tout aussi obsessif. Un mutisme nous unis malgré nous et le temps passe. Chaque matin.
   Les semaines se sont égrenées. Quelques-unes restent encore à ma disposition pour me battre et vaincre. Maigrichonnes sont-elles, leur nombre tenant sur les doigts d’une seule main. Je dois aller jusqu’au bout. Ils me le répètent les copains. Tu dois y croire ! Leurs mines sont graves et leurs yeux furieux.
   J’ai transmis la pétition au maire. Une quarantaine de signatures. Des agents satisfaits de mes interventions suivant les aléas de leurs progiciels. Aussi les lettres de satisfaction des directrices d’écoles à mon souci d’entretenir les salles informatiques réservés à leurs chers petits monstres. Cependant, le monarque s’est tu.
   Il y a quelque jour, Jean-Louis constate avec résignation que mon cas s’enlise, qu’il va voir, changer de tactique serait peut-être nécessaire et brusquement ma colère éclate, coque étincelante d’un voilier voguant plein large. Tu es syndicaliste, oui ou non ? Tu dois faire pression immédiatement et obliger le fils spirituel d’Allende à te donner les résultats de son investigation à mon sujet comme il s’y était engagé. Tu entends ? Tu le dois ! Serait-ce par déontologie syndicale ! Au moins ! Je clôture amèrement. Ce « au moins », on ne me l’avait jamais fait ! Répond-il un tantinet énervé avant de raccrocher.
   Je m’en fous d’afficher ma colère. Plus rien à perdre ! D’ailleurs, un point de non-retour a été franchi, l’autre jour. Le maire ayant choisi l’inertie à mon sujet et suite au silence obstiné de son secrétariat à mes sollicitations successives afin d’obtenir un entretien avec lui, j’ai décidé de venir au grand-homme.
   Elles étaient là. Les trois grâces du grand prêtre. Pas méchantes, débordées de travail et bien encalminées dans un quotidien leur refusant une quelconque altitude. Lorsque je suis arrivé, une des trois a réalisé le problème de ma présence, son regard scotché sur moi, mon corps et ma tête révélant à son goût, un état auquel indubitablement une conséquence extraordinaire allait y être associée sous peu. Je la trouvais fataliste. Une fois les civilités d’usage prononcées très brièvement, je réitère ma demande monomaniaque à voir l’édile. La
scotchée du service met un temps afin d’émettre une réaction. Elle s’y résout, maladroitement, un « je ne peux pas » murmuré et moi de lui asséner un « comment ? » sur un ton légèrement amplifié. Les deux autres sont encore plongés dans leur quotidien d’éplucheuses de courriers de monsieur « l’inatteignable ». Elle me répète de sa voix fluette l’impossibilité de voir Dieu. A cette réponse et selon ma vue très anticléricale des choses de la vie, je m’entends hausser le ton d’une force suffisamment péremptoire pour signifier que je vais bientôt sortir de moi-même. Une menace qui vaut ce qu’elle vaut. Madame scotch fixe l’écran de son ordinateur, réaction expérimentée par nous tous, lorsque Le gros embarras nous tombe dessus sans savoir le régler. Son teint est blanc, le mien certainement rouge. Elle est à la limite d’une crise de nerf et j’en suis désolé, commence à m’apaiser. C’est alors qu’une des autres montre sa langue vipérine : nous sommes au courant de votre situation, on ne vous a rien promis, vous avez Un Contrat à Durée Déterminée qui se termine, vous devez donc partir à l’échéance de celui-ci, maintenant Monsieur veuillez partir, vous nous embêtez. Conclusion prononcée
d’une voix pleine et autoritaire.
   Une mauvaise violence cogne dans tous les coins de mon corps. Je suis très mal. Contenir ma rage sauvage me déchire les entrailles. Ces secrétaires ont l’habitude. Dans l’ombre du pouvoir, elles manipulent la provocation afin de mieux renverser les situations délicates à l’avantage du maître qu’elles servent avec dévotion, je pense. Peut-être pas madame Scotch. Mais assurément l’autre, la mordeuse.
   Je suis sur le recul. Le rouge, je l’ai dans mes artères battant à se rompre. Celui qui fait couler le sang lorsque les mots sont introuvables. Les trouver ceux-là. A tout-prix ! Comment sortir du piège ? Acculé suis-je dans un coin du ring où j’en prends plein la tête. La perte de mon travail se précise. Mes enfants, leurs cours de musique, de danse sans faculté à les payer, leurs loisirs résiliés, leurs espoirs en un avenir profitable anéantis, ma femme seule à travailler et puis eux, les affreux, Dieu et ses ouailles se fichant de moi, rejetant sur moi la responsabilité de mon échec professionnel sous leur enseigne, me désignant coupable. L’affreux coupable.
   Je suis dans une impasse. Les délinquants me tabassant sont des salariés prétendus incarner au minima une solidarité minimale. Pensez-vous ! Ils me coincent au fond de la venelle et me rossent parce que je refuse de déguerpir, me cognent avec l’assentiment de Dieu. Ils me disent qu’ils sont là chez eux, qu’ils sont les seigneurs ici et que de loi, une seule existe, celle du plus fort, la leur. Je saigne en ce bureau de maire discoureur, arroseur des deniers publics envers les associations disposées à inciter leurs adhérents à voter pour lui, le bienfaiteur. Ce beau parleur, répondant aux invectives de ses adversaires du Parlement avec le phrasé convenu mais refusant de parler à un homme dont le droit à travailler est supprimé, sa subsistance économique abrogée par le bon vouloir d’un de ses chefs de service. Son absence me dit clairement de fermer ma gueule et une de ses secrétaires la plus obtuse transmet son message avec zèle.
   Je saigne pareillement en cette cour de récréation me revenant encore une fois à l’esprit, où je me battais contre celui se clamant le plus fort et auquel tous les faibles s’arrimaient par peur d’être seul. Mon nez saignait sur mes lèvres, dans ma bouche, peu importait. Mes bras tournoyaient parmi l’air, frappait parfois lourdement la tête de ce roi d’opérette, me réjouissant alors d’avoir frappé un salaud. Car pour moi il était évident que s’en fût un. Un manipulateur, un individu faux et mensonger. Je cherchais à le toucher au ventre, à la face, mes pieds cognant ses tibias et genoux afin qu’il s’affaisse. Et tant pis si à la fin du combat, je mangeais la poussière. Je m’étais rebellé, décidé à en découdre à nouveau avec ce type se croyant au-dessus de tous, avec ses lieutenants, ses ordres de petit merdeux, son autorité et ses bénédictions.
   Rien ne change. Seulement les formes. Les années passent et la cour de récréation qui me revient en mémoire si souvent ces derniers temps pointe un lieu de travail où l’esprit des enfances mal vécues ressuscite. Je saigne au milieu de ce foutu bureau et je gueule. Eh bien non ! Je reste ! Appelez les flics ! Et madame Je-ne-sais-qui reste coi. Secrétaire du premier mandaté des forces populaires appelant la flicaille à la rescousse afin d’évincer un type désireux de garder son emploi, ça ferait désordre, non ?
   Alors, elle reste coi et je gueule un peu plus afin d’accentuer mon avantage et l’autre, madame scotch observe son écran et la troisième hausse les sourcils. Il est difficile d’évaluer les haussements sourciliers de cette dernière. Me prend-t-elle sous son aile ? J’ai du mal à la déchiffrer. D’ailleurs depuis tout petit, j’ai du mal à comprendre dans quel merdier je suis tombé. Toujours à se battre, à cogner, à se frotter avec des gens dont les yeux sont des dents acérées. J’opte pour l’explication du tic nerveux. Car il est vrai, je dois faire peur. Je dois faire peur parce que j’ai peur moi-même et le monde entier avec moi. Nous vivons ainsi. Ça me révulse. Appelez les flics ! Prenez votre téléphone et appelez ! Je prends un combiné téléphonique et l’agite devant la vipère m’ayant mordu. Interdite elle replonge sa langue entre ses papiers et démontre puérilement un faux dégagement.
    C’est alors qu’Il apparaît. Dieu lui-même. Ses cheveux d’argent de vieux-beau, plaqués sur les côtés de son crâne dont le haut découvre le parcours du temps. Ses yeux lancent des éclairs. Un de ses saints l’accompagne. Il est très ennuyé, semble même feindre l’effroi. Où veulent-ils me mener ces deux-là ? Suis-je un terroriste, un assassin, un gars en passe de l’être ? Ils sont sortis de leur retraite. Dieu s’avance. Il est grand et a une grosse voix. Moi, je suis petit et la voix aigüe par la colère. Parlez autrement aux gens ! Me tance-t-il. Fixez-moi un rendez que je vous réclame depuis des semaines ! Considérez ma situation et je me calmerai ! Je rétorque, chien au poil hérissé. Parlez moins fort monsieur ! Respectez les gens et ils vous respecteront !
    Le salaud ! Il me nargue. Il continue son jeu du chat et de la souris et mes mains bougent dans l’espace et mes lèvres crachent leurs mots. Monsieur, j’ai sollicité une entrevue avec vous-même et vous avez décliné toute politesse à me répondre. Eh bien fixez-lui un rendez-vous à celui-là dit-il en joignant le geste à ses paroles énervées.
    C’est à ce moment précis que la ligne a été franchie. Nos doigts se heurtèrent. Enfin, mes doigts touchèrent ceux de Dieu. Cet acte blasphématoire anéantit toute idée de conciliation. Dieu a été frôlé par les mains d’un commun des mortels. Cet hérétique doit mourir incessamment. Ce fut à cet instant-là que ma mort sociale fut entérinée.
    A mes amis, je leur raconte la scène. Etienne souffle, Roberto a envie de cracher à terre, se retient par respect de la femme de ménage. Philippe dessine sa moue inamovible. Ouais, ce sont vraiment de gros cons ! Lâche-t-il. Il faut les attaquer sur les ailes lance Roberto. Tu sollicites les deuxièmes forces vives populaires de la mairie. Ils se vomissent. Au conseil municipal, ce sont toujours des règlements de compte entre eux. Ils se bouffent le nez. Alors tu alimentes leur dilemme. Tu vas voir le deuxième maire adjoint. Il t’écoutera et il interviendra en ta faveur lors du prochain conseil. A politique, politique et demi. C’est ton intérêt. Il faut que tu restes merde ! Fout le bordel dans leur jolie boutique.
