Quelques conséquences politiques du phénomène de réification - GARAP

Groupe d'Action pour la Recomposition de l'Autonomie Prolétarienne

Quelques conséquences politiques du phénomène de réification

Communiqué n°9 - Juillet 2012
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Dans un texte précédant nous avions défini dans la continuité des travaux de Marx, le phénomène de réification. Celui-ci a systématiquement été minoré, et son importance niée par les mouvements et les pensées révolutionnaires. Parfois perçu comme un « à coté » de la théorie de Marx, et toujours comme quelque chose de trop abstrait pour être traduit en termes politiques, nous allons tenter de montrer qu'au contraire des analyses politiques peuvent s'appuyer sur la compréhension d'un tel phénomène. Après avoir rappelé brièvement ce qu'est la réification, nous aborderons les théories du complot, l'auto-justification du capital ou encore le(s) marxisme(s) comme autant de perspectives actuelles qui reflètent la mystification marchande.

La réification: Quezaco ?

Sous la plume de Marx le mot n'apparait pas comme tel. C'est dans le premier tome du Capital que celui-ci nous en parle, en employant le terme de « fétichisme ». Le reste des trois tomes du Capital ne revient pas tellement sur ce concept. Nous ne discuterons pas le pourquoi ici.Mais notons tout de même, contre les aficionados d'une compréhension du monde en terme d'influence de l'infrastructure sur la superstructure, que la théorie de la réification, du fétichisme, ou peu importe le terme, balaye cette séparation artificielle entre l'économie et les formes de conscience, et surtout le mécanisme grossier qui en découle.
Pour résumer, parler de réification, ou de fétichisme, de la marchandise dans le monde capitaliste, c'est avant tout pointer le fait que les rapports humains n'ont plus lieu directement mais ont toujours pour intermédiaire des objets, et surtout des marchandises, voire des images.

La réification se comprend selon deux figures

Totem • D'une part elle apparaît comme une chosification du rapport social: c'est-à-dire que des rapports entre les hommes donnent à des choses, ici la marchandise, des caractéristiques particulières, que ces choses n'auraient pas eu si ce rapport social n'avait pas existé. Par exemple, le totem dans beaucoup de tribus d'indien d'Amérique, où encore en Australie, ne possède pas les pouvoirs sacrés – quelle que soit la nature de ceux-ci : soins, faveurs des dieux, prédictions et vision de l’avenir, etc. – par leur qualité propre. En effet, ce sont très souvent des objets produits avec des matériaux courants : bois, métal, plume, etc. Le pouvoir qui leur est prêté ne provient que du rapport entre les hommes, du groupe social qui attribue à ce totem tel ou tel pouvoir. Ainsi, il n'est pas très difficile de concevoir que le pouvoir de guérison de tel ou tel objet dans le chamanisme n'est du qu'au fait qu'il existe un groupe social de personnes qui vivent, et croient, par et dans le pouvoir d'un tel objet.
On pourrait également prendre comme exemple « l’effet placebo » induit par la blouse blanche de nos médecins. Le pouvoir de guérison ne vient pas d’une qualité particulière de la personne, ou du traitement prescrit, mais du seul fait que la personne soit instituée comme médecin, donc comme ayant un pouvoir de guérison.
C'est par analogie avec ces processus ayant lieu dans la sphère religieuse que Marx emploie le terme de « fétichisme » pour parler de la marchandise. En effet, celle-ci étant composée d'une valeur d'usage et d'une valeur d'échange, Marx pointe le fait que la valeur d'échange n'est pas due aux seules qualités de l'objet, aux seuls matériaux qui le composent. C'est bien parce qu'il existe, antérieurement à la marchandise, une relation entre les hommes dans laquelle des producteurs indépendants vendent leur marchandise – un marché – que la marchandise peut prendre la propriété d'être échangeable.

Soldes • D'autre part, elle apparaît comme une personnification des choses: c'est-à-dire que, dans le monde capitaliste, les personnes ne peuvent avoir de relations sociales, et même de rôles sociaux, qu'en tant qu'ils représentent des objets. Ainsi, le capitaliste n'est capitaliste que parce qu'il représente du capital, le travailleur n'est travailleur que parce qu'il représente sa force de travail.

