Dresser un nécessaire inventaire des apories de la pensée révolutionnaire - GARAP

Groupe d'Action pour la Recomposition de l'Autonomie Prolétarienne

Dresser un nécessaire inventaire des apories de la pensée révolutionnaire

Communiqué n°2 - Septembre 2009
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Pourquoi la Révolution prolétarienne a-t-elle systématiquement échoué dans le passé, à des stades plus ou moins avancés de son développement ? Pourquoi aucune tentative authentiquement révolutionnaire ne s’est-elle produite depuis plusieurs décennies dans le monde ?
À ces deux questions, les débris des courants révolutionnaires, marxistes-léninistes (staliniens, trotskystes, maoïstes), anarchistes, autonomes, apportent des réponses visant à préserver les fondements idéologiques sur lesquels ils continuent inlassablement de vivoter, en dépit de leur réfutation permanente par les faits. Ainsi, les défaites du mouvement révolutionnaire seraient, en définitive, toujours et exclusivement liées à un ou plusieurs facteurs exogènes produits par des rapports de force défavorables. La répétition dans l’Histoire de cette funeste configuration aurait pris moult visages : écrasement militaire par la bourgeoisie, infiltration fatale de l’ennemi (sous des formes idéologiques, organisationnelles, voire psychologiques) là où on ne l’attendait pas, provoquant crises de direction des internationales ouvrières, bureaucratie ou confiscation aux masses de la démocratie directe.
Ce lot de justifications, basé sur des interprétations incomplètes de faits historiques avérés, est plutôt recevable mais n’en demeure pas moins insuffisant pour qui juge que dresser lucidement le bilan des idéologies révolutionnaires est une condition sine qua non du renversement de ce monde. Certes, la critique des vieilles écoles de la révolution fut dressée par les situationnistes. Pourtant celle-là n’évita pas que le situationnisme et, dans son sillage, toute une mouvance radicale hétérogène, tombassent dans certains travers qu’ils dénonçaient, en s’y enlisant sous d’autres formes, parfois jusqu’à la caricature.
Alors que la société capitaliste nous impose aujourd’hui des problèmes gigantesques et inédits dans leur capacité à menacer l’humanité entière, les armes que nous ont léguées nos prédécesseurs révolutionnaires sont désormais inefficaces. Il nous faut les dérouiller et les transformer pour qu’elles claquent une nouvelle fois contre l’ordre établi.
La révolution, c’est à dire le processus général de destruction du capitalisme sur la base d’une confrontation polymorphe avec la classe exploiteuse, aboutissant à l’avènement d’une société mondiale communiste, est plus que jamais la solution aux maux de notre temps. Mais nous pensons qu’elle n’a de chance d’imposer son évidence à nos contemporains qu’à condition d’être refondée sur un plan conceptuel et de s’exprimer dans un langage neuf.
Pour éviter de périr avec un capitalisme suicidaire, il est donc urgent de poser les questions qui appellent des solutions satisfaisantes, dans les champs pratique et théorique.

A) Sur le sujet révolutionnaire

1) Si l’analyse marxienne est scientifique dans sa description de la société capitaliste, nombre de courants marxistes dérivent vers un scientisme vulgaire lorsqu’ils prédisent le renversement automatique (par la lutte des classes, par la destruction des forces productives) du capitalisme par le prolétariat. Cette eschatologie masque toute la difficulté qu’implique une telle tâche : parvenir à opérer des bouleversements immenses dans le champ de la conscience humaine, engendrant un changement radical et maîtrisé de civilisation à l’échelle planétaire.

2) Le paradoxe axiomatique du projet marxien, tenant de la conciliation vaine d’inventer un langage indépendant des formes de savoir dominantes avec l’obsession d’adhérer à l’engouement positiviste en faveur d’une vérité garantie par la science, fut rapidement identifié par l’intelligentsia bourgeoise comme un point faible à frapper sans relâche. Et durant les 150 dernières années, les découvertes pluridisciplinaires effectuées sous l’égide de la recherche capitaliste n’ont de cesse, tantôt de réfuter catégoriquement, tantôt de mettre en doute le caractère heuristique et la pertinence même du socialisme scientifique. C’est que la méthode inventée par Marx présente les défauts de ses qualités : prétendant à la connaissance des lois historiques, elle affirme pourtant l’impossibilité d’une objectivité transcendant l’Histoire et combine ainsi démarche cognitive et doctrine d’action politique. Par-là, elle brise le masque de l’impartialité (la même qui habille les démonstrations antimarxiennes) dont les scientifiques de toute discipline s’affublent, et traque la logique capitaliste incrustée au plus profond de leurs études. Mais elle s’expose, dans le même élan, au risque de déroger aux critères de définition de la science en se cantonnant, au mieux, au rang de philosophie pratique. Aussi, la connaissance totale de la société ne peut-elle se développer dans le cadre trop étroit du formalisme théorique bourgeois. Elle appelle un dépassement de la conscience bourgeoise, sur le plan du savoir et de l’intelligence, que seule l’effectivité d’une pratique révolutionnaire vient conditionner.
Face à cette dialectique qui tisse le lien subtil entre la pratique et la théorie révolutionnaires, les spécialistes de la domination, idéologues, scientifiques et philosophes, restent et resteront désarmés. Car à ce jour, aucun mouvement de colère, aucune révolution, n’ont encore été prévus ni prévenus.
C’est lorsque cette connaissance totale de l’Histoire, portée par le mouvement prolétarien mondiale, s’exprime dans une configuration qui ne lui est pas adéquate en se limitant à la démonstration logique, à l’approche analytique, qu’elle s’expose aux foudres du savoir institutionnel. Marx a été lourdement attaqué sur ses formulations théoriques portant sur l’origine du capitalisme, sur les sociétés passées et, au-delà, quant au matérialisme historique mais beaucoup plus difficilement au sujet de sa description scientifique de la société capitaliste. Et cela peut se comprendre par le simple fait qu’aucune pratique ne vient plus avaliser le sens historique des modes de production précédent, lesquels pourront ainsi être sujets à des interprétations polémiques (place du Politique, de l’Economique, du Psychologique, etc... dans le devenir des civilisations) ad vitam eternam. Mais dans le second cas, les crises sociales potentiellement explosives et révolutionnaires continuant de narguer la tranquillité du système capitaliste, les outils d’analyse marxiens ne peuvent que garder leur validité.

3) Le marxisme-léninisme, dans toutes ses composantes, fut la plus grande escroquerie politique, idéologique et philosophique du 20ème siècle. Dénoncé en son temps et dans les termes justes par la quintessence du mouvement prolétarien révolutionnaire, la gauche communiste, ce mouvement bourgeois n’a jamais rempli d’autre fonction que celle de développer les forces productives sous la terreur bureaucratique partout où il avait su prendre le pouvoir. Dans le reste du monde, les promoteurs du capitalisme d’Etat, n’ont eu qu’à appuyer les formes de domination capitaliste classiques en étouffant systématiquement la contestation authentiquement prolétarienne grâce aux méthodes éprouvées du gangstérisme d’appareil.
Première grande école moderne de la falsification politique, le bolchevisme défigura l’œuvre de Karl Marx en travestissant les catégories que ce grand dialecticien avait su inventer dans sa critique scientifique du mode de production capitaliste.
Poursuivant les déformations opérées par Friedrich Engels quant à la caractérisation scientifique du travail marxien (« l’Anti-Dühring »), Lénine et ses affidés n’ont cessé de dévaluer le matérialisme historique et le matérialisme dialectique, sur le terrain des sciences, en sacrifiant la singularité de cette méthode révolutionnaire sur l’autel du scientisme (« Matérialisme et empiriocriticisme », « Les questions du Léninisme »…). La méthode initialement souple et ouverte de Marx, qui conférait à l’aléatoire et à la subjectivité une place centrale, fut alors érigée en super discipline intellectuelle, dont le génie était censé atteindre le degré de la vérité absolue en tirant sa force de toutes les connaissances parcellaires. Une défiguration aussi grossière ne put servir qu’à forger le terrible dogmatisme qui allait justifier les dizaines de millions de victimes d’un Etat international assassin.

4) En rabaissant la recherche marxienne aux critères de pertinence bourgeois, c’est à dire à cette conscience séparée de la connaissance totale des processus historiques, les bolchéviks  ont fait entrer dans la clandestinité l’authenticité d’une méthode qui leur était trop menaçante. Car toute la tromperie des léninistes a consisté à déformer la connaissance vraie de tels processus, la conscience prolétarienne, dans la mesure où le développement historique ne pouvait qu’outrepasser l’idéologie de la fausse conscience critique dont ces falsificateurs étaient les plus virulents défenseurs. Et finalement, l’Histoire les engloutit.