    Eh oui, il faut que je reste. Toutefois, j’ai du mal à me contenir. Je suis fatigué et j’ai envie de descendre à nouveau dans le bureau de l’autre élu, grand sénateur et lui foutre mon poing dans la figure, manière de lui prouver que Dieu, quel qu’il soit, est atteignable.
   Mon écran devant moi, une vieille citadelle immergée, des poissons tristes autour, l’eau du bocal chaude, plus que la normale. Les ventilateurs sont en panne m’a informé Gérard. J’en ai profité pour le retenir celui-là. Il a toujours des marches de rêves à raconter. Alors, ta semaine de vacances s’est bien passé. Super ! Avec un pote, nous sommes allés dans la vallée des Merveilles. Sur le parcours, tu peux voir des gravures protohistoriques sur certaines roches. La neige était au rendez-vous ! Le bleu aussi. Eclatant parfois. Tu sais, ça repose d’être loin de tout ce foutoir citadin et sa pollution. Je veux bien te croire, je réponds avec un large sourire. Alors comme ça, tu as laissé ta petite et ta femme ? Oui. Un peu de distance régénère les sentiments et son regard bleu rigole de bon cœur.
   Il a raison Gérard, de rigoler, de prendre le large. La vie de famille est quelque fois éreintante. L’amour y prend un rude coup. La fatigue, les gestes, des directives répétés sans cesse aux enfants, ceux-là exprimant régulièrement une surdité à leur adresse jusqu’à la menace de les mener voir un Otorhino. En dehors de tout, sommes-nous, lors de la rencontre avec la femme ou l’homme de sa vie. Un détachement envers les contraintes sociétales lorsque l’amour vous tombe dessus. Une ivresse révolutionnaire. Puis l’union, la vie ensemble, les premières incompréhensions et ce rapport de force s’installant presque naturellement entre les deux amoureux. Puis le projet « Bébé » et celui-là arrivant et l’émerveillement et la fatigue, l’extrême fatigue et l’émerveillement à nouveau et ce jeu du « yoyo » perpétuel, amplifié par le deuxième arrivant.
   Un foyer, il faut l’entretenir, c’est ça que tu veux dire Gérard ? Gérard rigole de plus belle. Oui ! Oui ! C’est ça ! Tu as tout compris. Savoir entretenir les distances pour se ménager. Enfin je te recommande cette vallée, elle porte bien son nom ! Parfois tu culmines à deux mille mètres d’altitude et t’aperçois la mer méditerranée.
   Lambert, le garde chiourme en chef nous a repérés. Il fonce sur nous. Il a horreur des petits comités organisés à l’improviste, dans le couloir. Il vient aussitôt se renseigner du sujet débattu. Invariablement, il formule une demande à l’un des interlocuteurs et tout aussi invariablement le groupe se dissout. Avant même qu’il mette en application son stratagème défraîchi, nous nous séparons afin de lui épargner un contentement un peu trop facile. On se voit tout à l’heure, au déjeuner me souffle Gérard.
   Xavier, le responsable de service surgit dans le bocal et nous rappelle la réunion d’équipe hebdomadaire. Pour ma part, le compte rendu de mon activité sera vite énoncé car de travail, on oublie de m’en confier. On me laisse là, pourrir sur place. Si tu veux, tu peux rester chez-toi m’a conseillé le grand chef. On s’arrangera. Tu seras plus libre pour trouver du travail. Certainement pas ai-je répliqué têtu. Ma place est ici. J’espère bien y rester. Il a haussé les épaules.
   Le silence est assourdissant ici. D’autant plus que la machinerie aphone du système de ventilation trahie crûment la guerre des poissons du coin. Bientôt l’heure du déjeuner. J’hésite à rejoindre Gérard et le reste de l’équipe. Courir au stade me conviendrait mieux. Avec mes potes footballeurs.
   Cet après-midi, il y a cette réunion à laquelle j’irai pour y assurer ma présence tel un défi et leur dire : eh bien je suis toujours dans vos pattes ! Je tiens le coup et surpasse vos mentalités étroites. Affirmer mon vouloir à rester ici. A travailler, à parler aussi de nos conditions de travailleurs.
   Quelque chose frémit sur ma droite. Je tourne la tête. Il est là, ses yeux clignant de malice. Le vieux Monsieur. Il me parle. Persistez ! N’abdiquez pas ! Regardez-les, elles sont belles, elles ont besoin de nos yeux pour vivre, regardez-les. Je suis son regard sous lequel des fleurs oscillent selon les frasques du vent. Il y a beaucoup de points rouges. Les coquelicots des bords de champs. Venez m’invite-t-il, je vais prendre quelques photos. Je vais avec lui en cette mer florale, parmi le rythme secret que lui confère la hauteur des airs. Imperturbablement, le bruit de l’obturateur s’applique à retenir leur mouvement. Seule l’odeur sauvage échappe à la volonté du vieil homme de rendre hommage à la beauté de cette terre. Elle sinue entre nous avant de disparaître brusquement puis de nous revenir ; jeu de la légèreté, amusement aux cris argentins de l’enfance. Je me défais de ma raideur, m’accroupis aux flancs des hautes herbes me préservant du vent pour mieux entendre l’alouette. Elle est sur son point fixe, chante son entêtement à demeurer là, au-dessus de son nid, à le protéger de toute attaque, éclaireuse en chef de sa compagnie. Plus loin, le clocher émerge de la multitude du blé en épis. Tout est blond. Un printemps radieux. L’existence s’annonce. Je suis fasciné par ces fleurs dit-il sur le ton de la confidence. Vous devez me prendre pour un fou. D’ailleurs, peut-être le suis-je. Je ne vous veux aucun mal. Ni à vous ni à personne. Même pas aux nazis ayant assassiné ma sœur handicapée en cette époque où la vie était aussi fragile que la plume d’un oiseau. Je marche ainsi, des heures et des heures parmi leurs couleurs. Elles me reposent. Elles déclenchent en moi une alchimie me sortant de mon corps. Je glisse au lieu de
marcher. Quelle sensation ! Je suis à un rendez-vous privilégié. Je perce une part des secrets de la nature et de ses petits artisans. Oiseaux volages ou hargneux, bêtes à poil farfelus, timides, craintives ou encore, pour les plus grosses, impavides et défiantes. Elles me comblent ces promenades. Je vous y emmène pour vous dire, là, tout de suite, que ce dont nous sommes témoins est phénoménal. Terriblement.
    Je comprends, je comprends, je bredouille, un peu vexé par tant de candeur énoncée à cet âge aussi vieux que la terre mais si fringant de jeunesse. Je rajoute presque sournoisement, je comprends sauf votre pardon envers les assassins de votre sœur. Comment pouvez-vous ? Il arrête sa marche et me fixe, bienveillant. Tout est possible, tout m’entendez-vous ! Aucun tabou ! Cependant, m’être dégagé des griffes de la haine envers ces gens signifie autre chose qu’un pardon. Cela explique tout simplement mon besoin de vivre. Haïr c’est mourir. Les agissements des hommes du troisième Reich sont innommables. Ils ont pu les commettre par la banalisation de tuer que leur communauté ethnique avait décidé. En dehors du temps, je vous avoue mon incapacité à la vengeance. Les fleurs sont trop belles pour cela. Toutefois je me suis décidé à me rapprocher de celles poussant au-delà de la terre Allemande. Depuis, je refuse de parler ma langue maternelle même si elle est celle de Goethe. Par déception. Par blessure bien sûr. Excusez-moi, j’ai trop parlé, je crois. Elles m’appellent.
    Il s’en va le vieux monsieur. Sur le chemin, sa silhouette se profile, avance parmi le temps et le poids de l’air. Si frêles ses mains, néanmoins génitrices entêtées de photos faites de force où un espoir sibyllin peut y être vu. Un jour, ma femme hérita d’une boîte de carton. Aujourd’hui, j’y puise des couleurs de pétales imprescriptibles, au sein du bocal.
    Je décide de manger seul au restaurant asiatique. Sincères habitudes. Le petit Joseph est présent. Toutefois un peu grincheux. Mal de dent m’explique la maman derrière sa caisse. Ça ira mieux demain mon petit bonhomme ! Je lui caresse la joue. Ses frères et sœurs sont assis à une table jouant à des jeux vidéo avec leur application coutumière le laissant mâchouiller sa manche. Il bave tant qu’il peut et ronchonne. Pauvre petit Joseph ! L’existence est parfois une plaie, un balancement entre bonheur et malheur, un temps que nous conjuguons avec précision et maladresse, notre drame, notre épopée aussi. Ton mal de dent, Joseph, eh bien ma foi il s’inscrit là-dedans, en ce foutoir et cette construction au millimètre, notre histoire à chacun et à tous, l’Histoire de l’humanité. Va comprendre ! Tu peux pleurer ! Tout ceci est bien déroutant, je te l’accorde mon pauvre petit coco. Demain tu riras et tes dents tu les montreras comme les preuves de ta force. En sortant du restaurant, je lui ai fait un coucou. Sa manche dans la bouche, il m’a regardé les sourcils plissés et la route m’a avalée, le temps d’une signalisation électrique dont la couleur verte m’ordonna de traverser.
    J’ai renoncé de déjeuner avec Gerald. J’eus peur des autres. De leurs mots et ma réaction. De cette violence suintant de mon être depuis que mon droit au travail est condamné. Un rafiot dont la coque a l’allure d’une passoire, voilà mon état ! L’assurance de moi-même défaite. Aussi, la volonté de courir me fit défaut. Me projeter dans un quelconque rêve fut au-dessus de mes forces. Victimes d’un accès dépressif, certains voient brusquement les choses en noir et blanc. Moi, ce fut le mouvement, impossible à accomplir dans sa puissance. Je me suis traîné à ce restaurant afin de rejoindre l’innocence d’un enfant.

6

   Les uns après les autres, nous rentrons dans la salle à quelques minutes d’intervalle. La réunion hebdomadaire va commencer. Le grand Chef manipule son ordinateur branché sur vidéoprojecteur. L’écran mural nous renvoie le planning de l’équipe et des graphismes cabalistiques supposés valoriser l’orchestrateur en question et les membres de sa formation.
   Son second est à ses côtés, Rudy, jeune ingénieur aux costumes impeccables – ceux-ci seraient censés de légitimer la fonction des graphismes du premier – son obsession surjouée quant à traquer la souillure sournoise capable d’altérer son esthétique – affirmation quasi mystique de son devoir d’organiser proprement les tâches de chacun.