Ce phénomène de réification, en plus de substituer à des personnes des choses, masque le rapport humain entre ces personnes. Ainsi elle masque le fait que certaines propriétés sont fondées avant tout dans et par une relation entre des hommes, mais elle fait également oublier que les personnes qui tiennent les rôles sociaux ne le sont que comme représentatrices d'objets, et non pas par leur nature intrinsèque. C'est en ce sens que nous pouvons parler de la marchandise comme d'une « mystification », ou encore de « fausse conscience ».
La réification, ou fétichisme, de la marchandise, est donc cette personnification des choses alliée à cette réification des rapports sociaux, le tout se cachant, et s'oubliant lui-même dans la forme objet qu'il prend.

Montrons maintenant quel peut être l'apport d'une théorie de la réification en termes d'analyses politiques.

Des théories du complot, et de certaines argumentations de l'extrême-gauche du capital

Comprendre l'EmpirePar théorie du complot, nous pointons tous ces groupes d'hypothèses dont le but principal est de définir l'état du monde comme résultant de la domination consciente, et souvent planifiée, d'un individu ou d'un groupe. Si au travers du mot « complot » nous sommes spontanément amenés à penser aux francs-maçons ou aux illuminatis, les deux formes les plus anciennes et les plus répandues de ce « délire pseudo-rationnel », il nous faut malheureusement étendre la définition « verticalement », en intensité, en voyant que ces deux groupes mythifiés sont parfois dépassés par d'autre mystifications, où la composante délirante tient une place plus grande encore. Ainsi des « reptiliens, annunakis, des planètes X, etc... ». Mais en dehors de cette pure différence de degré, force est de constater que l'on peut également étendre « horizontalement », à d'autres types de structure, notre critique. Ci-fait l'on peut étendre le qualificatif de « théories du complot » à plusieurs formations politiques, toutes tendances de l'échiquier politique confondues. Car si attribuer aux « hommes-lézards » le contrôle du monde semble rompre avec certaines évidences argumentatives, pour ne pas dire plus, la ritournelle démagogique qui vise à tout attribuer à « l'Amérique, la CIA, l'Iran ou la Russie » tous les maux du monde ne participe pas d'un autre type de pensée.
Nous laissons là l'analyse plus fouillée des formes les plus imaginaires du complotisme, pour montrer que celles qui paraissent plus « rationnelles » car plus « politiques », ou parce que renvoyant à des groupes identifiés ou identifiables, sont d'autant plus dangereuses.
Ainsi les positions qui ont pu être caractérisées ailleurs « d'anti-impérialisme réactionnaire », ne supportent pas une structure bien différente du phénomène du complot,

  1. Polarisation de l'ennemi dans un Autre absolutisé, souvent les États-Unis en général ou bien tel ou tel parti de son appareil d'État, le tout définissant un « eux » susceptible de prendre toutes les formes et un « nous », souvent vécu sur le mode du « peuple », amalgame inter-classiste dont l'emploi nous montre déjà la portée politique confusionniste;
  2. Soutien à des éléments réactionnaires sous prétexte de combattre « le Mal » véritable ;
  3. Attribution d'une volonté de domination dont le machiavélisme ne trouverait d’équivalent que dans l'extension des formidables moyens de contrôle qu'elle possèderait. Le contenu de cette volonté étant souvent de l'ordre de « l'archi-ennemi » hollywoodien : domination des « peuples », destruction de l'humanité, contrôle de tous les individus ou encore stérilisation des être humains.
  4. Rôle politique confusionniste. En d'autre termes, de telles théories ne font que masquer, détourner, voir divertir la structure d'oppression fondamentale de la société : la valeur d'échange, et toutes ses modalités (argent, capital, etc...)