5) La victoire de la science bourgeoise sur son ersatz socialiste alimente puissamment le triomphalisme permanent de la mentalité capitaliste, laquelle est désormais convaincue de s’asseoir au sommet de l’ontologie. Pourtant l’idéologie dominante n’a vaincu qu’à l’issue d’un combat virtuel une formule politique parmi les plus bénéfiques à sa perpétuation. Et elle croit avoir achevé la connaissance de l’être quand cette connaissance n’est que celle de l’être soumis au capitalisme, présentée comme définitivement incontestable.

6) En retournant l’arsenal conceptuel de Marx contre les exploités, le bolchevisme a assuré une fonction encore plus grave de conséquences que d’avoir instauré le capitalisme dans de nombreux pays arriérés. Agent de la décomposition capitaliste derrière les lignes ennemies prolétariennes, la falsification léniniste a médiatisé la conscience prolétarienne avec elle-même, projetant brusquement celle-ci sur le terrain de l’absurde. Depuis, les exploités n’ont cessé de percevoir la solution révolutionnaire pour ce qui la représentait, c'est-à-dire la terreur stalinienne. Le discrédit jeté sur le projet révolutionnaire fut dès lors brutal et massif, ce qui tend à prouver que les masses se sont résolues à l’option radicale, pour en finir avec le mensonge bolchevik, du renoncement au projet révolutionnaire. Que cet abandon passager se pérennise plus ou moins longtemps, l’Histoire se prononcera. Pour le moment, les signes contradictoires, c'est-à-dire d’un côté les regains de révoltes anti-capitalistes dénuées d’optique de dépassement, de l’autre l’entêtement dans la  négociation avec ce système, attestent de la confusion où est plongée la conscience prolétarienne mais prouvent tout autant sa vitalité.

7) En élargissant le front révolutionnaire à l’ensemble des dimensions de l’existence, la critique impulsée par l’Internationale Situationniste s’est élevée à la hauteur des gigantesques défis de son temps : Théoriser, et tenter dans la pratique, la révolution totale au cœur d’un monde où l’ordre marchand s’est tant développé qu’il est parvenu à régner totalitairement.
Pendant que les organisations révolutionnaires n’en finissaient pas, ici, de s’accrocher aux idéologies façonnées par le vieux mouvement ouvrier et dès lors dépassées, là, de rejeter toute filiation avec ce même mouvement pour chercher en vain une radicalité neuve, les situationnistes, eux, avaient réussi à renouveler la théorie pratique en revendiquant l’héritage du prolétariat révolutionnaire et des grands courants d’avant-garde. Mais leurs coups, aussi multiples que raffinés, ne firent pas tomber la classe dominante. Bien au contraire, celle-ci retourna la critique situationniste contre ses instigateurs. Car, à l’instar de tous les contestataires du moment, les membres de l’IS ne surent pas voir ce que la bourgeoisie entreprenait sous leurs yeux et qui allait sonner le glas de leur assaut : la réalisation, sur un mode capitaliste, de nombre des aspirations avancées par la contestation des années soixante. Ainsi l’ordre patriarcal fut percuté, les contraintes morales furent considérablement distendues, les hiérarchies furent presque partout remises en causes. Et surtout, la recherche du plaisir fut, dès lors, légitimée et mise au centre de la communication accompagnant la diffusion des marchandises.
À la violence discursive de la fureur révolutionnaire, la bourgeoisie opposa la restructuration des unités de production, la rééducation des travailleurs par des formes d’encadrement nouvelles, la menace reposant sur la massification des licenciements et du travail précaire. Contre le refus du travail, dont les situationnistes avaient d’ailleurs fait une de leurs plus éclatantes consignes (« Ne travaillez jamais »), les exploiteurs firent du labeur un bien rare que chacun allait très rapidement se résigner à réclamer.
À la réalisation totale de l’individu révolutionnaire par le dépassement de l’art, la classe dominante a répondu par la fabrication, certes incomplète, d’un homme nouveau, dont l’intériorité, le langage, les besoins et les formes de socialisation résultent des impératifs de valorisation capitaliste.

8) Quoique justifiée par des motifs stratégiques (cf. « In girum imus nocte et consumimur igni »), la dissolution de L’Internationale Situationniste n’a jamais marqué une étape immédiate vers un nouvel assaut révolutionnaire. La pratique des ex-situationnistes qui s’en est suivie a consisté à poursuivre, d’une manière purement spéculative et donc spectaculaire, la critique de la société capitaliste ou, quand l’occasion s’y prêtait, à rejoindre les rangs de mouvements contestataires encore décriés la veille. Les mêmes qui prônaient la subversion générale, se sont dispersés dès que l’ennemi exerça ses premières représailles, en rejetant au passage ceux qu’ils nommaient les pro-situs, ces prolétaires déterminés à ouvrir la théorie de l’I.S à la pratique de masse.

9) Les paraboles guerrières dont fit usage Guy Debord pour relater les périodes successives de l’activisme de son groupe, exprimèrent cette faiblesse majeure de l’I.S : le maniement d’un lyrisme outrancier masquant, sur le mode littéraire, la misère pratique des moyens employés.
Car en Occident, l’assaut prolétarien des années 60 et 70 écarta l’affrontement militaire décisif. S’entêter dans un décalage aussi criant entre les mots et les faits a sapé le sens des mots et réduit les faits à la dimension fantasmatique. Par sa phraséologie grotesquement belliciste parce que dépourvue de toute pratique adéquate, le situationnisme a renforcé l’idée, depuis très en vogue, selon laquelle la révolution violente n’a jamais cours là où règne l’abondance économique. L’insurrection armée s’est donc transformée en mystique aussi sous la plume situationniste, laquelle a ainsi contribué au dévoiement de la révolution prolétarienne, plus largement porté par l’aventurisme gauchiste effervescent à cette époque. La valeur esthétique de l’engagement, attachement auquel ce club d’artistes révoltés n’avait jamais renoncé, l’a finalement emporté sur les positions révolutionnaires. Dès lors, dans un engagement pour la valorisation de l’esthétique ultra radicale, Debord sauva sa stature de rebelle en continuant de faire du « cinéma révolutionnaire », incompris des masses, et Raoul Vaneigem prit le chemin d’une carrière d’écrivain, tirant sur le filon du mécontentement éclairé.

10) La radicalité de la rhétorique situationniste fut indissociable des généralités floues et délirantes qu’elle se bornait à répéter quand elle se risquait à une description de la société sans classes. Plus grave, en adhérant à la croyance d’une production laissée à l’automation, et au temps libre que ce système de l’administration des choses dégagerait, un tel discours en ignorait volontairement les bases écocidaires. Ainsi, les combattants de la révolution totale n’en concédaient pas moins à la société spectaculaire-marchande, dans une compromission théorique inavouée, que le socle industriel sur lequel elle reposait était récupérable.

11) Le concept de Spectacle fut l’arme théorique la plus menaçante des années 68 car dotée de l’angle de tir le plus élargi et du canon le plus précis. Les cent mille supercheries d’alors tombèrent soudainement sous ses rafales, laissant dénudé le vieux monde que ces premières étaient chargées de dissimuler. L’exploitation capitaliste et ses multiples aménagements furent impitoyablement jetés, à la mode de jadis, au cœur du scandale social.
Pourtant cet instrument, si sophistiqué qu’il permît d’éclairer le chemin par où s’engouffrèrent les forces subversives dans les ténèbres aveuglantes de la saturation marchande (spectaculaire diffus) et de la terreur bureaucratique (spectaculaire concentré), devînt inopérant en l’espace d’une quinzaine d’années, dans un monde qui lui, en apparence, n’avait pas changé. L’ultime modification de cette notion en 1988, sous le terme de « spectaculaire intégré », attesta de la rupture définitive de l’idéologie situationniste avec la vérité historique.
La destinée paradoxale d’une idée si prometteuse ne fut pas seulement façonnée par les aléas du rapport de force dans lequel celle-ci se lança. Elle fut gagnée par l’obsolescence, puis sombra dans l’égarement parce que les failles théoriques qui minèrent ses fondements finirent par l’emporter tout entière. Car se formule, à la racine du concept de Spectacle, un pari historique difficilement tenable eu égard à la nature contradictoire du capitalisme : plus la logique d’accumulation du capital se développera, moins les raisons profondes qui animeront les élans subversifs du prolétariat seront comparables à celles du vieux mouvement ouvrier. La Société du Spectacle fut ainsi présentée en système élevant sa propre négation à la hauteur des exigences de la vraie vie, en portant les insatisfactions qu’il sécrète sur le terrain du sens de la vie. Cette croyance en un capitalisme assurant le confort marchand à une classe ouvrière occidentale de mieux en mieux intégrée appela à redéfinir un sujet historique capable, lui, de poursuivre la lutte des classes. Le prolétariat fut alors conçu en tant que somme de « ceux qui n’ont aucun emploi sur leur vie et qui le savent », ce qui plaça non seulement la notion de classe sur le registre unique du rapport au pouvoir mais qui s’appuya aussi sur la certitude que la société capitaliste avait dépassé ses contradictions en terme de reproduction sociale. Pourtant, il n’en fut qu’illusion et à partir de 1973, la phase de reconstitution du capital industriel initiée dès l’après-guerre accoucha d’un capitalisme mondial à dominance financière, et socialement suicidaire. Dès lors, l’accumulation primitive, sous forme de pillage de la planète et des forces productives, loin d’avoir disparu, n’a cessé de signer la marque d’une époque où les conquêtes ouvrières, tant méprisées par les situationnistes, sont  balayées une par une dans les pays avancés. La fonction collaboratrice de la classe prolétarienne, nécessaire à la reproduction élargie de la machine capitaliste, est toujours plus fragile au point que des formes de misère, jugées révolues, réapparaissent au cœur même des cités du monde riche.