    La table est oblongue en cette salle aveugle. Le dernier arrive, Georges et son front sempiternellement luisant. Celui-là, il a mal. Toujours. Son visage transpire en place de ses mots taiseux, un camouflage continuel, une comédie jouée aux autres, à lui-même, propriété émergente de ce malaise permanent. Il est agnostique, il a une seule vie et il la noie patiemment dans des litres de sueur. Une mystification dont il est la victime ; sa propre victime ! Sacré Georges.
    Les deux murènes sont présentes, œil luisant et moi avec le mien s’entretenant avec les plaques du faux-plafond. Commencent les explications de chacun sur ses activités quotidiennes passées et à venir. Ambiance routinières avec ses interpellations habituelles, ses rires nerveux, ses paroles coupées, ce jeu à la mode de chez-nous consistant à parler le plus possible et devenir le tchatcheur suprême sous le regard bienveillant du roi Xavier I, sa grande mansuétude au si gentil sourire. Soudain, je suis fatigué de cette jungle animée par une jeunesse mal vieillie, de ces enfants mesquins aux allures d’adultes soi-disant gais lurons. Je voudrais attirer votre attention dis-je, profitant d’une brève accalmie, sur la nécessité d’une formation pour ceux le désirant, d’établir donc un protocole d’encadrement pour les nouveaux venus et nous soucier de nos conditions de travail et de leur amélioration en des délais respectables. Pavé dans le bocal, la plaisante bouffonnerie perd pied. L’accalmie déborde de son temps imparti. Puis progressivement, la constance se retrouve, les yeux s’aiguisent à nouveau et une des murènes attaque sous les yeux navrés du grand-frère Xavier. Tu n’as rien compris encore une fois ! C’est à toi de faire l’effort de travailler, d’apprendre et de t’adapter. Personne ne le fera à ta place et ça, tu n’as pas l’air de le saisir.
    J’ai envie de la gifler. Ses paroles guerrières dénient toute compassion conférant à l’humain, les qualités de la tolérance, du respect et de l’empathie. Les propos creux d’Hélène la murène dissimulent difficilement la méchanceté. Elle récuse mes propos car ma situation lui apparaît telle une tare irrévocable. Ses yeux sont brûlés. Elle me veut du mal car elle a mal elle-même. Elle a souffert et consent à la souffrance des autres. Hélène est un beau prénom, pourtant. Pauvre Hélène. Je voudrais un peu plus de solidarité de votre part envers la situation d’un salarié comme vous, je continue, un travailleur licencié sans faute à lui reprocher sinon une pseudo-inadaptation au service, remarque subjective débouchant sur une décision arbitraire et inacceptable. Aujourd’hui c’est moi, demain ça sera un de vous ! Vous ne pouvez accepter cela ! Eh bien moi je l’accepte lance la deuxième murène, de sa petite voix haut perchée. Nathalie en goguette éclatant de rire et les autres de suivre ses soubresauts agitant son ventre de femme enceinte, sauf le second en chef, la mise toujours exemplaire à l’intérieur de son costume-uniforme ; par la médiocrité populaire affichée, la classe dirigeante affirme sa supériorité intellectuelle.
    En face de moi, ces jeunes femmes et jeunes hommes ont trouvé un évènement pour tromper leur ennui : mon éviction et mon refus de celui-ci. Ils rient de leur douleur et de leur vacuité en leur sombre existence. Tes affaires ne me regardent pas ! déclare Georges, Rudy d’ajouter, cela concerne Xavier et toi, pas l’équipe. Bien sûr ! Vous vous en foutez ! Vos mentalités nous ramènent aux conditions de travail du dix-neuvième siècle. Le « tu dis n’importe quoi » de madame Hélène revient en coups de bélier bien prononcés. Xavier I jubile d’une voix calme ; tu vois, l’équipe te rejette, tu ne peux rien faire contre, tu dois partir. Depuis quand les minorités ont tort ? Je lui retourne.
    Ils se sont levés, moi aussi. Je reste dans l’encadrement de la porte interdisant leur sortie. Pourquoi refusez-vous de parler ? Ils s’en foutent et se carapatent en me bousculant. J’éprouve la lourdeur d’un rocher émergeant d’une eau retirée. Je reste seul, lourd de cette conviction qu’ils ne m’auront pas à leur petit jeu du dédain et de la provocation. Je réintègre mon poste.
    Mon téléphone sonne, je décroche. Tu vas bien ? C’est Etienne. Il est au courant de l’algarade. Philippe passait par-là et à tout entendu. Tu t’es bien battu ! Continue, nous sommes derrière toi. Sa voix est inespérée. Enervé par la tournure des choses, mes pensées périclitaient au fond du sable vaseux du bocal. J’entendais les respirations rauques de mon voisin et voisine. Ils avaient mordu. Tout était terminé maintenant. La climatisation fonctionnait à nouveau.
    L’appel d’Etienne me garantit une ouverture. Je passe te voir à la sortie. Je me cramponne à sa présence, un homme se dresse et me tend la main et j’en ai presque les larmes aux yeux tellement que ce fut improbable il y a quelques minutes. Je reprends le combiné téléphonique et appelle l’élu en chef de l’autre file.
   Devant moi est assis Lénine, cette fois. Barbiche, moustache militante, yeux bridés et perçants. Ces derniers jours, les fantômes de la lutte populaire du vingtième siècle défilent devant moi. Des apparitions que je classe parmi des caricatures, mon objectivité étant foncièrement en panne.
   Sa veste de cuir noir râpé est suspendue au portemanteau. Une de l’ouvrier du soir, rentrant chez lui, les mains dans les poches, harassé par une journée de boulot aliénante. Je suis persuadé que son propriétaire, cet élu de la social-démocratie ignore le travail en usine. Au regard du portemanteau, j’ai une authenticité d’avance sur ce qu’il présume démontrer. J’y ai travaillé, en usine ! Et cette raison explique en partie ma présence en ce bureau. Je me bats afin d’éviter à nouveau les rondes des contremaîtres dénonçant les vindicatifs, les tire-au-flanc, les types à la productivité médiocre. Je me défends de la souffrance physique vécu entre les murs pourris des industries. Soulever, poser, soulever, poser, répétition du geste huit d’heures d’affilées. Des siècles entre lesquels on vieillit à vue d’œil et souffre lentement. J’exclus l’éventualité de retourner à la chaîne, en ces endroits des confinements où le manutentionnaire est pris pour une machine. Je veux rester dans mon bocal malgré tout ! Il fallait y réfléchir avant me lance perfidement la petite voix, la garce, la salope, la fout-la-
merde. Cause toujours ! Un jour je t’étranglerai pour de bon ! De toute façon, ajoute-t-elle avant de filer, les usines dégraissent, elles s’opposeront à ton embauche…Et puis, tu es trop vieux, plus assez malléable. Fout le camp ! Salope ! Je gueule excédé.
   Le faux-prolétaire me scrute un bref instant. Je me mets en fonction et fais mon rapport. M’ayant écouté attentivement, il tapote le bureau de son stylo avant de parler puis il entame d’un rythme saccadé. Ce que vous me dites est révélateur d’un état de fait. Ici, tout est opaque. Des réseaux sont en place. Si vous êtes en dehors, vous êtes forcément en difficulté. C’est votre cas ! Sauf que politiquement, je suis plutôt de leur bord, je réponds caustiquement. Peut-être mais vous n’appartenez pas au sérail rétorque-t-il. En tant que maire adjoint, je peux intervenir au conseil municipal afin d’évoquer votre cas.
   Lénine a été aussi synthétique et bref que le fils spirituel d’Allende. Chefs de bande, ils incarnent l’efficacité dans la concision. Ma croyance en leurs pantomimes est aussi droite qu’un bras d’honneur envers tout simulacre. Il serait de toute urgence de se lever contre ses pratiques d’exclusions, conclus-je avant de le quitter. Appelez-moi, je ne vous promets rien mais on peut essayer.
   Je le remercie, salutation et la rue. L’obscurité d’un soir d’hiver sous les réverbères de la banlieue, l’immixtion du froid par les gifles du vent puis le col relevé en guise de parade. Je descends vers le bas de la ville. Je suis l’homme du soir et croise quelques femmes et autres hommes du soir ralliant leur domicile pour raconter sa journée, ou bien rien du tout, ou rigoler, ou boire, ou taper sa femme, tromper son mari. Tout est possible a dit le vieil homme. Il y a autant d’éventualités que d’humains sur terre. Entrelacer les uns aux autres, les
combinaisons sont incalculables. Elles sont nos vertiges soudains. Le stigmate du train déraillant et aussi, notre impuissance récursive à prendre la main sur l’existence. Toutefois, un point semble nous unir tous. Celui nous soutirant un sourire, franc et durable, une poignée de secondes, le matin au réveil ou bien le soir avant de se coucher ou – allons-y – à un instant quelconque de sa journée d’aliénation. Un de ceux qui vous rend votre visage et confirme la présence du mot humanité dans tous les dictionnaires du monde.
    Je glisse sur le trottoir jusqu’aux entrailles de la gare. Ce matin elle m’a vomi. Ce soir, elle m’avale. Mon état guère amélioré. Les évènements de la journée ont été laborieux. Leur passif et son reste flotte au fond de moi, me leste ici, sur ce quai dont l’humain est un nombre amoindri. Le temps de la foule est passé. C’est l’heure des retardataires. Elle me mène à nouveau cahin-caha en mon antre. Et mes filles, plus fortes que tout surgissent. Et l’amour chevillé en nos âmes nous avance en terre du sentiment, le cœur rouge d’émotion. Les
parodies de combats improvisés défont à nouveau les lits que les petits, inlassables, comprennent en tremplins permettant de toucher le paradis. Et nos cris s’unissent encore une fois en une belle déraison, ma femme les dénonçant d’un affolement toujours complice et, obstiné, mon rire au-delà de ce Tout capable d’emprisonner.
    L’Homme est constitué ainsi. Par son dessein spécifique à défaire ses entraves. Si sa soumission est visible, derrière son regard et malgré tout, une libération anime secrètement les rouages de son horloge interne. Le déclic est prévu. Quand ? Nous l’ignorons quand bien même nous le désirons sur le champ ; visage aux yeux brusquement relevés et pourfendant d’un rire irrépressible le tissu des uniformes. Les plus grandes révolutions se font dans l’allégresse. Au point de l’âme légère se signent les avancées sociales les plus importantes. Lorsque la haine se mêle aux chants des revendications, les idées refluent et la terreur impose ses dictateurs endémiques. La révolution meurt quand cesse le rire de ses artilleurs.