Zeitgeist The MovieCe type de structure paranoïaque est une constante de l'extrême-droite, fascisante ou non. Mais elle a aussi ses entrées sous des formes moins délirantes, à la gauche du capital et même à l'extrême-gauche. Prenons un exemple courant de telles positions, puis développons-le afin de montrer que ce type d'argumentation n'est pas loin d'être assimilable à la verve complotiste.
« Le soutien à la résistance palestinienne », mot d'ordre très largement répandu parmi les groupes trotskystes, trouve souvent sa légitimation dans la haine d'Israël. Mais que se cache t-il politiquement derrière un tel mot d'ordre? Ni plus ni moins que le soutient à un État contre un autre État. La Palestine, si elle venait à être reconnue et à vivre une existence autonome dépassant la fantomatique instance politique, serait un État capitaliste comme un autre. Avec sa police et son armée pour arrêter les grèves, son système scolaire discriminant pour former d'un côté ses cadres, de l'autre sa main d'œuvre, ses entreprises, etc....
De plus un tel soutien se base sur des argumentations souvent fallacieuses où tout un peuple, au sens sociologique d'agrégat de groupes sociaux, se trouve premièrement doté d'intérêts communs, avant d'être deuxièmement identifié à un État. Ainsi on parle d'Israël, ou de la Palestine comme des réalités dépassant largement le seul cadre de l'appareil d'État. Or, en Israël aussi il existe des classes sociales, et celles-ci, en plus de ne pas être homogènes ethniquement (puisque environ 20% de sa population est arabe), ont des intérêts fortement contradictoires. De même, le soutien à la résistance palestinienne sur la base de la même argumentation visant à unir des groupes sociaux d'intérêts différents, signifie en pratique : « soutien au Hamas », c’est-à-dire : soutien à une structure religieuse, fortement réactionnaire et largement anti-communiste et antisémite. Car, en Palestine, c'est bien le Hamas qui est actuellement la plus « populaire » des forces de résistance. Nous ne reviendrons pas sur le fait que l'argumentation développée par ces tendances politiques correspond aux trois premiers points que nous avons définis comme caractéristiques des théories du complot, sinon pour ajouter qu'elles partagent en plus un même objet récurrent, une même forme du mal absolu, Israël, dont la réalité purement étatique est transcendée au profit d'une mystification et/ou d'une majoration excessive de son rôle politique.
Après avoir montré que certaines positions politiques dites « de gauche » pouvaient être assimilées à des positions complotistes, montrons en quoi elles ne sont pas de simples erreurs de jugement, mais bien le produit de la réification marchande. Ci-fait nous pourrons nous convaincre qu'elles servent également à propager la confusion, quatrième caractéristique des théories du complot.
Traiter l'État d'Israël indépendamment de son contenu de classe, comme une entité homogène, nonobstant le fait que cela fait le jeu direct d'un antisémitisme, dont on peut au moins soupçonner une partie de l'extrême-gauche, c'est également se mouvoir dans un mode de pensée directement issu de la réification marchande dont nous parlions plus haut. Car, dans ce cas, c'est se prêter à une véritable « personnification des objets », où l'on ne voit plus la structure marchande à l'œuvre, dans le fait que, oui l'État israélien est un agent du capital dans le Moyen-Orient, mais l'on s'arrête à l'apparence de l'action de cet État pris comme un tout indécomposable. Dès lors, on oublie que le problème peut être renvoyé en dernière instance au problème de la marchandise et de sa propagation ou de sa destruction. Comme nous le pointions plus haut, la valeur d'échange, comme rapport social qui se cache dans des objets, parvient une fois de plus à se fondre et à être confondue avec une seule de ses modalités : l'État.
Partant, le pseudo conflit « israélo-palestinien » ne peut plus être conçu que comme cloisonné dans une opposition entre « État fort » et « État faible », entre « État dominant » et « État dominé ». Il nous faut alors rappeler qu'il n'y à pour ainsi dire d' État que « dominé » par la marchandise, par le capital et ses intérêts. Et encore employons-nous le verbe « dominer » de manière ironique, car il n'y a d'État que par la marchandise, que pour la marchandise. Penser une politique de la libération en dehors de ces termes, ce n'est pas seulement se donner tout les moyens, parfois les plus raffinés, d'échouer, c'est également s'insérer dans le processus de légitimation de la marchandise.
Notons au passage que parmi ces moyens extrêmement subtils de soutien au capital et dont au fond le soutien à la résistance palestinienne n'est qu'un cas dérivé, la défense des luttes de libération nationale est l'un des plus pervers. Car, se parant du masque du progressisme, elle fait le jeu de l'apologie du développement du capitalisme. Toute « libération nationale » ne posant pas le problème de l'abolition du travail, de la valeur d'échange, de la marchandise ou du capital, ne sera qu'un support de plus pour leur développement. Plus même, nous pouvons dire que toute revendication nationaliste est déjà dans son essence produite par le rapport capitaliste, et ne saurait donc l'abolir.
Appeler au soutien d'une nation contre une autre c'est donc, déjà, subir l'influence de la réification marchande. C'est déjà se fermer les chemins pour la combattre. C'est en cela qu'il nous semble important de souligner le rôle confusionniste de telles approches théoriques des problèmes politiques.