12) Le Spectacle correspond, selon l’IS, à l’époque de la « paralysie historique », formule à peine modifiée plus tard par un idéologue bourgeois qu’une incontinente autosuggestion avait poussé à apercevoir, sous les ruines du mur de Berlin, la fin de l’Histoire. Au-delà de la curiosité qu’une telle similitude des points de vue peut susciter de part et d’autre des clivages partisans, ce constat partagé renseigne sur la vision erronée des rapports de production soutenue par les situationnistes : La bourgeoisie, quoique toujours menacée théoriquement par la révolution, en est arrivée à un tel degré de puissance qu’elle peut bloquer l’Histoire. Mais là où le discours mensonger demeure sans réponse et que « le vrai est devenu un moment du faux », les dominants sont les premiers à pâtir de ces mutations inédites qu’ils imposent à la société, car ils ne tirent la cohérence d’une existence sous la forme d’un groupe social qu’en se démarquant des autres classes. La parole qui vient alors consacrer l’illusion d’une dissolution des classes, s’illusionne sur son propre langage. La bourgeoisie étant l’autre face d’un système constitué en envers par le prolétariat, celle-ci ne peut révolutionner celui-là qu’en se révolutionnant elle-même. Et les 20 dernières années ont apporté l’irréfragable démonstration des bouleversements critiques qu’une domination sans partage avait provoqués dans la conscience bourgeoise. Fantasmant sur le destin dynastique de ses plus hauts rangs sans que ceux-ci ne puissent jamais atteindre le niveau de privilèges atteint par l’aristocratie, voyant partout ses élites se déliter, tiraillée par mille mégalomanies fanatiques, illusionnée par la promesse d’une toute puissance que semble lui faire l’Histoire, toujours reportée au lendemain devant l’impossibilité d’assurer l’ordre dans la cohérence, la bourgeoisie du Spectacle ne parvient plus à garantir le Spectacle de la bourgeoisie. Nulle part le mensonge ne peut encore s’appuyer sur ce qui assure sa pérennité : la cohésion et le secret. Partout, la logique d’accumulation capitaliste, à la source même de la colonisation de l’imaginaire du prolétariat, finit par retourner ses crocs insatiables contre ses propres maîtres, dans une guerre perpétuelle du chacun contre tous. Le discours spectaculaire est aujourd’hui perçu comme tel : le mensonge n’est plus cru par personne, parce que plus aucun mensonge ne peut être tenu. La valorisation marchande puise ses ressources là où celles-ci ne peuvent être renouvelées et sans certifier que les transformations anthropologiques qu’elle engendre pourront demain lui être inoffensives. Loin d’une réalité en proie au « spectaculaire intégré », c’est bien à la désagrégation de la société du spectacle, au spectaculaire désagrégé, que l’Histoire, obstinée, assiste.

13) Face aux mutations du capitalisme, la réactualisation de la théorie révolutionnaire s'est  traduite dans le camp des exploités par une multiplication des points de vue et une aggravation des contradictions entre les analyses : le morcellement des positions anticapitalistes, à la fois théoriques et pratiques, n'offre que l'image de la décomposition et du chaos, parasitant de ce fait une recomposition de la classe prolétarienne sur le terrain critique.

14) La recherche d'un nouveau sujet subversif dans les années 70 a conduit pratiquement à appuyer l'offensive bourgeoise contre la classe ouvrière, en reléguant celle-ci au rôle de bétail domestiqué, quand il ne s'est pas agi directement de railler le prolétaire jugé intrinsèquement réactionnaire. Au final, les voies inventées à cette époque et sur lesquelles s'engageait le combat d'une critique nouvelle, soumettant toute nature de relation à l'affrontement contre le pouvoir, entre les parents et les enfants, entre les femmes et les hommes, entre les vieux et les jeunes, entre les « normaux » et les « marginaux », ces avenues, qui devaient ouvrir sur un monde conduit par l'imagination libre, ont finalement débouché sur une société où plus aucun trait individuel ou collectif n'est capable de faire obstacle à la marchandise débridée.

15) Les formes de révoltes qui ont émergé dans les nouveaux champs d’expression de la négation des rapports d’oppression, théorisées et popularisées par des penseurs tels Gilles Deleuze, Jacques Derrida, Michel Foucault, Edward Said, Gayatri Spivak, participent aujourd’hui de la panoplie conformiste des singularités multiples chère au rebelle consommateur. En reléguant la lutte des classes à une problématique de second ordre, ces formes d’émancipation solvables ont joué, sur le terrain idéologique, la fonction de dispersion du prolétariat, déjà en proie à la sclérose terroriste bureaucratique. Les héritiers de telles conceptions, s’excitent aujourd’hui à clamer précipitamment le résultat pathétique de leur mission, l’adhésion définitive des masses soumises au système capitaliste, tout en occultant bizarrement le gigantesque accroissement des dispositifs répressifs mondiaux. La fausse contestation des années 70 s’est rapidement et facilement mutée en agent coercitif, parce qu’en se révoltant contre n’importe quoi sauf le noyau du système capitaliste, elle avait, en fait, déjà implicitement choisi le camp qu’elle défend présentement d’une voix décomplexée.

16) Le multiculturalisme fut la tromperie intellectuelle qui légitima l’achèvement sordide de la séparation corollaire au capitalisme totalitaire. Une telle entreprise devait conserver les oripeaux de la révolte contre l’oppression mais en leur accordant une charge idéaliste démunie de tout appareillage révolutionnaire opérationnel. Niestzche, Freud, Heidegger, furent convoqués pour démanteler le corpus marxien et marxiste, dont on garda seuls quelques alibis référentiels permettant la transition entre les vieilles formes de contestation et cette nouvelle pseudo radicalité. Un relativisme farouche bâti sur les différences d’ethnie, de sexe, de culture, tenues pour insurmontables, accompagna une théorisation du pouvoir jetant la suspicion sur toute tentative conséquente de transformation sociale. Le projet révolutionnaire, consistant en un dépassement universel des révoltes parcellaires, fut alors désigné comme intrinsèquement irréalisable puisque renfermant le totalitarisme criminel. Arrimant ses vues aux impasses bureaucratiques, ce groupe de penseurs de gauche subjugua facilement les tendances préexistantes de la tradition révolutionnaire libertaire. Ses discours élargissant la guerre de la révolte à toutes les dimensions des relations sociales, rencontra une audience populaire à l’heure où le prolétariat engageait partout des luttes catégorielles (lutte des femmes, conditions de travail, aménagements sociaux de la démocratie bourgeoise). La force de pénétration du multiculturalisme sur les jeunes cerveaux enhardis par mai 68 en fut d’autant plus importante et durable. Pourtant celui-ci fournit l’arme idéologique qui permit au capitalisme d’opérer les profondes réformes superstructurelles nécessaires à la conquête marchande de tous les domaines de l’existence. Parce que toute prétention de l’individu, à condition d’être solvable, devint légitime mais dans un cadre ontologique interdisant l’option révolutionnaire réussie, seul un capitalisme affranchi de ses vieilles rigidités autoritaires s’imposait en système libérateur. On commence à comprendre aujourd’hui à quel point ces visions pseudo libertaires soutinrent la collaboration populaire au déchaînement ravageur de la marchandise débridée sur toutes les formes de socialité. On nivela la vocation universelle de la libération prolétarienne dans les ruines de la révolte pulvérisée. Les rapports de classe devaient être relégués à la même enseigne consensuelle que celle des autres constituants de la réalité humaine (sexe, culture, religion, race…). On dynamita symboliquement le rôle central de la classe ouvrière dans la libération du monde à l’heure où la destruction des forces productives entrait dans une phase paroxystique (à partir de 1968). Cette dévalorisation idéologique du prolétariat couvrit les attaques sur la reproduction sociale les plus dures depuis la Seconde Guerre Mondiale et dont la désindustrialisation aux USA et en Europe était l’un des signes les plus brutaux.
La deuxième génération de clercs néo-bourgeois, les « nouveaux philosophes », n’eut qu’à poursuivre la tâche pacificatrice de ses prédécesseurs. Elle légitima naturellement l’assaut contre les droits ouvriers en réclamant la diminution de l’autorité étatique, laquelle était accusée de contrarier l’épanouissement capricieux du consommateur déclassé. Elle justifia les bienfaits du pillage suicidaire de la force du travail et de la nature, c’est à dire l’ultime phase de libéralisation capitaliste, en pourfendant des régimes terroristes prêts à s’écrouler. Elle sema les germes conceptuels, en connivence avec le crétinisme de la Nouvelle Droite et consorts, d’un identitarisme férocement ennemi de toute unification prolétarienne, obstacle de taille qui désormais se dresse avec arrogance sur la route de la révolution mondiale.
On sait maintenant pourquoi on ne triomphe pas d’un système atomisant par une pensée atomisée.