    Alors rions mes amis ! Lecteurs de tous bords ! Notre passage sur la terre est si courte et si injuste ! Plions nos corps en deux, épaules secouées frénétiquement, visage rouge par l’hilarité soudaine. Irradions de nos rires, les couloirs si tristes de nos entreprises. L’avenir de l’humain en dépend. Tordons-nous devant tous les sérieux de la terre, les responsables de tous niveaux. Tapons-nous le bidon, roulons à terre devant leurs mines glabres, ces regards de chefs ombrageux et résolvons enfin le problème sociétal posé par la hiérarchie. Entre deux esclaffements, affirmons l’égalité intrinsèque entre femmes et hommes, entre employés et employeurs. De la joie la plus exubérante, gommons les frontières sociales et politiques. Faisons-le dans la plus franche rigolade car la brièveté de nos vies est d’une évidence tellement badine. Hier nés, aujourd’hui vivants et demain… une simple trace dans la mémoire de quelques-uns puis de personne. Quelle farce ! En ce présent que certains ignorent par leur orgueil, une prétention à appartenir à l’éternel, faisons à ceux-ci un pied-de-nez, voire ce bras d’honneur bien raide en signifiant leur soi-disant supériorité tel un chipotage merdique. Rions de leurs airs de seigneurs et prenons-les à bras le corps. Qu’ils tombent sur la pelouse des terrains de sport de nos banlieues. Administrés par leurs compétences supposées hors normes, administrons à notre tour sur leurs joues replètes de bourgeois, des gifles bien mesurées sous les hoquets de nos jubilations. Qu’on les rougisse de leurs inhumanités et de leurs assassinats dont ils sont, eux et leurs pères, les auteurs patentés. Défaisons l’avenir assuré de leurs fils et filles dans le plus grand fou-rire jamais entendu sur terre, joint en cela par les gorges déployées en étendard des enfants de toutes les cités du monde.
   Et je retrouve le chemin de fer me menant à ma prison de verre, ce bocal dont la représentation métaphorique de mon lieu de travail me suit depuis un bon nombre de mois, maintenant. J’y ajoute une autre : le temps à la taille d’une tête d’épingle. Le cahotement du train serait-il enclin à façonner ce genre d’idée ? Pas tout à fait. Il serait plutôt venin et pensé en réactionnaire à la production allégorique que je lui retourne. Je réagirais au poison. Antidote, ma vue personnelle à transformer l’histoire de cette catégorie sociale à laquelle j’appartiens malgré moi. Ma naissance m’a livré à celle-là. Le rêve et les mots m’aident à la quitter, à me démettre du statut de jouets utilisables et jetables auxquels ses membres sont voués jusqu’à la fin de leurs jours.
    La lutte des classes est révolue ! Disent-certains. Si vous la dites omniprésente vous appartenez au passé ! Vous déniez le présent et l’avenir. Votre appréciation des choses est de piètre qualité. Vous êtes médiocre. Les dénonciateurs de ce discernement infantile sont là pour nous sauver d’un enlisement intellectuel. Ouais... Ma réponse à ces gens ferait fi d’un quelconque style oratoire mais bel et bien d’une main refermée durement sur un de leur avant-bras afin de les emmener dans mon petit quotidien. Ses apnées répétitives et éreintantes vieillissant prématurément. Ses relations tueuses d’intelligence et de sensibilité. Ce dénuement de lumière dans lequel chacun se cogne aux autres en dénonçant son voisin l’unique responsable.
    Et me revoilà au point d’il y a quelques heures, d’avant la nuit, la gare impersonnelle et sa foule ordinaire. J’y vais. Où ? Au boulot pardi ! Où veux-tu que j’aille, un matin de la semaine, à près de neuf heures ? Où ? Tout là-haut ! Au faîte d’une colline où est posé un bocal. Cela dure depuis mes dix-huit années prononcées de révolte sourde. Lorsque j’ai refusé les règles du lycée, lorsque j’ai tout envoyé balader et parti sur les routes de la grande vie. Tu parles ! J’y ai rencontré l’exploitation de l’homme par l’homme. Immédiatement. Je pensai liberté, grandeur mais non ! Le fric, la chambre de bonne à payer, les dépenses de la nourriture, tout était inscrit au millimètre sur les relevés de la banque. Et j’aurai bien appris à voler le riche, pratiqué le hold-up. Cependant, ma méfiance de la prison me retenait. J’y serais devenu fou. Je dus m’enfoncer dans le sud du pays, autant pour échapper à moi-même, qu’aux huissiers. Je connus des passants de mon âge. A ce jour, où sont-ils ceux-là ? Certains accomplissaient des vols, des braquages. Une fille du groupe venait au petit matin, dans ma chambre partagée avec un amour cru à l’époque, indissoluble. Souvent tremblante, elle nous racontait les nuits des effractions et la prévisibilité de leurs incidences se vérifia. Ces amis tombèrent dans les mailles de la police. Ce fut l’incarcération. Fidèle, elle alla chaque jour leur rendre visite dans leur geôle. Aujourd’hui, je regrette ma distance envers cette fille, mon irritation à son égard et ses copains à jouer leur liberté à pile ou face pour des billets de banques. La mienne était sous surveillance mais soleil levant et couchant m’étaient permis.
    L’amour eut ses failles et les avions de la mort grondèrent dans le ciel du couchant. Je dus partir et fuir encore plus loin. Mon chemin rejoindrait-il celui de cette fille ayant délaissé les bancs d’hypokhâgne pour le vagabondage ?
    Entre les images du passé, je rentre dans ma cellule, ma main droite foncièrement asociale. A personne ma présence. La réunion d’hier a laissé des traces. Seul mon index ébauche le mouvement social minimal. Il s’enfonce dans la chair dure de l’ordinateur.

7

Dis papa, demain est-ce que je pourrai venir te chercher au travail ?
   Ma grande veut voir le lieu où j’exerce mon métier. Je lui ai dit oui et je la vois en cette fin d’après-midi, interdite devant l’entrée. Mes muscles se détendent sur mon fauteuil comme des ressorts. Je sors du bocal silencieux et lui fais signe. Elle rentre méfiante. Alors ma cocote te voilà ! Elle lance de petits coups d’œil curieux autour d’elle. Viens ma chérie, je vais te montrer où je suis. Nous entrons dans l’arène aquatique. Les collègues décollent lentement le nez de leur écran et l’observent. Je fais les présentations. Hélène tend sa petite main sans rien dire. Les paupières plissées, elle jauge l’enfant. Georges propose un sourire absent auquel la petite répond un peu mal à l’aise. Mes collègues dis-je doucement. Les autres demeurent cois, enterrant leurs paroles au fond d’eux-mêmes comme s’il s’agissait de pépites d’or à dissimuler absolument. Le regard de Nathalie s’anime. Amusé, il se dandine entre les lignes logicielles de son micro-ordinateur et la petite nouvelle. Tu vois chérie c’est ici que je travaille. Voilà ma place. Vas-y assied-toi. Elle s’assoit ma grande et observe mon poste, les papiers épars sur mon bureau, les posters grand format affichés aux murs. L’un d’eux présente un groupe de jeunes d’une cité de la ville affichant une banderole énonçant en langue anglaise le slogan de la paix ; le « Peace and Love » invitatoire au respect de la citoyenneté. A sa vue, mes dents grincent couramment. Je ne m’y habitue pas. Bon sang ! Parquer les familles dans des conditions de promiscuité animale serait-ce la marque de citoyenneté indéniablement démontrée par la république française. Parmi ce foutoir urbain, parler de paix relève de la provocation ! L’être le plus équilibré y perdrait son flegme. Il est bien ton bureau me souffle-t-elle en souriant. Oui ma louloute. Le petit-mot semble résonner entre les parois du bocal tout comme la certitude d’un décalage entre une affection avouée et l’impassibilité fourbe des autres.
    Karima arrive sur ses chaussures à ressorts. Elle marque un temps d’arrêt et bien vite sa volubilité orientale prend le dessus. Bonjour petite fille comment-vas-tu ? Bien ! Madame. La voix de ma Grande est timide, ma main se pose sur son épaule pour l’encourager. Peut-être qu’un miracle va se produire, la glace se briser. Une complicité se disposerait-elle à naître entre les adultes ici présents, effaçant leurs malentendus grâce à la pureté d’une enfant. Mon idéalisme est inadapté. Rapidement je m’en veux profondément. Je m’en veux d’avoir laissé ma fille pénétrer ce piège de verre. Tu sais ma petite, je l’ai à l’œil ton père ! Je le surveille de près ! Tout est dit. Je contrôle ma main afin d’éviter sa crispation sur l’épaule de ma fille et lui éviter la peur. Soudain mes idées dernières au sujet du rire se rappellent à moi. Alors je ris. Un peu puis beaucoup. J’éclate et lâche : elle blague ma chérie. Il faut comprendre cette remarque comme une plaisanterie. Mon enfant attache son petit regard limpide sur le bureau. Instinctivement, elle se démarque de cette histoire de grands qui la dépasse (autant que moi, d’ailleurs). Karima est une coquine et elle adore la provocation ! N’est-ce pas ? Je me tourne vers la secrétaire soudainement très embêtée. Si celle-ci continue avec la même éloquence, elle emprunte la voie d’une maltraitance infâme. Rabaisser ou d’humilier un parent devant son enfant incarnerait une laideur dans toute son horreur. Mais en a-t-elle vraiment conscience Karima ? Quoi qu’il en soit, ma cousine éloignée ravale ses propos et disparaît. Les branchies des autres cousins sont restées quasiment immobiles durant l’intervention de la reine.