Traiter de la stratégie trotskyste comme d'un sous-ensemble des théories du complot peut sembler arrogant ou du moins excessif. Cependant nous pensons que toute pensée critique ne fait pas l'économie d'une analyse des fondements et des justifications des mots d'ordre et des actions politiques. Or, de ce point de vue, les théories du complot et certaines franges de la gauche ont, comme nous l'avons vu, plus que de simples analogies fortuites mais souvent exactement les mêmes outils conceptuels. Or, être révolutionnaire ce n'est pas seulement se positionner contre nos ennemis dans une suite de mots d'ordre mettant en avant nos intérêts divergents ; c'est surtout se positionner par delà nos ennemis, en critiquant jusqu'à leur mode de pensée et leur légitimation même.

L'auto-justification du capital

SoldesLe capital, comme nous l'avons vu, est avant tout un rapport social. En ce sens, on ne peut pas dire, comme beaucoup d'intellectuels ont pu l'avancer, voire comme beaucoup de personnes sont prêtes à le penser d'une manière ou d'une autre, que le capitalisme a toujours existé, ou qu'il y a toujours eu des rapports marchands de même nature qu'aujourd'hui.
Il y a, en effet, des rapports marchands, des échanges, qui ont existé bien avant ce que nous nommons nous-mêmes le capitalisme. Cependant ceux-ci n'étaient pas de la même nature. Au niveau de l'apparence de ces actes d'échanges entre deux objets, rien ne semble différent, au niveau de l'essence de ces phénomènes tout diffère. La principale différence réside dans ce qui est échangé. Si le troc ou le commerce inter-groupes échange des « objets », les capitalistes échangent des marchandises. Celles-ci étant également issues d'un rapport social qui, séparant le producteur de ses moyens de production, permet au travail de rentrer dans un rapport entre équivalent avec d'autres valeurs d'usages, crée la valeur d'échange, elle (la marchandise) ne peut donc être comprise que comme la fusion entre une valeur d'échange et une valeur d'usage.
Ce rapport entre les hommes, qui fonde la valeur d'échange, ne peut plus être vu indépendamment de ce qu'il crée : la marchandise. Celle-ci cache ce rapport, le masque. La production marchande ayant une tendance historique à s'étendre, depuis l'accumulation primitive débutée avec la colonisation de l'Amérique, jusqu'à nos jours avec la poursuite de cette même accumulation par l'impérialisme, cette mystification s'étend avec elle. Ainsi, le rapport social qui se cache dans toute marchandise et qui la fonde, reçoit, par l'expansion de celle-ci, comme une forme de justification, qui s'étend avec elle. L'essence de cette justification pourrait être quelque chose comme une légitimation de l'efficacité. Si cela marche c'est que ca doit être le meilleur des possibles. Ainsi, la marchandise devenant peu à peu la norme, elle est vécue comme le meilleur mode de gestion du rapport entre les hommes. Les autres systèmes sociaux qu'elle écrase, par exemple l'organisation en tribus des indiens, le village celtique, les clans australiens, le matriarcat de certains groupes de Chine, sont détruits puis renvoyés dans le passé par leur qualité « d'arriérés », de « sauvages », de « primitifs », ou plus pudiquement de « premiers » et dont on garde au mieux le mythe nostalgique d'un antérieur non-corrompu, ou autre « mythe du bon sauvage ». La marchandise s'étend et à travers elle un rapport social qui sépare bourgeois et prolétaires, possesseurs des moyens de productions et travailleurs, s'instaure comme le seul capable car le seul invaincu.
Le capital, en se reproduisant perpétuellement et captant dans sa reproduction de plus en plus du monde qui l'entoure, s'instaure de plus en plus, se justifie de mieux en mieux, comme le rapport social le plus conforme à la nature humaine.
On peut voir des formes dégradées de ce genre de processus dans un libéralisme et son extension néo-libérale, qui renonce à toucher à la sphère politique sous prétexte que la bonté de la nature humaine trouvant sa réponse dans l'économie, dans l'échange des biens, sera toujours mieux servie par le « laissez-faire ». Celui-ci n'étant en fait qu'une justification du droit à la marchandise d'instaurer et de continuer sa dictature.
Ou encore dans les théories qui font de l'homme une nature mauvaise. Justifiant par une propension des hommes à s'entre-tuer ou par la prééminence des guerres, leur non-intervention ou pire, leur soutien à une politique de la force.
Mais ce que ces deux opposés, montrant la nature humaine comme bonne ou mauvaise, oublient c'est qu'ils agissent comme les deux faces d'une même pièce. Ils ne sont que deux manières différentes, mais bien souvent complémentaires, d'absolutiser ce qui n'est qu'une conséquence d'une certaine organisation sociale, comme ayant son fondement même dans la nature humaine.
C'est bien la réification, qui permet de cacher derrière des objets des rapports sociaux, qui conditionne ces attitudes visant à faire de la nature humaine capitaliste la nature humaine tout court. Car en substituant à la violence du rapport bourgeois/prolétaire la forme, voire aujourd'hui l'image, sereine de la marchandise et de son extension, elle permet à ce rapport de se faire oublier comme ce qu'il est : une domination de classe s'opérant par l'intermédiaire d'une domination des choses.
Ainsi, le capitalisme n'apporte pas avec lui uniquement un mode de production, mais également des formes de conscience qui lui correspondent et le justifient en retour.