17) Marcuse ou Castoriadis se trompèrent quand ils affirmèrent que la classe ouvrière est vouée à être intégrée au système capitaliste, en prenant pour exemple la situation de la population laborieuse dans les pays avancés. Dans ses constats jusqu’en ses conclusions, cette analyse, sous couvert de neutralité scientifique, adopte des points de vue conduisant à la négation des réelles chances de la société communiste d’advenir.
D’abord parce que la participation intégrale du prolétariat au système capitaliste, dans la production et dans l’écoulement de cette production (consommation effective), ne peut être qu’éphémère et limitée géographiquement. Ce point de vue fixiste parce que référé étroitement à la période de reconstitution du capital, sur des bases industrielles, de l’après guerre à la fin des années 70, sacrifie la potentialité révolutionnaire du prolétariat à la consommation de masse. S’en tenir à une photographie des rapports de classe à cette époque, érigé en schéma définitif, ne permet pas de prendre en compte le devenir passé et futur de la classe ouvrière. Les récentes guerres et graves crises économiques abondent dans ce sens. Ensuite, parce que les « nouveaux sujets révolutionnaires », que certains intellectuels gauchistes sortirent de leur barda post marxiste, ont en pratique mené des combats superficiels et isolés (guérilla urbaine en Europe de l’Ouest). Enfin, pour ce qui est des minorités (ethniques ou socialement marginalisées), elles ont le plus souvent sombré dans l’identitarisme le plus réactionnaire.

18) Dans les pays avancés, le seul avantage d'être un prolétaire, qui a pu résider dans le monopole du pouvoir de faire advenir un monde meilleur, voire le meilleur des mondes, n'est majoritairement plus vécu comme tel. La tendance actuelle est à fuir toute référence à l'appartenance de classe comme on fuit un fléau. La honte située au bas de la hiérarchie sociale pousse des millions d'individus à se nier socialement au profit d'une identité spectaculaire-marchande. Cette fausse identité, profondément putride, est le cadre aliénant qui permet la conversion des colères provoquées par l'exploitation capitaliste en compulsions névrotiques, comportements barbares ou archaïsmes les plus brutaux.

19) La viabilité de la société de consommation de masse, système intrinsèquement pauvre puisque la praxis sociale en est exclue, s’explique par le fait qu’il repose sur une adhésion profonde des masses. Et cette conversion à l’abondance de la dépossession marchande ne peut elle-même être comprise dans toute sa complexité et toute sa mesure qu’en tant que revanche récente sur des siècles d’indigence. La question centrale de l’appauvrissement absolu du prolétariat, certitude à partir de laquelle Marx prédisait la fin inéluctable du régime capitaliste, est invalidée depuis un siècle. Et même si la misère est de retour sous nos latitudes, les révolutionnaires sont encore tenus en échec sur cette problématique de premier ordre qui voit dans le capitalisme ce qu’il n’est pas forcément, et pas tout le temps : la source de la paupérisation du plus grand nombre. En outre, face à l’approbation populaire du confort marchand, on peut formuler l’hypothèse selon laquelle la révolution portant la domination de l’économie, déclenchée par la bourgeoisie il y a 2 siècles, se poursuivra jusqu’à sa chute. L’une des faiblesses des révolutionnaires est d’ignorer qu’ils se battent contre une classe qui continue de l’être.
Aussi, le camp de la révolution prolétarienne aurait bien plus intérêt à développer ses attaques sur un terrain où il n’a jamais été contredit par les faits : la lutte pour l’égalité effective entre les hommes dans les choix de production, et donc quant aux décisions présidant  à l’évolution du monde. Loin d’être rabaissé à la dimension métaphysique, ce combat enraciné dans la réalité prosaïquement matérielle engage le pronostic vital de tout un chacun. C’est parce que la démence du capitalisme conduit directement à l’extermination de la vie sur terre que le salut universel dépend de la Raison hissée à son expression la plus aboutie, le communisme.

20) Depuis plusieurs décennies, la lutte des classes telle qu’elle se définit sur la base des rapports de production, ne débouche plus sur des tentatives de révolution prolétarienne, et contraint en permanence le système à adopter des modifications qui lui sont salutaires. A une époque où il semble que la classe de la négation de l’ordre ne soit plus, pour l’essentiel, qu’une classe négative ordonnée, il faut admettre que le prolétariat n’est pas mécaniquement révolutionnaire, que ce mythe dissimule la flagrante adhésion que la majorité des exploités témoigne aux formes de vie présentes. Les travailleurs constituent certainement aussi une classe conservatrice qui présente des résistances à se nier, c’est à dire à faire table rase de plus de deux siècles d’identité sociale, individuelle et collective forgée par le Capital.

21) Ressasser, pour expliquer leur manque de combativité et leur insuffisant niveau de conscience, que les aliénés sont victimes des mystifications propagées par le système, ne revient qu’à décharger ceux-là de leur complice réceptivité aux illusions qui leurs sont néfastes. Il est fondamentalement contradictoire d’expliquer que les exploités feront la révolution tout en les excusant en permanence de ne pas la faire. Ces circonvolutions sur le terrain ontologique, qui épargnent absolument le rôle de la stupidité dans l’Histoire, sont les mêmes qui permettent à un « pouvoir libérateur » de diriger en troupeau servile des humains censément affranchis. Les révolutions sont perdues d’avance si elles partent d’une critique de la bourgeoisie délestée de celle de sa compagne populace.

22) Les célèbres travaux respectifs de La Boétie et de Wilhelm Reich arguant qu’une partie des exploités cautionne « sciemment » la domination dont elle est censée souffrir, permettent de soulever une problématique souvent négligée par les révolutionnaires. Le rapport de domination, ici analysé d’un point de vue transhistorique, permet au soumis de faire reposer la responsabilité de la gestion de sa vie sur son maître. L’inconvénient inhérent à l’exercice d’une liberté effective et authentique (ni Dieu ni maître) est que celle-ci ne présente aucun refuge permettant l’oubli de soi et le repos perpétuel. La soumission offre ainsi et la plupart du temps plus de sécurité, au moins sur court terme, que la révolte. Ce bénéfice clandestin est d’ailleurs souvent invoqué par les dominants pour justifier leur position hiérarchique. Mais, l’hypothèse selon laquelle l’accumulation de siècles de déresponsabilisation, d’abrutissement, de subordination inculte, a façonné l’inaptitude de la structure caractérielle de l’individu lambda à une société sans classes ni Etat est l’expression sur un terrain théorique anti-dialectique de ce qui ne peut représenter, en vérité, qu’une tendance historique discontinue. Car les masses sont en fait capables du pire comme du meilleur, de fuir leur responsabilité historique durant une période plus ou moins longue puis de reprendre, soudain, le flambeau de la lutte révolutionnaire. Par une verve riche d’images océanes, Rosa Luxemburg décrivait pertinemment cette singulière versatilité de la classe prolétarienne : « L’âme des masses recèle toujours en elle, comme la Thallatta, la mer éternelle, toutes les possibilités latentes : calmes plats mortels et tempête déchaînée, lâcheté la plus basse et héroïsme le plus exacerbé. Les masses (…) sont toujours ce qu’il faut qu’elles soient en fonction des circonstances et elles sont toujours sur le point de devenir quelque chose de totalement différent de ce qu’elles semblent être. Drôle de capitaine, en vérité, celui qui piloterait son navire en fonction de l’aspect momentané de la surface des flots et qui ne saurait pas, sur des signes en provenance du ciel et des profondeurs, prévoir l’arrivée des tempêtes » (lettre à Mathilde Wurm, 16/02/1917). En rapprochant ces propos de ceux de Karl Marx « La classe ouvrière est révolutionnaire ou elle n'est rien du tout » (lettre à J.B. Schweitzer, 1865), on obtient une définition a contrario de ce qu’est le prolétariat : il ne suffit pas d’être exploité pour devenir prolétaire, il faut combattre le système capitaliste. On ne peut donc tout attendre d’une mécanique téléologique de la lutte des classes : la classe prolétarienne se définit par le mode de production qu’elle projette explicitement de faire advenir (Bordiga).