    Survient alors, son excellence Lambert avec toute sa suffisance d’être. L’exécré. Le pas beau. Celui dont la syntaxe fout le camp à chacune de ses phrases dites. Le royal collaborateur. Celui dont le doigt dénonce continuellement les gens. Ah ! Tu as amené ta fille ! C’est bien ! De nos jours les jeunes doivent savoir comment fonctionne une entreprise. C’est bien petite ! Tu es dans quelle classe ? Je rêve. Le chefaillon le plus infect du service est le premier à s’intéresser à la petite. Le premier à montrer une empathie à son égard, un intérêt gentillet envers sa personne. CM1 Monsieur ! Très bien mon lapin ! Il faut bien travailler à l’école tu sais ? Oui…! Lambert me tend la main puis s’en va. Je reste là, les bras un peu ballants, mon rire mué en sourire fin. Parfois, les délateurs se transforment en archange. Celui-là, je le saisis à demi-mot. Ayant une fille du même âge que la mienne, il s’est installé sur le pied de l’égalité paternelle. Il a traité d’égal à égal avec moi et avec elle, ma fille. Une reconnaissance brute titille mes pupilles, malgré ses mots m’accusant d’incompétence utilisés journellement afin d’accélérer mon éviction.
    Nous ressortons du catafalque. Sa main dans la mienne, elle me demande : dis papa pourquoi sont-ils comme ça ? La société ma cocote ! Elle est si injuste qu’elle engendre les plus bas instincts. La maman a décliné l’invitation. Elle sentait les griffes acérées disposés à blesser. Moi je croyais en une résurgence de bons sentiments. Je croyais réalisable la radiation de la vacherie humaine par la nitescence de l’enfance.
   Désormais, une poignée de jours subsistent afin que le maire m’impose dans mon service. Je n’y crois plus. Son intercession aurait dû s’accomplir depuis longtemps. La stratégie mise en place par les élus municipaux de la gauche dite populaire est de gagner du temps. Mon contrat terminé, je serai hors des murs et dans l’incapacité d’être en position de lutter pour un quelconque maintien à mon poste.
   Murielle, la responsable du service de Roberto me soumet une idée : Balance ce que tu vis aux instances dirigeantes du parti politique dont le maire machin-chose représente les idées. Informe le secrétaire général de son parti, ça lui fera de la publicité, à cette vache-là ! De toute façon, ce type n’a pas un profil de lutteur. Il se défile. C’est le roi. On l’appelle Oui-Oui. Ses promesses se réalisent rarement. Si elles se font, c’est par intérêt. En dix années de pratique, on le connaît bien !
   Alors, je vais lui rentrer dans le bide à Oui-Oui et tout de suite. Sur mon ordinateur du travail, je commence à rédiger la lettre. Une autre aussi. Adressée à la fédération régionale et nationale du syndicat censé défendre mes intérêts. Celui-là il se fiche carrément de moi. Plus de nouvelle de sa part. Son délégué-frère Jean-Louis attend certainement la lumière céleste descendre ici-bas pour me défendre. Ses paroles choisies « n’importe quel assassin a droit à une assistance » ignorent mon combat, jugent assurément l’inutilité de celui-ci par une sentence déjà prononcée qu’aucune opposition n’infléchira. Quel rôle incarne-t-il monsieur le syndicaliste ? Je suspends ma rédaction et saisi le combiné du téléphone au bon souvenir du cher Jean-Louis. Tu penses à moi ? Oui, oui, ces derniers temps j’ai été assez pris. Sais-tu qu’il me reste quelques jours avant la fin de mon contrat ? Après, ça sera foutu ! Rassure-toi, je vais appeler tout de suite le premier maire adjoint et lui demander si ton cas a été abordé par le maire. Non ! Tu ne m’as pas compris Jean-Louis. Tu vas taper du poing sur la table. Dire au fils spirituel d’Allende que ses engagements pris à mon égard n’ont pas été respectés. Il m’avait promis de mander une enquête objective au sujet de mon travail dans mon service puis de me transmettre ses résultats. Il ne l’a pas fait ! Tu vas lui dire qu’en tant que syndicaliste tu contestes cette façon de faire ! Tu lui demandes une entrevue immédiate. Oui ! Oui ! Ne t’énerve pas ! Je comprends. Je te rappelle dans la journée.
   Sacré Jean-Louis. J’ai l’impression que sa délégation syndicale lui sert de marchepied afin de décrocher un poste de permanent du même nom. Dans les faits, il s’en fiche complètement de mon histoire. Sans appel de ma part, il serait resté muet. Je continue donc ma prose dès-fois que je sois résolument oublié moi et ma petite famille. Le téléphone sonne, je décroche. C’est Jean-Louis, une quinzaine de minutes après nos derniers échanges verbaux. Bon eh bien, j’ai réussi à obtenir une entrevue avec le directeur des ressources humaines. Demain à quatorze heures. Ton chef de service y est invité. Très bien, Jean-Louis. Tu vois quand on veut on peut. Que penses-tu de la tournure des choses ? Eh bien, je pense qu’il faudra la jouer fine. Comme nous le savons tous, le directeur du personnel est une personne acariâtre. Cependant si le maire adjoint lui a laissé des consignes, il les appliquera. Tiens, tiens et a-t-il parlé de l’enquête au sujet de mon travail au sein de mon équipe. Ah non, répond-il un peu bête. Tu sais, Jean-Louis, le pire des assassins a besoin d’un avocat. Pourquoi me dis-tu cela ? Parce que ces types en auront besoin un jour, enfin peut-être. Si c’est le cas, tu pourras y faire
office. Sur ce je te laisse, j’ai de la prose à construire. Donc à demain, à la porte du grand ordonnateur des ressources humaines… comme si nous étions de la matière première je rajoute à mi-voix. Salut Jean-Louis et surtout merci ! Je n’attends pas sa réponse et me replonge dans ma lettre destinée au patron du parti politique auquel appartient monsieur le maire. D’ailleurs un double sera envoyé aussi au journal servant de tribune du dit parti. Et pourquoi pas aux personnalités politiques nationales de cette grande maison fraternelle qu’est la gauche populaire française ? Et pourquoi pas aux candidats de cette même gauche à la prochaine élection présidentielle ? Et aux élus départementaux et régionaux ? Pourquoi pas ? Puisque on se paye ma tête.
   Je continue d’écrire. Les uns après les autres les collègues quittent l’eau sale du bocal. Seul devant ma machine à écrire électronique, les mots s’ordonnent patiemment. Ma rage se canalise par l’écriture d’un résumé de mes quatre mois de lutte. Je veux demeurer ici, à mon poste. Celui-ci est à nouveau validé. Le fameux service des ressources humaines a déjà rédigé sa fiche descriptive de compétence et attend mon départ pour la transmettre aux sites de recrutement. Je veux m’opposer à cette traite des gens les niant et les humiliant comme de la matière première, du vulgaire minerai à consommer. Je démens être une scorie. Jamais !
   Je m’arrête. Mes mains tremblent de colère. Mon envie de cogner me raidit sur mon siège. J’en ai marre. Que cesse ce droit justifié à détruire mon existence, ma patience à construire mon foyer. L’accepter serait abattre mon Vouloir un monde amélioré, terrasser la conviction de mes enfants en sa richesse. Sommes-nous obligés de vivre à moitié ou bien au quart ou moins encore, les potentialités offertes par le battement de nos cœurs ? Certains jouissent de notre malheur. Possédants des entreprises, d’industries, des terres agraires ou constructibles, des actions aux ors sonnants et trébuchants du marché de la finance. Les Jacqueries me remontent de l’histoire apprise sur les bancs de mon école primaire. Ces paysans rentrant en rébellion violente contre la féodalité abjecte. Leurs soulèvements paroxystiques réprimés très vite. La vue constructive d’une société plus juste leur faisait défaut. En l’absence d’un plan de route en quête d’organisation sociétale égalitaire, ils mourraient réprimés par un système rodé en cela. Nous devons réfléchir. Nous devons nous cultiver. Apprendre à apprendre. Nous pencher sur les traits légués par l’équipée humaine. En déduire les dysfonctionnements et surtout, cultiver l’amour de l’autre, la fraternité et le désir d’aider. Que la répétition des horreurs de jadis soient repoussées par cette volonté. La volonté de tous les moutons de la terre et des parias contre l’amputation de leurs capacités intellectuelles. L’orchestration de leur abrutissement par la conception perverse des machines à décerveler le plus grand nombre et dont l’exploitation de l’Homme par l’Homme est le levier principal. La société des héritiers périclitera si ce goût à désavouer les destins est exploité. L’intelligence de l’hominien a les qualités accomplies pour ce faire. Cependant… Debout au milieu du bocal déserté, mon corps de colère est inutile à quiconque et à moi-même. Il est là, ignorant toute clairvoyance, brutalement planté au centre d’un faux espace. A ce moment, il passe dans le couloir. Xavier I. Nos deux regards croisent le fer. Une posture plutôt belliqueuse s’est substituée à sa traditionnelle allure de scout. Une métamorphose. Il partait. Voilà qu’il ralentit le pas, s’arrête puis retourne vers moi. Il me fixe pesamment. Ses pupilles sont âpres. C’est à mon tour. Je me mets en mouvement, doucement, des mots inaudibles en moi. Demi pas par demi pas j’avance. Du haut de son mètre quatre-vingt-dix il attend, un rictus malsain naissant aux coins de sa bouche. Les mots dévoilent leur sens. Il a ébauché un pas dans ma direction, un pied dans mon bocal, maintenant. Je vais te tuer, je répète intérieurement. A ma droite, sous le poster du « Peace pour les banlieues », une structure métallique de bureau démonté. Je vais la saisir et je vais le tuer. Il est immobile, m’observe, prêt. Il a envie d’en découdre. Je le sens. Il me hait. Mais de ça je m’en contrefous car…Je vais le tuer. Xavier I jauge ma trajectoire vers le mur, la mimique s’accentue. Il croit en une bagarre, banale. Quelques coups de poings bien sentis. Car lui aussi en a marre de savoir un type sous ses ordres, le dénonçant tel un vulgaire garde chiourme. Il est excédé par ce gars remuant la hiérarchie, les collègues de son collège et tous les autres. Il veut aussi que cela cesse et tout de suite. Nous sommes plus que tous les deux dans le service, ma main se pose sur la barre métallique et ses traits se modifient. La situation prend une autre tournure. Il semble surpris, presque déçu. Il a sous-estimé ma douleur. J’avance à nouveau vers lui, mon intention de le tuer au bout de mon bras droit. Il retire son pied du bocal, un mouvement silencieux puis disparaît. Le bruit de la porte extérieure indique son retrait définitif. Je repose la barre à l’endroit où elle a été oublié, prend ma veste et m’en vais sans avoir oublié d’éteindre mon ordinateur et la lumière.