Les marxismes

MaoLe marxisme, et ses différentes variantes, que nous nommons les marxismes, ont également un rôle politique qui ne peut être complètement compris si l'on ne le cerne pas au travers du prisme de la réification.
Ce rôle politique, dont il n'est pas question de discuter ici, peut être résumé à une succession de tentatives pour contrôler le prolétariat afin de le renvoyer dans les girons de l'organisation capitaliste. Ces tentatives ont pris et prennent des formes extrêmement différentes. Certaines (sur)vivent encore et semblent même avoir de longs jours devant elles, comme le parti compris comme pseudo-siège de la conscience de classe, les élections comme lutte politique légitime, la guérilla rurale comme étincelle du mouvement révolutionnaire, la libération nationale comme début possible d'une politique anticapitaliste, l'économie comme seule forme de la lutte d'émancipation, etc... D'autre ont été jetées aux poubelles de l'histoire des mouvements sociaux comme le réformisme. On peut cependant faire le constat que, malgré l'échec de toutes les expériences sur lesquelles ces courants se basent, ils continuent d’exister et parfois même de grossir. On s'interdirait de comprendre un tel processus si l'on ne le renvoyait pas au phénomène de la réification comme à son explication.
Pour analyser l'impact du marxisme, penchons-nous sur les évènements politiques lors desquels cette idéologie s'est manifestée comme justification principale, et mode de pensée majoritaire des élites politiques. Nous pensons particulièrement à la Révolution russe de 1917, à la Révolution chinoise de 1949, à la Révolution cubaine de 1959.
Sans analyser chacun de ces cas en particulier, mettons en avant leur rôle historique qui grosso modo est à chaque fois le même : l'instauration d'un rapport capitaliste dans un pays arriéré vis-à-vis du développement mondial de ce même rapport. Dans ces trois cas, les conséquences les plus remarquables des révolutions ont été l'instauration d'un ordre économique bourgeois.
Premièrement, en réalisant une réforme agraire, dans le but de dégager un surplus permettant à l'économie de sortir du secteur primaire pour s'engager dans le secteur secondaire (industriel). Deuxièmement, par la voie d'une industrialisation menée à la baguette, créant ainsi une classe ouvrière qui jusque là était inexistante ou embryonnaire.
Troisièmement, par l'alphabétisation des masses et la création/ouverture d'un marché intérieur, qui jusqu'alors était accaparé par une classe parasitaire établissant ses droits/privilèges sur la propriété de la terre.
Le marxisme, dans ces trois cas, s'est toujours présenté comme une idéologie de libération, là où elle était une idéologie du remplacement d'une domination pour une autre forme de domination. Mais la particularité du marxisme ne réside pas par sa nature d'idéologie de l'industrialisation pour pays arriéré. La Corée du Sud a, par exemple, connu elle aussi ce type de développement, mais cette fois sous l'égide du gouvernement américain, tout en prenant pour modèle le Japon. La particularité du marxisme, c'est plutôt qu'il parle le langage des exploités pour mieux parvenir à ses fins d'industrialisation. Par une magistrale inversion de la pensée, le marxisme se nommera « communiste » là où sa tâche historique sera d'instaurer et de maintenir le capitalisme. Il soutiendra les travailleurs contre le capital et, au même moment, fera l'apologie des syndicats qui doivent vendre la force de travail au capital. Il dira « révolution » tout en pendant son existence aux bulletins de vote des exploités. Tout dans les paroles du marxiste pue la mystification. Que celle-ci soit ignorée comme telle, chez les staliniens et leurs amis maoïstes, ou justifiée par stratégie comme « le mot d'ordre transitoire » des trotskystes.
A l'époque où la marchandise est mise en question, où son rôle d'intermédiaire entre les hommes est questionné, où son mysticisme, sa fonction de masque n'opère plus et où les rapports sociaux se présentent comme ce qu'ils sont réellement : des rapports de classes, le marxisme vient comme un nouveau masque suppléant à l'ancien, afin de restaurer la suprématie perdue.
C'est parce qu'il est ce masque porté sur les révolutions que l'on peut dire du marxisme qu'il est une réification, un fétiche pour le prolétariat. Dans la rationalité désenchantée du consumérisme marchand, le marxisme est la religion de ceux qui veulent encore croire à la consommation. Il est l'espoir de la marchandise blessée, sa promesse de guérison, sa dernière chance et probablement le dernier rempart que le prolétariat aura à détruire. Et il n'est pas de plus dur ennemi à chasser que celui qui se trouve dans ses rangs.
Après avoir parlé du marxisme en général il nous semble important de conclure sur un point du programme trotskyste, encore largement répandu aujourd'hui.