23) La tentation d’abandonner le concept de conscience de classe a gagné certains idéologues libertaires convertis à la doctrine passe-partout de la servitude volontaire. Cette idée n’est cependant que l’autre face de celle d’aliénation, comme prisme systématique d’interprétation des conduites du prolétariat. Un regard attentif sur l’histoire du capitalisme renseigne pourtant sur le rapport dialectique entre ces deux vérités. L’aliénation capitaliste est intrinsèque au rapport d’exploitation : le propriétaire des moyens de production est toujours le seul, en dernière instance, à décider. L’exploité, à l’inverse, n’a que le choix de lutter ou de se soumettre. Dans les pays avancés, les échecs répétés des tentatives de prise du pouvoir par le prolétariat ont donné lieu à un aménagement de son aliénation, qui n’a pu se produire qu’en s’étendant à l’ensemble des domaines de l’existence. On ne peut donc comprendre la victoire apparente de l’exploité acquiesçant volontiers devant le monde qu’on continue de lui imposer que dans la mesure où elle est la conséquence de l’éviction brutale et répétée de la voie révolutionnaire. En régime capitaliste, la servitude volontaire devient le nec plus ultra de l’aliénation. Cette complexité invalide l’assertion dépeignant l’adhésion des exploités au système comme définitive : dès que la société de classe ne parvient plus, partiellement ou totalement, à dépasser les contradictions qu’elle génère, le noyau de son fonctionnement, l’exploitation capitaliste, déchire les apparences et s’impose crûment aux centre des questions du temps. L’employé licencié, encore domestiqué hier, décroche soudain du grand train des illusions nécessaires et saisit son unique nature, celle d’exploité, que la soumission volontaire couvrait de l’apparat d’une dignité assurée dans un monde où celle-là n’a, en réalité, aucune place. Pour autant, ce dernier ne se transforme pas automatiquement en révolutionnaire.  De la révolte à la révolution, il y a en effet une alchimie subtile à réaliser, tant d’un point de vue individuel que collectif. De plus, l’idée révolutionnaire ne pourra triompher qu’une fois réintroduite explicitement et sur la base d’un projet cohérent de  société post-capitaliste.

24) Car il est une aporie majeure, commune à l’ensemble des idéologies révolutionnaires, et qui persiste à maintenir toute perspective de transformation radicale de la société au mieux au rang des utopies utiles, au pire dans les abîmes de l’inconcevable. C’est la certitude, surtout ancrée chez les marxistes, selon laquelle il ne s’agit finalement que de prendre les rênes de cette société pour la mettre au service de l’humanité. Le Communisme, stade ultime de l’administration des choses par les hommes, étant appelé à s’inscrire naturellement dans cette logique révolutionnaire. Dans cette acception, l’Etat et l’appareil industriel, affûté sous un capitalisme ayant assuré le développement des forces productives jusqu’à ses limites structurelles, sont les bases solides d’une transition vers la société future.
Tout dessein décrivant la forme et le fonctionnement d’une organisation sociale communiste est jugé superflue au motif que les hommes libres décideront en temps et en heure, dans le cadre de la démocratie directe, quels chemins tracer pour leur destinée. Une telle position légitime aujourd’hui la marche suicidaire du progrès industriel, et maquille en réformes salutaires l’aggravation de l’extraction de la plus-value axée sur le productivisme. Au nom d’un automatisme garantissant la socialisation de l’économie à moyen ou à long terme, ceux qui se réclament des théories léninistes ou sociales-démocrates se battent pour une participation accrue du prolétariat à la consommation de masse, négligeant l’évidente intensification de la conquête capitaliste du monde que celle-ci implique. Sans perspective révolutionnaire franche, toute réforme est condamnée à enfoncer l’humanité dans le précipice écologique et social creusé par le capitalisme. Or dans une société qui sape frénétiquement jusqu’aux dernières bases arrières (dissolution de la communauté de classe, colonisation marchande de l’intime) à partir desquelles une politique radicale pourrait émerger, il paraîtra toujours futile et dérisoire d’opter pour une société communiste s’il est impossible d’en discerner clairement les fondements. A une époque où toute autonomie de perception, d’expression et de pratique sociales est chaque jour un peu plus menacée d’extinction par la standardisation des modes de vie, imposer le repère d’une société alternative est donc un enjeu de premier ordre. Point central de convergence des formes de résistances multiples, c’est une balise éclairante dans le marasme de la décomposition capitaliste.

25) Parce que le discrédit jeté sur le projet révolutionnaire est si lourd que nous sommes revenus en 1848, forte est la tentation d’apercevoir quelques lueurs novatrices sur de vieux fétiches dépoussiérés. Revenue de tout sans avoir vécu grand chose, une nouvelle prophétie post-situationniste refourgue au rayon contestataire les inepties du marasme post-moderne. Confondant les sordides symptômes d’une décomposition sociale avancée avec les prémisses d’une insurrection qui viendrait, cette prose présomptueuse ressuscite un spontanéisme béat aggravé d’une fascination mal camouflée pour la délinquance de bas étage. Ce n’est pas tant ses conclusions hâtives sur la prétendue dilution du prolétariat révolutionnaire dans une nécessaire conjuration interclassiste des bonnes volontés que son déterrement des fables fouriéristes qui pose problème. Car on ne saurait balayer d’un vieux revers socialo-utopique la question centrale à laquelle sont suspendues les nouvelles perspectives de libération qui peinent tant à se dessiner : Quelle organisation révolutionnaire pour maintenant ? Le bolchévisme a définitivement révélé la formation prolétarienne hiérarchisée comme instrument dictatorial des spécialistes de la vérité historique. Il semble pourtant qu'une organisation soit nécessaire, qui par son fonctionnement, son action, ses principes et ses buts se démarque du corps social, trop vaste, versatile et hétérogène. L’anarcho-syndicalisme, forme permanente d’organisation libertaire, a échoué en raison de son inconsistante rigidité idéologique doublée d’une pratique boiteuse, entre la récitation d’homélies anarchistes et la gestion syndicale contestataire. Pour autant, il faudrait conserver l’aversion libertaire envers l’autorité et l’installer au cœur de la mécanique organisationnelle du prolétariat. L’avant-garde situationniste s’est éparpillée dans la nature quand toute une génération réclamait des consignes clarifiantes et une coordination stratégique efficace. Néanmoins, l’anonymat tactique, le sens aigu de la communication dans un environnement spectaculaire saturé, le langage neuf des situationnistes sont autant d’armes subversives à réinventer. L’Autonomie eut une durée de vie éphémère sur les chantiers, dans les usines et les bureaux. Elle se déporta vers une marginalité, toujours plus éloignée de l’Histoire, qu’elle-même finit par ne plus comprendre. Mais la souplesse opérationnelle, l’inventivité et la résolution des groupes autonomes continuent aujourd’hui de narguer le Pouvoir de classe.

26) En ces temps où le danger de mort ne vient pas seulement de la démence bourgeoise mais aussi de la soumission haineuse d’une fraction importante des exploités au système de classe (qu’elle soit politiquement organisée ou non), une organisation doit être la caisse de résonance des résistances partout à l'oeuvre, doit servir de creuset théorico-pratique à la révolution prolétarienne, doit remettre au goût du jour la préparation et la conduite efficace de celle-là. On échouera à s’en remettre aux recettes organisationnelles périmées ou à l’improvisation hasardeuse de l’élan spontané. Rompre avec des appareils agonisants, trotskistes, anarchistes, maoïstes, staliniens, est un incontournable impératif. Eriger une organisation de masse qui enfin, saura succéder triomphalement à la défunte ultra gauche, peut être une option salutaire. Se grouper en noyaux autonomes secrets, sans se détacher de la pratique syndicaliste anti-bureaucratique, de la théorisation, des liens d’amitié politiques ni de l’activisme militant (tracts, manifestations, occupations, combats de rue...) cherchant à se réunir à moyen terme en réseaux pour construire dans la foulée une force de frappe populaire qui saura coordonner les comités de grèves puis l’insurrection armée, telle pourrait être une voie par où la revanche révolutionnaire adviendrait.