8

    Je suis assis au bout d’un couloir, au deuxième étage, près de la porte du grand architecte des ressources dites humaines. Le délégué arrive, un peu essoufflé. Il me sert la main. Tu vas bien ? Oui. Tu l’as vu ? Non. Bon… La porte s’ouvre rapidement et un homme assez corpulent, ayant une soixantaine d’années, nous invite d’une voix cassée à entrer dans son bureau. Nous nous installons autour d’une table ronde. Xavier arrive incessamment, prévient-il. Minute de silence, il lit un papier, Jean-Louis me sourit, cherche une chose introuvable dans son beau cartable de partenaire social bien rangé et moi, je croise mes bras sur ma poitrine, le buste droit, bien calé contre le dossier de ma chaise, observant le sieur d’en face. Son oncle aurait été capitaine dans l’armée républicaine espagnole ce dont il se targue souvent. Sylvain Cabancha s’appelle-t-il. Sa voix est cassée naturellement. Striduleuse par moment. Lorsque ces salauds de la social-démocratie essayent de mettre leur nez parmi les affaires de l’orthodoxie en place. Qu’ils aillent se faire foutre ces enfoirés ! Avait-il gueulé dans l’ascenseur, devant un copain. Il engendre la peur. Beaucoup le redoute. Sur sa personne, la réflexion du délégué « Boutique-d’en-face » comprend une ironie lestée d’un mépris envers sa grossièreté récurrente dont lui, l’intellectuel du dernier recours s’accommode difficilement. Pauvre petit gars ! Au point de rupture où j’en suis, le mec en question ne m’impose aucun état d’âme. Au contraire, il deviendrait vite un exutoire. Tout dépend ce qui va être prononcé bientôt. Xavier arrive, le visage lisse, aucune trace de l’affrontement d’hier n’y est décelable. Tout va bien, nous allons gérer tous ceci intelligemment et avec tact.
    Bon eh bien commençons messieurs, dit le chambellan. J’irai droit au but... Selon Xavier et mon avis de directeur du personnel, il nous est malheureusement impossible de répondre favorablement à la demande de monsieur quant à un renouvellement de son contrat. Pourtant, monsieur Cabancha, interpelle immédiatement le délégué, le premier maire adjoint avait parlé d’un reclassement dans un autre service. L’autre le coupe. Je n’ai reçu aucune information de ce genre et de sa part sur le sujet, vous devez faire erreur monsieur le délégué. Non, non, je vous assure… Ecoutez, nous n’allons pas ergoter. Crevons l’abcès. Pas de renouvellement. Pas de reclassement. Nous sommes navrés de ce… Stop ! Je l’interromps brutalement. Comment ça ? répond le Cabancha en chef rosissant d’être ainsi apostrophé. Eh bien, si vous assurez la pérennité d’un poste, vous maintenez le technicien y étant attaché en m’imposant dans mon service sans chercher à me renvoyer avec de fausses allégations. Ce manque de compétence que vous me reprochez, cette compétence, il fallait la définir précisément à mon embauche. Vous ne l’avez pas fait. Vous avez demandé des connaissances généralistes en la matière de l’Informatique. Alors désormais assumez ! Pratiquez une culture de formation. Formez-moi si vous estimer mon niveau technique trop faible. De ma main, je tape le bureau. Certainement pas monsieur ! La loi nous autorise à ne pas renouveler votre contrat, nous ne le renouvelons pas ! Mon envie de frapper cogne à nouveau très fort à ma porte. Ecoutez, je continue d’une voix blanche. Le type que j’ai remplacé est parti au bout d’un an de bons et loyaux service. Un an après son départ, on me fout à la porte…Il y a une rotation d’agent vertigineuse sur ce poste. Vous ne trouvez-pas ? Xavier intervient avec son air de chef scout. Mais non, tu n’y es pas du tout. Cyril, puisque c’est de lui qu’il s’agit, Cyril donc, a utilisé son expérience avec nous comme tremplin professionnel afin d’obtenir un meilleur salaire, une meilleure fonction dans une entreprise et… Tu en es bien sûr, je l’arrête. Tu parles de tremplin. Je vois plutôt une mauvaise intégration. Un manque d’encadrement. Tu l’as laissé s’enferrer dans des problématiques techniques que j’ai rencontrées plus tard. Ce gars a souffert à son poste et il s’est enfui. Voilà tout ! Bon écoutez monsieur, tranche Cabancha, nous allons écourter l’entretien car celui-ci est stérile… Avant d’écourter, je renchéris, je vous informe que la presse locale serait certainement intéressée de connaître la contradiction de votre gestion arbitraire du personnel et les idées humanistes que votre municipalité, dite de gauche populaire, défend sur la scène médiatique. Un bon nombre de journalistes seraient sûrement disposés à relater le sujet par une rédaction d’articles dénonciateurs contre la clique politicarde à laquelle vous appartenez. Votre discours politique axé sur la dignité du salarié est factice.
   Il accuse le coup Cabancha. La discipline du parti coule dans ses veines. Le parti lui a octroyé un travail en ses instances. Cela lui a permis de vivre, se marier, fonder son petit foyer. Il est son chien de garde. Il se tait. Il évalue, le teint un peu blanchâtre. C’est une menace ? avance-t-il. Prenez-le comme vous le voulez. Vous expliquerez à votre maître, qu’il s’agit peut-être d’un père défendant les intérêts de sa petite famille. En avez-Vous une Cabancha ? Stoïque, il me jauge sans cligner des yeux. Pense-t-il à son tour qu’il faudrait supprimer cet emmerdeur, car là, il fait vraiment chier avec ses journalistes à la con, surtout en période électorale, merde ! Le maire va pousser assurément une gueulante. Sur ce, je vous quitte car nous n’avons effectivement plus rien à nous dire. Je me lève brusquement, ouvre et claque la porte, me retrouve nez à nez avec Roberto à son poste d’écoute feignant de photocopier des documents. Je passe. Un brouillard m’enveloppe. Un de ceux provenant des marécages. Je vis juste au-dessus. Parfois, de chez-moi, lorsque le sommeil est malaisé, je sors et l’entends. Le cerf. Le grand, celui que tous les chasseurs rêve de tuer dans leurs traques mentales les plus ineptes. Il pousse son cri rauque et je le devine dans les brumes de la nuit. Ses bois traversant les nappes blanches et ses sabots enfoncés dans le sol imbibé d’eau, il avance lentement entre les arbres et le silence. Parmi le ralenti de sa progression, je me vois en lui. Nous sommes le jour, sur la moquette de mon lieu de travail. Je suis son allure, de la nuit plein l’esprit, mes yeux en surcharge de brumes froides. Je passe.
    De retour au cœur du bocal. Les cousins pianotent, à des années-lumière de mon problème social. Une des murènes lève sa tête et propose un « on va au cinéma ce soir ? » Sans moi ! lance Georges en guise d’au revoir. Hors de leur vue, les deux se lâchent. Georges, il est vraiment casanier, il ne dit jamais rien, pas un mot plus haut que l’autre. C’est vrai renchérit Hélène, tu vois son bureau, toujours bien rangé, pas un papier dépassant l’autre. Il est chiant Georges. Oui, tu l’as dit, il n’est pas marrant. D’ailleurs, on pourrait lui faire une petite
surprise pour demain matin suggère Nathalie. Quel genre ? Eh bien, transformer son bureau en un véritable foutoir. Tu es d’accord ? Bien sûr. Et les deux sœurs se levant ensemble, les prunelles brillantes, répandant instantanément un désordre monumental sur le plan de travail de monsieur Georges. Elles me négligent. Je suis d’une aptitude intellectuelle médiocre, me parler serait une peine perdue. Et les chemises cartonnées valsent, leurs contenus éparpillés, le pot à crayon renversé, la photo du bébé mise à plat et enfin le suprême du suprême, l’inversion des connexions de l’ordinateur. Je me retourne et leur jette brièvement un « ce n’est pas bientôt fini vos sottises ! » Réponse : Tu nous laisses ! Cela ne te regarde pas ! Gentilles femmes. Je voudrais connaître leur parents, leurs amis, comprendre leur histoire familiale jusqu’à leurs morsures qu’elles infligent aux autres. Mon œil est irrité. Le désir de leur administrer mon pied droit dans l’arrière-train me titille l’esprit. Mais je laisse. Mon but : terminer mon courrier destiné au bureau national du parti politique de la municipalité et débuter celui destiné aux mille deux cents agents de la ville.
    En dernier ressort, si ton éviction est imparable, tu envoies un courriel dénonciateur à tous les agents de la commune. Ça les fera vraiment chier ! Tu peux en être sûr ! Il a raison Philippe. Je vais m’offrir une audience de mille personnes en baroud d’honneur. Si au moins, cela provoque la prise de conscience d’au moins une d’entre elles ! Mes doigts reprennent leurs tapotements tandis que les autres finalisent leur vandalisme en plein boulot affichant une délinquance sans état d’âme.
    Intrigué par l’agitation des deux murènes, Rudy arrive. Il reste coi devant le tas de feuilles sous lequel croule le bureau de Georges. Que faites-vous ? demande-t-il ébahi. Une surprise à notre collègue. Eh Rudy ! Tu ne vends pas la mèche hein ?! On est en famille ! On se fait confiance ! Il se retire Rudy, une amabilité dans un œil et un effroi dans l’autre. Elles n’ont rien à craindre les deux filles. Il ne vendra pas la fameuse mèche. Les histoires personnelles entre le Personnel ne le concernent pas. L’important est le professionnalisme de son équipe démontré aux utilisateurs et lui, chef en second, en est le garant avec le « peu importe les moyens employés » pour ce faire.
    Mes tapotements sont téméraires. Ni la venue du grand Rudy ni l’effervescence pathologique des deux cousines éloignées n’ont entamé leur cadence. Mais subitement, ils s’arrêtent. La bête décrit des cercles en la nuit froide. Ses pattes dans l’humus gorgé, il patauge ; roi dont la lune cachée lui confère une couronne déchue. Les chasseurs se sont donnés rendez-vous autour de lui. Il est l’Enjeu. Ils décrivent aussi des cercles, ces imbéciles. Plus grands que les siens, ceux-ci consécutifs à ceux-là. Ils se restreindront jusqu’à son égorgement prochain. Il le sait. Toutefois, il ne se résout pas. Il avance. Encore et encore.