La nature de classe de l'URSS

Puisqu'il n'est plus aujourd'hui besoin de prouver que l'URSS n'a jamais été un pays socialiste, et encore moins communiste, attaquons nous à une thèse qui, elle, reste majoritairement défendue, à un degré ou à un autre, au sein de l'extrême-gauche du capital : l'URSS comme « État ouvrier dégénéré ».
Cette thèse, défendue par Trotsky dans La Révolution trahie, a été un des points de délimitation de l'idéologie trotskyste. Délimitation d'avec leurs frères staliniens, pour qui l'URSS était bien un Etat socialiste. Délimitation d'avec les « gauchistes », pour qui l'URSS n'a jamais pu se comprendre que comme une forme ou une autre de capitalisme. L'argumentation de Trotsky pour sa thèse réside dans le fait qu'en Russie une révolution sociale, dans l'infrastructure, a bien eu lieu, mais qu'à celle-ci ne manquerait plus qu'une révolution politique, dans la superstructure, afin d'arriver au socialisme, point de départ vers le communisme. La réalité de cette révolution sociale étant fondée, pour Trotsky, dans la disparition de la propriété privée en URSS. Disparition qu’il a été le seul à voir.
La justification de la thèse selon laquelle une révolution sociale a bien eu lieu, s'appuyant sur le fait que la propriété privée aurait, au moins en grande partie, disparue.
Si nous laissons de côté les problèmes internes de cette théorie, force est de constater que c'est définitivement occulter un problème comme celui de la réification que de poser le problème en ces termes. Car si c'est bien la réification, par la personnification des choses qu'elle instaure, qui détermine les rôles sociaux alors la propriété privée et son corolaire le propriétaire des moyens de production, ne sont qu'une des formes possibles de la valeur d'échange et du capital. Conséquence : il peut très bien exister un rapport capitaliste entre les hommes sans qu'il soit soutenu par la propriété privée.
D'ailleurs, si l'existence de la propriété privée était une condition de l'existence du capital, il faudrait saluer le fascisme hitlérien pour avoir pris le contrôle et forcé, au nom de l'État, des entreprises à participer à l'effort de guerre, rognant par là sur les prérogatives des capitaux privés ; et la France mitterrandienne lorsqu'elle a nationalisé certains des principaux capitaux privés de France afin de les remettre à flots et d'ouvrir la voie à la tertiarisation de l’économie.
Le capitalisme peut parfaitement survivre à d'autres types de personnification. Debord l'avait en partie compris, mais en partie seulement, lorsqu'il caractérisait les dictatures de l'est, non comme des dictatures bourgeoises, mais comme des dictatures bureaucratiques. Si ce n’est que, pour lui, la bureaucratie ne saurait être une classe en-soi, mais seulement une classe de substitution à la bourgeoisie. Or si la propriété privée n'est qu'une des formes que peuvent prendre la valeur d'échange et le capital, alors la propriété collective par un groupe de personnes, par une bureaucratie, peut-être une forme largement auto-suffisante, et n'a pas à être jugée comme un fantôme de bourgeoisie. On balaye difficilement d'un revers de concept 70 ans d'histoire.

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