B) Sur l’entreprise révolutionnaire

1) La révolution est la solution qui s’impose quand toutes les autres sont épuisées. C’est un temps d’une intensité extraordinaire qui, mêlant les drames aux fêtes, ne peut qu’être provisoire. Les masses souhaitent généralement faire cesser au plus vite l'insupportable lutte à mort entre les classes... Ici s’impose la dialectique de l'effort (endurance, épuisement), bien comprise par les bolcheviks, qui l’ont travestie, avec leurs épigones staliniens, en culte du sacrifice historique. Il faudrait redonner à l'effort théorique et pratique la dimension centrale que les idéologies lui ont dérobée : il est la source de la viabilité d'une démocratie directe dans une société égalitaire. Loin de la suractivité inhérente à toute entreprise immédiatiste, contre la plupart des dispositions à la paresse vantées par certains révolutionnaires et qui sont les attributs de la passivité politique du surconsommateur, l'intervention active et continue de l'individu dans le champ historique exige une aptitude à mobiliser une énergie sans cesse renouvelée.

2) Mais le passé même des révolutions (à l’issue desquelles, dans la majorité des cas, les groupes révolutionnaires se sont fait liquider avec la complicité passive de la masse, ou ont essayé de se maintenir par la terreur) vient mettre en doute l’ampleur d’une telle capacité à façonner activement et incessamment l’Histoire. Lors du prochain élan révolutionnaire, il y aura certainement une grande disparité sur ce point, et pour des raisons très diverses, dont certaines compréhensibles et humaines, dont d’autres résulteront du poids du vieux monde (égoïsme sous toutes ses formes, préoccupations purement égotistes ou privées telles que celles sécrétées par l’amour, le couple, la famille. Mais aussi lassitude face à l’exigence de combativité imposée par le processus révolutionnaire). Là s’inscrit la question vitale de la portée et donc des limites des mutations anthropologiques occasionnées par la révolution et des moyens (dont le recours à l’incitation, l’éducation mais aussi la contrainte) que celle-ci doit se donner pour ne pas échouer.

3) La révolution prolétarienne ne doit pas consister en une table rase. Trop usitée et à mauvais escient, cette image puisant dans l’imaginaire collectif des références aussi terrifiantes que la déferlante sanglante des hordes d’Attila, consolide d’effroi une réticence à l’encontre du projet révolutionnaire déjà trop ancrée chez les masses. Les révolutionnaires ont tout à perdre à s’enfermer dans des promesses de feu et de sang, dont les premières victimes seront, comme l’Histoire l’a toujours enseigné, les couches les plus fragiles de la population. Certes, le but est de fonder une société sans classe ni Etat, après un nécessaire écrasement victorieux des capitalistes. Toutefois, il ne s’agit pas de jeter la société dans l’aventure tragique d’un saut qualitatif ravageur mais plutôt de libérer des liens sociaux, des droits, des penchants moraux et anthropologiques, qui aujourd’hui existent tendanciellement et sont maltraités, bafoués, opprimés par le pouvoir de classe. Enfin, on reconnaît le caractère fondamentalement réactionnaire d’une telle idée en se remémorant les exemples récents de son application, à différents degrés et par diverses facettes du capitalisme mondial contemporain. Alors qu’en Occident des bourgeois décomplexés faisaient table rase des anciennes formes de socialité pour qu’advienne le règne de la marchandise dérégulée, des bureaucrates fanatiques instauraient au Cambodge l’effacement génocidaire de toute traces de vie antérieure à leur dictature.

4) La perception défaitiste des dangers corollaires au processus révolutionnaire maintient le regard des plus déterminés au-dessous de l’étape décisive, l’insurrection armée. Ses triomphes cumulés et systématiques, sa puissance de feu inédite ajouté à son pouvoir de destruction définitive par l'arme atomique, son omniscience présupposée grâce à d’exorbitants moyens de renseignements, font de la bourgeoisie la redoutable détentrice de la nouvelle égide. Jusqu’aux tréfonds de l’imaginaire populaire, toute velléité de subversion martiale, individuelle comme collective, se sait battue d’avance. Les révolutionnaires se trompent donc quand ils défendent les vieilles recettes en matière de guerre populaire. Mais il est aussi inutile de recycler l’insipide magie spontanéiste en s’inventant des insurrections venantes qui verront les « communes » prendre les armes pour ne pas les employer. La technologie nucléaire a permis à la bourgeoisie d’accéder au monopole théorique de la victoire. La réussite militaire de la révolution dépendra de son succès politique conjoint : Puisque la classe dominante aura toujours les moyens d’écraser la sédition, on ne pourra la battre qu’en l’acculant à des décisions imprenables, celles du triomphe par le suicide. En ces temps où la bourgeoisie possède le droit de vie ou de mort sur le monde, elle ne peut être vaincue que si on l’amène à se saborder socialement, sans exterminer l’humanité. Auparavant, il s’agissait d’abattre les capitalistes. Demain, il faudra paradoxalement compter sur leurs instincts de conservation les plus primaires.

5) La stratégie militaire prolétarienne doit procéder à une pression constante et méthodique sur les capitalistes en vue de leur renonciation effective au pouvoir, tout en esquivant les contre-offensives fatales. Son but sera de générer l’accélération de l’effondrement de pans entiers de la société en assurant la protection la plus efficace de l’accouchement épars du nouveau monde. Dans ces conditions très instables, l’aléa menacera constamment la situation de retournements calamiteux. Il faudra réduire au maximum la place du hasard. La coordination tactique, à chaque temps de l’action insurrectionnelle, devra être garante de la maîtrise des engagements armés et de la logistique. La reconnaissance du théâtre d’opération (géographique, sociale, météorologique, humaine), l’évaluation des forces militaires et paramilitaires de l’ennemi, l’estimation de la force de frappe prolétarienne au regard de ses effectifs, de sa formation et de ses moyens matériels présents et potentiels devra déterminer la répartition des séditieux entre les objectifs. Pourvu d’un plan d’insurrection, l’offensive combinera d’abord les grèves massives, les manifestations sauvages aux sabotages de réseaux de circulation et de structures d’approvisionnement. Cette phase préparatoire d’actions successives (1) devra déboucher sur une étape agressive caractérisée par la simultanéité des frappes militaires (2). Dès le début de ces opérations, les chefs de la contre-révolution (gouvernement, hauts fonctionnaires, Etat-major, responsables locaux de la chaîne répressive) devront à tout prix être au maximum neutralisés. On se sera préalablement renseigné sur leur lieu de résidence, leur dispositif de protection personnel, leurs habitudes. Par une logique d’étouffement de l’ennemi en assauts constants qui isoleront et harcèleront les forces répressives, durant ce second temps, on tentera d’éviter l’enlisement. Aussi est-il primordial de se préparer à ce type de scénario.

6) Mais, dans l’immédiat, le prolétariat doit restaurer la crainte physique qu’il inspirait hier encore à tous ceux chargés de le bâillonner. Il n’en relève pas moins de sa dignité que d’une exigence tactique de premier ordre. Alors qu’au sein même des cortèges de manifestants, des policiers en civil peuvent aujourd’hui pavaner sans rencontrer d’hostilité conséquente, on mesure à quel point les processions syndicalisées sont avant tout un symbole de dressage écœurant de la révolte. Reflet d’une classe amoindrie jusqu’à cet instinct de survie qui faisait jadis la fureur de ses courroux, la piétaille des manifestations syndicalisées se distingue historiquement par son grégarisme atomisé, son avachissement dépravé et son impuissance à ressentir, en groupe, la colère qui la mine intimement. Le décalage entre cette léthargie disciplinée et l’arrogance bourgeoise déclinée à profusion sur tous les modes de l’émotion décomplexée est foncièrement insultant, et désastreux politiquement. Tant la non-violence qu’inoculent à forte dose les matons de gauche au troupeau revendicatif, que l’agitation improvisée utile aux manœuvres policières sont à proscrire. L’incurie dans la préparation des affrontements avec les forces de l’ordre ou les groupes réactionnaires est la conséquence du pacifisme bien pensant en vogue dans les mouvements sociaux. Cette posture qui, dans les faits, se traduit toujours par une acceptation improvisée du combat physique, conduit inéluctablement à la débandade des masses désespérées lancées avec panique dans la bataille. Rompre avec cette domestication insupportable qui nourrie la moquerie facile du capitaliste tranquille pour renouer avec l’efficace dignité de la classe d’acier révolutionnaire, ce n’est pas seulement se réapproprier la manifestation comme démonstration de force. C’est aussi se réconcilier avec les virées prolétariennes, préparées, entraînées, ultra mobiles et ciblant précisément les cibles ennemies préétablies.
En novembre 2005, Les émeutiers ébranlèrent rapidement des dispositifs répressifs réputés infaillibles parce qu’ils s’étaient antérieurement appropriés la connaissance du terrain et qu’ils coordonnèrent et adaptèrent en temps réel leurs mouvements.
Récemment, la jeunesse prolétarienne grecque remporta bataille sur bataille durant plusieurs semaines contre des flics connus pour leur brutalité. C’est qu’elle s’était donnée les moyens matériels de les malmener (cocktails Molotov, fumigènes, armes blanches, équipements de protection adéquats au combat urbain de 1ère phase : casque, bouclier, lunettes de protection, masque à gaz…). De plus, elle se déplaça en commandos mobiles, tint les lignes de cortège lors des contacts grâce à une solide détermination, une communication permanente qui assura la liaison nécessaire entre les différents groupes engagés, du matériel adapté. Enfin, elle put  coordonner ses attaques (jusqu’au quartier général de la Police d’Athènes) parce qu’elle  disposait d’un centre universitaire transformé en Etat Major.
Demain, préparer la prise d’un endroit préalablement choisi en raison de sa centralité géographique et ses avantages défensifs devra précéder tout déroulement de la phase 1.