    Le téléphone sonne. C’est le délégué de « boutique-d’en-face ». Tu ne m’as pas tellement aidé dit-il, on ne part jamais en cours de négociation ! Sa voix est ambitieuse. Enfin, j’ai réussi à décrocher ton reclassement dans un autre service. Il a fallu batailler ! Cependant, l’approximation des critères de ton embauche ont été admis par Cabancha. Je serais l’intermédiaire. Il ne veut plus te voir. Il va donner des directives au service du personnel (La napoléone) afin de te trouver un poste en adéquation avec ton profil professionnel. Le ton est maintenant sentencieux. Ah ! Jean-Louis. Mon sauveur. La main me tirant du précipice où j’allais tomber. Des partenaires sociaux de cet acabit sont un luxe pour les salariés. A voir ! Je réponds laconiquement. Je solde les quelques jours de vacances me restant en attendant la tournure des évènements. Tu as mon numéro personnel, tu m’appelles. Je raccroche et confirme par courriel à Xavier I la prise de mes derniers jours de congés payés.
    Et nous partons.
    La route défile à une vitesse acceptable. L’autoroute s’ouvrira sur le toit du Doubs. Nous y sommes déjà. Parmi le centre d’un froid sibérien. Des fermiers d’un certain âge nous ont loué un petit appartement au-dessus du leur. Il y fait chaud tandis que dehors, l’air de glace s’est changé en blizzard aussi coupant qu’une lame de rasoir.
    Nous descendons voir les vaches où le fils divorcé, travaille seul, parfois avec son père. Il nous évoque son histoire affective délicate, attribuant désormais et uniquement, des Contrats à Durée Déterminés aux relations féminines de circonstance nous lance-t-il sur un ton blagueur et sérieux à la fois. Derrière la boutade se cache certainement une misère sexuelle, une friche sentimentale tournant à l’abandon, un désespoir difficile à retenir. Il se déverse là, le désespoir. Entre les rigoles où un petit tapis emporte les bouses des bêtes vers le grand gel. Un énorme tas de fumier se profilant parmi le froid hurlant. Un mécanisme à dégivrer, parfois, faute de quoi l’accumulation des déjections à l’intérieur de l’étable serait fatale. L’intervention se transforme rapidement en douleur. Les doigts sont gourds malgré les gants et les lèvres gercent. L’assaut entêté du vent pousse l’homme à revenir auprès de ses animaux et l’odeur d’ammoniac de leur urine. Il est destiné à cela, le fils ! On le lui a toujours certifié. Tu reprendras l’entreprise agricole de ton père ! Alors, il l’a reprise, sur le toit du Doubs parce
qu’il aime cette région. Il y est né. Sa famille y est présente depuis des siècles. Alors oui ! Il est resté. Cependant, cette terre aimée est une garce. Elle a communiqué sa chiennerie aux femmes qu’il rencontre. Toutes partent. Elles le quittent vers les lumières. Même pas celles de la grande ville. Non ! Celles des villages de la vallée, tout simplement. Ici, il n’y a rien. Quelques âmes, tout au plus une cinquantaine. Quelle inconsciente voudrait rester avec lui sur le toit d’un monde perdu, selon les vicissitudes d’un climat extrême et dangereux ?
   Ici, les bêtes sauvages meurent souvent dans la tourmente. Pourtant, au soleil resplendissant, la noblesse des sapins rutile, des milliards de diamants à leurs pieds offert par dame neige. Les diamantaires du Nord de l’Europe seraient fous ici. Des éclats à longueur de journée. Du Plein plein les yeux. Mais la main se referme sur du vide. Nous sommes aux pays des merveilles passagères. Lorsque le soleil a disparu au profit du tumulte des nuages coureurs, l’esprit se met en berne puis très vite hiberne. Sauf, celui-ci, l’homme aux vaches, se débattant seul, avec ses parents acerbes jugeant sa réalité de célibataire et la qualité de son travail pas comme ils le voudraient.
   Il rêve le fils. Il est fasciné par l’époque Napoléonienne. Ses grandes marches européennes. Les soldats partant vers des terres de conquêtes pour y inscrire une jeunesse indéfectible et une noblesse touchant à la pureté. Pourtant, leurs chemins furent pavés d’horreur. Une génération anéantie par la quête irraisonnée d’un personnage malade de puissance. L’homme de l’étable néglige ce fait. Dehors, la blancheur recouvre les routes. Ce soir, les voitures ne monteront pas. Des langues invisibles le séparent désormais du reste de l’humanité. Il part
alors sur les grandes routes aventurières d’une époque où la vie se joue aux dés. Avec la garde impériale, il ira jusqu’à Moscou, dussé-je y mourir prononce-t-il contre les flancs de La Mathilde, la plus grosse laitière de son cheptel. Sacré homme.
   Nous allons sur la peau blanche du matin. Cette nuit a recouvert la ferme d’un fracas blanc. Aujourd’hui, le silence est solaire. Avant de descendre sur la blancheur virginale et y laisser les empreintes de notre famille, par la fenêtre de la cuisine, je vois un renard assis au milieu de la nappe blanche. Il se lève, fouine, renifle, esquisse quelques pas puis s’assoit à nouveau, posture répétée plusieurs fois. C’est un vieux m’a dit le fermier, nous le connaissons, souvent à la même place. Il semble fatigué, sa démarche est lente. Il reste assis et regarde vers la fenêtre. Voit-il mon regard porter sur son poil clairsemé ? Derrière la vitre, je baigne dans la puissance d’une lumière inespérée par tant de tempête proférée cette nuit. La lumière rend les choses sensibles. Un jour viendra… nous serons le vieux renard du toit du monde observant les manifestations de vie plus jeune que la nôtre. Nous éprouverons la conviction de ce changement que nos vingt-ans méconnaissaient en se croyant éternels.
   Sur leur skis affutés, intrépides, les petites dévalent des pentes abruptes. Les deux sœurs se suivent, toutefois différentes dans leur comportement. L’aînée observe, la cadette exulte. Nous, les parents nous les accompagnons du regard. A nos muscles raidis de nos réveils, le poids des ans (sans vouloir le reconnaître) nous le constatons, un peu désemparé à vrai dire. Avant, l’instantané était notre étendard, un levé pulsionnel, des nuits sans sommeil avec lesquelles le jour suivant s’arrangeait, flegmatique. Maintenant, les petites glissent sur leurs pentes enneigées et nos jambes s’empêtrent dans une neige collante. Un jour, nous serons la terre, éparpillés parmi ses racines et ses molécules minérales, nos voix éteintes. Cependant, avant cette réalisation définitive, le verbe battre bat sous notre peau, sous sa forme pronominale et tandis que mes deux filles glissent encore plus vite (puisque la pente choisie est encore plus raide que la précédente), j’utilise mon téléphone portable et a p-pelle la « Napoléone ». Bonjour madame, je suis le préposé au reclassement. Avez-vous eu à mon sujet, de la part de Monsieur Cabancha, une communication allant dans ce sens ? Non rien du tout Monsieur ! Merci pour l’information, madame. Je raccroche.
   Je sais ce qu’il me reste à faire. Les petites sont déjà au sommet de la colline pour la redescendre à nouveau, inlassables. Mes yeux se brouillent, parfois. Le port de lunettes m’est obligatoire depuis quelques années. Quand, je ressens un besoin d’isolement, je les retire immédiatement. Une manière de respirer plus librement dans un brouillard précipité. Là, je les ai bien fixées sur mon nez tout froid et observe leur nouvelle descente. Elles passent devant nous, arborant une fierté touchante puis disparaissent derrière la cabane du remonte-pente. Je les retire. Le « Cabancha » est disposé à me trouver un poste comme je suis enclin à le vénéré. Aucun espoir. Je comprends son rôle. Plus difficilement celui du syndicaliste de « Boutique d’en face » avec son air de pèlerin et de bonne foi ouvrière. Lui mettre mon poing en pleine figure serait une éventualité vérifiable s’il était à proximité. Oui ! En plein dans le mil ! Nez rouge, on l’appellerait, ce clown ! Il s’est bien gardé de suivre mon affaire. L’inertie de la direction au sujet de mon reclassement, il s’en contrefout !
    Je vais demander des explications sur sa démarche de faux combattant social à son office syndical. Aller au boulot ! Le soleil décline très vite. En cette saison, la fin d’après-midi jouxte le début du crépuscule et les petites sont encore là-haut. Le jeune homme s’occupant du remonte-pente leur a dit « c’est la dernière ! ». Elles foncent alors, genoux fléchis et ce n’est pas du chi-chi ; course entre deux sœurs pendant que l’astre éclaireur des mouvements humains atteint la pointe de la colline d’en face. Sur le toit du monde, elles coupent un fil imaginaire et je débute mentalement la lettre. Cette nuit, je vais la blanchir par l’encre noire de mes mots, destinée sera-t-elle aux partis et journaux politiques locaux et nationaux. Un long travail de rédaction en perspective. Que l’on négligera, vous savez c’est un cas personnel et l’histoire se fait collectivement, alors…eh bien, il nous fait perdre notre temps !
    Elles se déchaussent et je range leurs affaires de skieuses émérites dans le coffre de la voiture. Ensuite nous faisons une halte au chalet pour y déguster des crêpes et un café bien chaud. Les petites soufflent sur leur chocolat au lait. Derrière le comptoir, un jeune couple d’une vingtaine d’année s’affaire entre cuisson et préparation des boissons. Ils se bécotent par moment. L’amour est une raison de vivre. Sans lui, leurs tâches de restaurateurs surexploités par le patron du lieu, leur paraîtraient insoutenables. L’amour de ces deux-là conforte parfaitement les affaires de l’autre. Il a une résonance sonnante et trébuchante, cet amour, puisqu’il ignore crânement toute laideur et toutes manipulation intellectuelle. Derrière la fumée grasse de leurs fourneaux, ils irradient. Leurs baisers sont la chair rouge d’un rêve qui vient jusqu’à nous sur des effluves de sucre et de pâte cuite dorée vendue trois Euros. Satanée vie ! Nous avons mangé, affamés par cette journée d’air vif puis sommes retournés à notre location.
    Il est tard. J’ai terminé ma lettre. Avant de partir en vacances, Etienne m’a transmis les adresses utiles pour une diffusion de courriels dénonçant ma situation. Je continue une deuxième commencée au travail et destinée au journal de la gauche revendicative et du parti du saint autorisant mon anathème. Mes doigts filent sur le clavier. L’encre électronique agence précisément les signes entre eux, mots, phrases et l’idée principale racontant l’interdit professionnel qui m’étrangle. Je vais vite. Tout est bien encré dans ma tête, préparé depuis longtemps. Le délit de comportement au sein de la sphère du travail relève-t-il de la justice ? Exprime-t-il une démarche tendant vers l’égalité entre les Hommes ? Doit-on le comprendre pareillement au délit de faciès que les gens des pays du sud vivent au quotidien selon les polices nationales des pays du nord ? La pensée démocratique doit-elle s’arrêter aux portes des entreprises ? Instruit de leurs réponses, je les pose quand-même ces questions. Elles sont les fondations de ma conscience d’homme subissant la violence d’une répression sociale.