7) A mesure que les forces de l’ordre se défont de leurs derniers accoutrements républicains pour menacer de leur brutalité arbitraire jusqu’aux plus paisibles des citoyens, elles se démarquent toujours plus clairement de la population en tant qu’agresseur étranger. Cette ostentatoire dégénérescence, par quoi tout un chacun est sécurisé à son détriment, révèle visiblement ce que la police, l’armée et la justice ont toujours été essentiellement : les instruments impitoyables de la violence étatique au seul service des intérêts de la bourgeoisie. Mais la présente guerre contre la majorité exige de sa propre piétaille une dévotion absolue que les satisfactions morbides du sadisme déchaîné ne peuvent que précairement dédommager. Pour certains fonctionnaires en uniforme, souvent issus du prolétariat, le prix de la haine sociale est, d’ores et déjà, trop lourd à payer. Le nombre de suicide et de démissions en nette augmentation dans les rangs de la maréchaussée l’atteste.
Abandonnée depuis des décennies et enterrée par l’antimilitarisme primaire des années 70, il semble que, malgré des apparences trompeuses, la propagande des révolutionnaires à destination du personnel exécutif des corps répresseurs bénéficie donc de conditions propices pour une fructueuse renaissance. Etant donné qu’il est de toute façon irréaliste d’envisager une insurrection sans avoir préalablement gagné une minorité de casernes ou de commissariats, il convient d’élaborer les discours qui sauront unifier les plus mécontents d’une soldatesque qui pâtira elle aussi, tôt ou tard, de l’effondrement global. Tout en intensifiant la dénonciation et la lutte contre leurs méfaits permanents, il faudra valoriser de l’extérieur le poids potentiellement décisif que la biffe contemporaine pourrait assumer dans le renversement de l’ordre établi. Des écrits sous la forme de tracts, journaux, affiches, morceaux musicaux seront réalisés à cet effet.
Sans évoquer les retournements de soldats, policier, gendarmes ou pompiers au bénéfice du camp prolétarien lors de la sédition, le ralliement d’une partie de ces derniers doit faire l’objet de manœuvres opiniâtres et obstinées. On essaiera de noyauter les forces de l’ordre en se rapprochant des syndicalistes de gauche dans la police, d’infiltrer les régiments les moins exposés sur les théâtres d’opérations. On tentera de nouer contact avec d’anciens militaires qui n’auraient connu qu’un bref mais instructif passage au sein de la grande muette. On compensera l’énorme difficulté de pénétrer une armée de métier et d’y créer des comités clandestins en confiant cette tâche aux plus mentalement et physiquement aguerris, lesquels auront su échapper aux services de renseignement.

C) Sur la société post-révolutionnaire

1) Parce que les authentiques expériences communistes furent jusqu’à présent des moments si exceptionnels et si circonscrits géographiquement que la mémoire populaire n’en possède qu’une image lointaine et donc déformée, la question de la démocratie directe et, par extension, celle du fonctionnement de la société sans classe, restent des problématiques abstraites. C’était d’ailleurs animés du souci inavoué de conjurer cette malédiction écartant le projet communiste des préoccupations quotidiennes, que les militants du vieux mouvement ouvrier avaient érigé en priorité la transmission transgénérationnelle de leur théorie et de leur pratique. Car il est un comble récurrent qui hante le matérialiste révolutionnaire : celui de s’appuyer sur un pragmatisme rationaliste, voire une science de l’Histoire, mais en ne pouvant que formuler la simple promesse d’un monde meilleur à l’issue du combat de classe. C’est dans cet interstice creusé entre la connaissance supposée des processus historiques et une pratique révolutionnaire qui la plupart du temps ne se résume qu’à de la critique incantatoire, de la résistance ou de la réforme, que s’immisce la pensée religieuse, pleine de fausses certitudes, de mythes et de naïveté. Ainsi, plus la praxis prolétarienne recule, plus l’horizon d’un monde sans classe s’éloigne, plus les prêtres sans dieu, les illuminés de la révolution et autres révoltés décomposés infiltrent facilement les maigres rangs prolétariens.
Ici, il faut dire combien se référer à des épisodes glorieux tels que les révolutions des 19ème et 20ème siècles est un exercice périlleux : A mesure que le temps emporte dans le gouffre du passé ces moments extraordinaires, sans laisser la place à des expériences de la même qualité, seul le caractère extraordinaire de ces instants perdure dans la mémoire des masses et au plus mauvais sens du terme : bien loin d’être le dénouement du développement historique, la société communiste est perçue, au mieux, comme l’une de ses courtes manifestations accidentelles. Et on peut s’interroger sur ce qu’il y a encore de commun entre un paysan anarchiste de l’Aragon de 1936 et un technicien informatique français de 2009.
Toutes les tentatives révolutionnaires ayant échoué, le nouvel assaut prolétarien ne peut se lancer en prenant appui sur des victoires enterrées. Il s’agit plutôt de reconsidérer les causes des défaites cumulées qui, elles, continuent inlassablement de modeler notre quotidien.

2) A défaut d’être une réalité concrète pour tout un chacun, la société communiste n’est pas plus un concept dénué de lourdes ambiguïtés, que viennent encore alimenter de vieilles chimères millénaristes. Si plusieurs dizaines de millions de morts, sacrifiés sur l’autel de l’âge d’or, ont enseveli les envolées prophétiques ventant la perfection d’un monde sans classe ni Etat, on peut encore repérer derrière les arguments prônant l’autogestion généralisée et la démocratie directe, les survivances tenaces d’une conception paradisiaque de la société post-capitaliste. Et ces visions, souvent simplistes, en plus d’entretenir un profond discrédit envers le projet révolutionnaire, peuvent même renfermer en germe des totalitarismes insoupçonnés. Car le communisme est souvent présenté comme une société où chacun serait, de fait, rallié à des valeurs et des règles de conduite si fortement intégrées qu’il n’y aurait pas besoin d’institutions (c’est l’idée que la fraternité puisse constituer la base d’un mode de relation accepté par tous et engendrant une quasi-perfection des rapports humains, défendue par beaucoup de socialistes, en particulier les anarchistes. Mais Malatesta, déjà à son époque, réfutait cette illusion en affirmant « la fraternité ce n’est rien ».) Cette vision, non seulement complètement irréaliste est aussi dangereuse car elle défend une définition de l’homme réductrice et totalitaire. Celle-là postule que puisque la société est juste, il n’y a aucune raison de ne pas y adhérer et encore moins de contrevenir à son fonctionnement. On reconnaît ici la vieille vulgate rationaliste qui prétend identifier, par la connaissance (souvent scientifique),  les lois intimes qui animent les individus. Dès lors, il est inconcevable que la transgression soit le fruit d’une intention libre : elle relève forcément de la déviance, c’est à dire que son auteur ne peut être sanctionné mais doit bel et bien être « médicalisé ». On entend souvent les anarchistes, quand ils discutent des actes antisociaux en société libertaire, prôner très rapidement le recours à la psychologie (pour ne pas dire la psychiatrie, car le mot est presque tabou) afin d’aider les déviants à reprendre le droit chemin. Tout réfractaire, tout contrevenant, est ainsi perçu comme une sorte de malade, dans la mesure où tout motif de délinquance (produite par les conditions socio-économiques) a disparu. Pis, la justice n’ayant pas lieu d’être dans ce système, des procédés barbares de règlement des litiges peuvent très vite survenir. D’ailleurs, les révolutionnaires affirment souvent que l’opposition doit être éradiquée, s’il le faut par la force (jusqu’à l’extermination physique pure et simple).
Pourtant, les raisons de se révolter persisteront, ne serait-ce que sur le plan métaphysique, celles-ci étant même inhérentes et nécessaires à la vie en société. De plus, s’il est fondamental que la raison poursuive sa quête de connaissance, jamais une théorie, qui n’est qu’une projection idéelle, et donc déformée, du cours de la vie, ne pourra englober et reproduire l’alchimie infiniment subtile des interactions et mouvements qui constituent le réel, l’humain reste et restera toujours une source d’énigme, et donc d’étude, dont les actes sont le moteur de l’Histoire.
Toute société sécrètera des insatisfaits et donc des délinquants quand bien même le monde reposerait sur des bases authentiquement communistes. En conséquence, il est préférable de prévoir, dans un système communiste, un mode de régulation des relations sociales par le droit (ce qui induit l’invention d’un statut de la minorité).

3) De même qu’il faut balayer définitivement la conception paradisiaque de la société communiste, il faut en finir avec son corollaire, l’Homme nouveau du monde sans classes. Cette idole à peine dévêtue de ses habits chrétiens témoigne grossièrement d’une religiosité qui, à défaut d’être utile à l’œuvre révolutionnaire, ne lui est pas moins néfaste. Certes, la révolution prolétarienne occasionnera un bouleversement considérable sur le plan ontologique et il est évident que dans l’univers sans classe ni Etat, les mille horreurs et mesquineries inhérentes au capitalisme auront sûrement disparu. Mais, rien ne peut justifier que par une fervente assurance, on aille jusqu’à octroyer au futur type humain les talents combinés des plus grands hommes de l’Histoire (Trostsky). Et il est inutile d’enserrer l’individu dans une nature humaine, forcément impossible à définir, pour rejeter en bloc ces rêveries imbéciles qui peinent à masquer un mimétisme social envieux, et projettent les singularités fantasmées de l’élite sur l’ensemble de la société.
En rompant avec un projet communiste inscrit dans la continuité du développement actuel des forces productives, on renonce à l’idée d’un homme nouveau caractérisé par son aptitude optimale à employer celles-ci. Idée, d’ailleurs, qui, conjuguée en de multiples campagnes marketing, a facilité l’explosion récente de la participation des exploités à la consommation de masse.
La société de demain ne sera pas la société de tous les possibles, mais celle d’un autre possible, garantissant avant tout la survie des espèces. Il s’ensuit que les qualités humaines privilégiées par le communisme seront celles qui sont aujourd’hui brimées par le capitalisme : une sociabilité accrue et solide, un sens des responsabilités et de l’engagement, une conscience affinée de la nécessaire autolimitation de l’utilisation des ressources naturelles.

4) S’il est aujourd’hui évident, pour des motifs de préservation des conditions de survie biologique de l’humanité, que l’alternative au capitalisme ne peut en aucun cas s’incarner dans un système productiviste reposant sur l’automation, il faut alors abandonner franchement les divagations mettant l'opulence économique à la base de l’organisation productive et étendant le groupe affinitaire à tous les rapports sociaux. Au moins dans une première période et certainement longue, la société communiste devra réparer et protéger une nature mise en péril par la folie capitaliste. Cela impliquera un niveau de cohésion économique et sociale hautement élevé et mondial, que des visions stirnériennes sont inaptes à garantir. De plus, la notion de groupe affinitaire contourne une problématique cruciale que le système sans classe ni Etat devra résoudre au risque de périr : celle de la gestion du débat contradictoire, question englobant celle de l’encadrement du conflit social. La démocratie directe, présentée par beaucoup et à tort comme une forme de dissolution des problèmes de l’humanité jusque là demeurés sans solution ne sera pas la société du repos, mais celle de la participation permanente de chacun à la vie publique où l’affrontement des points de vue sera quotidien.
Parce qu’il faut admettre que jamais les machines ne prendront le relais des hommes pour assurer totalement la production, que l’on doit, au contraire, pour des raisons écologiques, en limiter au maximum la quantité, ce qui s’accompagne d’une réduction drastique de l’emploi des ressources naturelles, l’humanité ne sera jamais dégagée des contraintes productives. En conséquence, la suffisance économique sera toujours une question au cœur des préoccupations sociétales. Cette problématique de taille impose que la société post-capitaliste sera rationnelle en matière économique ou ne sera pas. En conséquence, toute utopie assise sur l’abondance économique ne peut aucunement représenter une alternative viable au capitalisme.

5) Jusqu’à présent mis en pratique que partiellement et très rarement, le concept d‘autogestion généralisée, qu’on oppose systématiquement à tout système hiérarchique, fait partie de ces idées fétichisées et rabâchées par une radicalité ronflante depuis des décennies. En réalité, il n’existe pas de solution idyllique, combinant parfaitement désir individuel et volonté collective, à même de faire fonctionner l’ensemble du système post-capitaliste. L’autogestion généralisée n’échappe pas à cette règle et ce pour deux raisons fondamentales.
Tout d’abord, il faut rappeler qu’il est très difficile d’envisager sérieusement une mise en ordre de bataille spontanée et autogérée de tous les prolétaires afin de mener à terme le processus révolutionnaire. Si les masses restent l’acteur décisif des bouleversements historiques, elles n’accèdent à un degré de conscience révolutionnaire élevé et homogène qu’au terme d’une marche incertaine, contradictoire, tantôt marquée de formidables bonds en avant tantôt frappée d’immobilisme, parfois même entraînée dans de longues régressions. La révolution n’intervient qu’une fois accompli un certain nombre de prises de conscience successives, que viennent accélérer les organisations révolutionnaires. C’est en vertu de ce schéma incontournable que dans le camp prolétarien, une fraction des plus conscients, des plus lucides et des plus combatifs a toujours ressenti le besoin de s’organiser sans attendre qu’un beau matin l’ensemble de leur classe ait décidé de s’insurger. Ainsi, les mêmes qui scandent sans relâche en faveur de l’autogestion généralisée, apportée magiquement par l’insurrection qui viendra, attestent, par l’existence même de leur activisme minoritaire, que ce mot d’ordre ne correspond pas à une sorte de prédisposition naturelle et intemporelle enfouie secrètement dans la conscience des exploités et qui attendrait d’éclater à la moindre occasion de renverser les capitalistes.
Loin d’incarner une alternative constamment à portée de main, encore moins un moyen de lutte prêt à l’emploi, l’autogestion généralisée n’est qu’une visée à atteindre, celle du stade le plus avancé de la conscience prolétarienne, où celle-ci décide de s’abolir elle-même en détruisant toutes les classes. Mais même parvenue à la phase de construction de la société nouvelle, l’autogestion généralisée ne rime pas avec la fin de toute hiérarchie, hiérarchie qui jusque là empêchait la fluidité d’une organisation rationnelle de la production. Car la société capitaliste dont il suffisait jadis d’expulser les propriétaires repose aujourd’hui sur des procès de production et de distribution éclatés, étroitement imbriqués d’un secteur économique à l’autre et infiniment subdivisés à l’échelle mondiale. S’ajoute à cette complexe interdépendance des unités de production le fait que la majorité des activités économiques participent de la pollution catastrophique de la planète. Il n’est donc plus possible, sur ces bases subtilement empoisonnées, de procéder à une simple appropriation autogestionnaire de l’appareil productif, à la manière des anarcho-syndicalistes ou des conseillistes. Il faudra, dès la guerre révolutionnaire, réorganiser la production en identifiant précisément les pans de l’économie à préserver en l’état (minorité), abandonner ou  transformer. Dans ces conditions historiques inédites, seul un organe centralisé, certes élu démocratiquement, parce que doté d’un regard à même d’englober la totalité des problématiques, sera apte à proposer et encadrer les restructurations nécessaires. On peine, alors, à imaginer qu’une assemblée de travailleurs d’une usine automobile refuse de cesser la production sous prétexte qu’elle l’a décidé d’après les modalités de l’autogestion. Et cette évidence introduit l’idée selon quoi l’autogestion généralisée, souvent présentée comme le règne de la démocratie directe à tous les échelons de l’organisation sociale, n’est réaliste qu’à partir du moment où des échelons de pouvoir décisionnels sont clairement établis entre chaque entité autogestionnaire et dûment respectés par tous. Cela suppose qu’il ne suffira pas que se compose un groupement autogestionnaire pour qu’il dispose d’un droit de décision opposable. Il n’y a pas de raison que les travailleurs d’une centrale thermique déterminent eux-mêmes la quantité d’électricité qu’ils vont produire dans l’année, ni la destination de cette énergie (décisions engageant directement et évidemment l’ensemble de la société, en tout cas très largement au-delà de l’entreprise et de son environnement proche). La prise en compte des conséquences environnementales de toute production impose donc de mettre des limites au pouvoir des assemblées de travailleurs sur les lieux de production. Sous réserve de ces limitations, les assemblées générales de travailleurs et les instances qui en émanent (Comités de direction...) doivent garder toute latitude pour prendre les décisions concernant la marche de la production.
Seule une hiérarchie nouvelle se déployant de bas en haut, du conseil de travailleurs au comité de production nationale, et qui garantisse le pouvoir des instances de planification et de contrôle, en les préservant de la dictature stérile de l’assemblée, est la condition sine qua non de la viabilité de l’autogestion généralisée.

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