    Le monde est clos. L’histoire avec mon employeur se termine à mon désavantage. Ma réclamation à mon droit au travail est évacuée. Désormais, je vais prendre les chemins de la relégation. Le chômage et ma lutte pour retrouver au plus vite une activité professionnelle.
    Le monde est clos. Désigné coupable de ma précarité sociale prochaine, je suis. Selon la grande majorité, le fameux délit de comportement aurait pu être évité par la production d’un travail correct. Elle fut inconvenante. Je suis donc responsable de la situation. Mais ceci justifierait-t-il une mort sociale ? Mes doigts sont nerveux. Ils impriment avec méthode, toutes ces interpellations si importantes à prononcer. Ils remettent en forme, corrigent, reviennent sur certains angles de vues. Après une accalmie de plusieurs minutes, après une relecture du texte, j’envoie. Les lettres partent en des tuyaux invisibles vers les destinataires voulus, délivrant leurs copies à tous les acteurs de la pièce dont je tiens le mauvais rôle.
   Je sors. Cette nuit le vent est absent. Il n’a jamais existé. Le panorama grandiose offert par la voûte céleste s’ouvre à mes lucarnes. La multitude stellaire dégrafe mon âme et je la laisse partir vers une myriade de points scintillants.
Epilogue
   Bon dieu, mais qu’est-ce que tu as foutu ! Il est blanc Thierry. Il est abasourdi. Tu as envoyé des courriels à tout le monde. Aux partis, à notre syndicat ! Mais qu’est-ce que tu as foutu bordel ? Assis sur son scooter, il me regarde bêtement manger ma pizza en compagnie d’Etienne. Ce dernier ne dit rien. Moi aussi. Enfin, il se décide. Il démarre son engin et s’en va transmettre le courrier dont il a la charge, aux différents services municipaux. Merde, sa vue ne dépasse pas le bout de son nez ! lâche Etienne. Ça c’est sûr l’ami ! Bon je vais réintégrer mes pénates, profiter de mes derniers jours entre leurs murs. On se dit salut et retour au bocal.
   J’écoute le message de Jean-Louis. Il est très en colère. Le masque fond. Au moment de ses paroles dites, ses yeux devaient virés au gris. Ton comportement est insupportable et inacceptable ! De quel droit as-tu envoyé un courrier électronique à mon syndicat ? Je ne l’admets pas. Tu ne resteras pas à la mairie, c’est moi qui te le dis ! Et tu en es le RESPONSABLE ! M’entends-tu, le RESPONSABLE ! Dans l’espace virtuel de mon répondeur téléphonique, je le laisse causer et recense les adresses courrielles de tous les agents de la ville. Je les mets en forme afin que demain, cette journée du soir où je serais socialement décédé, ma lettre ouverte à toutes et tous soit diffusée. Si le sang coulera dans mes veines, sa composition biologique sera distincte de celle d’aujourd’hui, j’en suis sûr.
   Les cousins et cousines sont en apnée éternelle. Rudy passe furtivement la tête dans l’encadrement de la porte du bureau et m’observe, ses prunelles porteuses d’une foultitude de questions à mon sujet. Xavier I est une ombre. Depuis l’autre jour, il m’évite. Pour ma part, je parle avec moi parmi le silence ronronnant du service. Le temps passe, l’habitude reste.
   Je fus enfant, désire l’être encore, souhaitant crever dans l’état d’une jouvence reconquise. Enfin je l’espère foutrement car rien n’est certain. Le bonheur est ce « rien là ». Instinctivement nous le convertissons en idéal. Nos mains d’orphelin se tendent vers lui et j’utilise les miennes pour exprimer les lignes de ce fameux « désire vivre quelque chose de décent ». Un équilibre avec ce que je pense du milieu me consacrant homme unique aux côtés d’autres aussi uniques que moi.
   La lettre de mon adieu est terminée. Je vous quitte et je tiens à vous dire pourquoi, parle-t- elle. De même condition, nous sommes ceux-là dont la hiérarchie de nos milieux professionnels étouffe les voix. Un printemps libérateur viendra quand nous nous déciderons à bannir les chefs quels qu’ils soient. De la scène politique à celle de l’économie. Nous devons gérer notre vie par nous-même. La force révélant ce projet sera notre fraternité cultivée entre tous. Notre solidarité à ceux dont la condition est la souffrance faite d’exploitation et d’esclavagisme. Ce qui m’arrive est la chute d’une certaine idée de la politique. Celle censée défendre les humbles et de construire une égalité sociale. Ici, en cette mairie où vous travaillez, en ce lieu où des élus s’agitent par des mots valorisant la parité et le droit de l’Homme, on exclut, on rentabilise, on licencie, on précarise, enfin on pratique le favoritisme politique et syndical. Ici, nous vivons la virtualité d’un combat pour la cause du peuple. Les dés sont pipés d’entrée de jeu. Je vais donc vous raconter l’histoire de ma lutte pour préserver mon droit au travail auprès de vous. Ma défaite aussi. Celle d’un système dans lequel nous vivons.
   La lettre raconte. Elle parle aussi à mes amis. Etienne, Roberto, Philippe, Muriel. A mes
cousins éloignés malgré la haine, la guerre, toute cette merde irrationnelle entre moi et eux. L’instant approche, il va se déclarer. J’y suis. Mon doigt est suspendu dessus la touche « entrée » du clavier de l’ordinateur. Devant moi un millier d’adresses électroniques ordonnées dans la ligne du destinataire du logiciel de messagerie. La touche s’enfonce, la porte est ouverte, je sors. Aucun chant d’oiseaux à mon passage. Seulement mes pas décidés me menant droit vers un bistrot dans lequel j’ai découvert « Marie » la fée. Je lui fais un signe, elle me répond avec sa tranquillité ordinaire. Ça y est je suis parti, je leur ai écrit aussi. A tous ces agents dont les visages me sont inconnus. Vous avez eu raison, me répond-elle avec la grâce de sa simplicité. Je vais partir, maintenant. Quel est le sens de toutes ces déchirures ? La lutte mon bon monsieur réplique-t-elle plaisamment. Cette lutte d’où sortira peut-être, un jour, un équilibre entre Tous. Le respect de chacun et une joie de vivre ensemble cette formidable aventure humaine. Il faut y croire ! D’ailleurs, vous y croyez puisque vous êtes là, devant moi, à me dire votre combat. Mon doigt glisse lentement sur le bord du comptoir, une manière de prendre le temps d’appréhender les paroles de « Marie ». Elle dit vrai. Avant de partir, je vous embrasse, elle quitte son comptoir, je m’avance, nous nous embrassons tels un frère et une sœur sachant ne plus nous revoir, l’essentiel est autre part, il se place en nôtre rencontre et complicité. Je l’étreins, une dernière fois, avant de passer la porte, je lui lance, j’espère de tout mon cœur que votre ami tiendra, je pense à lui, ses jolis cils battent et ses yeux noirs m’envoient un salut reconnaissant.
   Je descends vers la ville basse, attrape le train me ramenant vers les entrailles de la mégapole. La rame de métro arrive, s’arrête, ses portes s’ouvrent, la masse des gens pénètre le boyau de métal et le claquement s’entend, on le connaît tous, comprimés les uns contre les autres, nous vacillons à l’ébranlement du train, cela doit être un jeune sans expérience lâche une femme parlant du conducteur, peut-être je réplique. Le grand corps des voyageurs se stabilise avant qu’une vive décélération l’affaisse à nouveau, provoquant cette fois le mécontentement général. Tout s’immobilise, la lumière s’éteint puis le silence s’épaissit. Les gens sont figés, les secondes se transforment en minutes, l’attente studieuse d’un évènement supposé capable de résoudre le problème. Un enfant geint, le temps s’allonge puis disparaît, nous sommes là et commençons à considérer la situation normale, vous savez, parfois, le réseau électrique dysfonctionne. Nous fabriquons de la patience, fameuse faculté d’adaptation de l’être humain. Mais s’agit-il vraiment d’adaptation ? Ne serait-ce pas plutôt de la soumission ? Cette bestialité si habile à placer la haine de son voisin à la hauteur d’une normalité. Nous sommes-là, ensemble sans l’être précisément, essayant de deviner ce que cache l’autre, près de nous. Pourrait-on lui faire confiance ?
   La veilleuse s’éteint. L’obscurité est totale désormais. J’ai troqué mon bocal et son eau trouble pour une galerie noire et des présences ténébreuses. Les effluves âcres de l’anxiété se ressentent, l’enfant geint encore puis pleure, la maman lui chuchote des mots rassurants, les pleurs augmentent, il manquait plus que ça ! dit la même femme, sur ma gauche. Sa rancœur se cristallise sur les stridulations du petit. Elle peut pas le faire taire ! Continue-t-elle sous la lumière revenue de la veilleuse bleue. Les autres gardent le silence, des regards lancés vers le plafond du compartiment avouant sans le faire ouvertement, une intelligence avec la mégère. Rien pour l’enfant. Son grand frère doit sentir le danger et interpelle sa mère : dis maman, pourquoi on n’ouvre pas les portes ? Trop occupée à tranquilliser le bout-de-chou, la maman tarde à répondre. Alors, c’est moi qui lui répond, nous allons repartir bientôt, tu vas voir. Méfiant, il m’observe puis les lumières se rallument d’un coup et le train repart. Dans son regard, la crainte permute immédiatement en stupéfaction. L’expression de ce changement me sidère tant par sa brièveté que par le contraste qu’il engendre. Toutefois, je le saisis dans sa dimension surnaturelle à laquelle il appartient, qu’un adulte prévoit la réalisation de son souhait le plus urgent à satisfaire, dans la seconde suivant ses dernières paroles, cela relève forcément de la magie ! Je m’abaisse vers lui et ajoute : quand on veut une chose, on y pense très fort et elle peut se réaliser. L’important c’est d’essayer mon bonhomme. Un sourire franc illumine sa figure.

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